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Full text of "Mémoires de l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras"

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MÉMOIRES DE L’'ACADÉMIE D'ARRAS 


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MÉMOIRES 


DE 


L'ACADÉMIE 


L] 


D'ARRAS 


FIBLIOTHÉQUE S.J 


Les Fontaines 


ere UE 
LU = CrantTILLY 


Ile Série, — Tome XLIII. 


—— He — 


ARRAS 
imp. Rohard-Courtin, F. Guyot, Suceesseur. 


M. D. CCCCXIII. 


L'Académie laisse à chacun des auteurs 
des travaux insérés dans les volumes de ses Mémoires 
la responsabilité de ses opinions, 
tant pour le fond que pour la forme. 


LECTURES 


Faites dans les Séances hebdomadaires 


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MESSE 


LES GUETTEURS ‘ 


PAR 


M. Ed. MOREL 


Membre résidant. 


AN 


E tous temps et en tous pays, surtout dans les temps 
9) troublés et les pays frontières, la garde des forteresses 
a nécessité des précautions identiques et des prescriptions 
sévères qu'on retrouverait presque toutes dans les règle- 
ments sur le service intérieur des places. On ne peut donc 
avoir la prétention, en étudiant l’organisation militaire 
d'une Cité quelconque, d'apporter des clartés nouvelles dans 
une question tant de fois traitée. L'intérêt de mes recherches : 
consistera uniqueëment dans l'application que nous verrons 
faire par nos ancêtres arrageois, en des lieux qui nous sont 
familiers, et avec quelques particularités originales, des 
règles universellement adoptées pour la défense des villes. 
Eviter toute surprise, toute escalade nocturne, tout enlève- 
ment de vive force, telle était la constante préoccupation 
des gouverneurs. L'histoire de tous les peuples n’est elle 
pas remplie du récit de ces coups de force et d'audace, qui, 
en quelques heures, livraient à de hardis aventuriers les 


(1) J'ai réuni un grand nombre de documents sur l’organisation 
militaire à Arras au temps passé : guet et garde, milices bourgcoises, 
arbalétriers, archers, arquebusiers, etc., en vue ‘d’un travail d’ensem- 
ble dont cet article sur les guctteurs, ne ser qu'un chapitre. 


0 — 


forteresses réputées imprenables ? Arras même n'a pas été 
à l'abri de pareilles tentatives. Si les agressions noc- 
turnes du 11 mai 1489 (1), par quelques officiers de l'armée 
de Maximilien et du 27 mai 1597 (2) par Henri IV, échouèë- 
rent, grâce à un concours de circonstances _fortuites, les 
Impériaux réussirent à pénétrer furtivement dans nos murs 
le 4 novembre 1492 (3); succès qu'ils durent sans doute à 
la complicité de bourgeois hostiles à la domination fran- 
çaise mais aussi et surtout à l'imprudence présomptueuse 
du capitaine Karkuelvent, un vieux routier pourtant, qui 
avait négligé les précautions les plus élémentaires (4). On 
sait que le maréchal d'Esquerdes essaya vainement, peu de 
temps après, de reprendre la ville par une ruse de guerre (5). 
Le stratagème fut éventé ; mais il n'en est pas moins avéré 
quen ces diverses occurrences, des troupes nombreuses 
avaient pu, même quand il faisait « cler a plaine lune » 
arriver et se masser sous les remparts de la forteresse. C'est 
pour parer à d'aussi redoutables éventualités que le Magis- 
trat, de toute ancienneté, avait pris sous la dénomination 
générale de guet et garde, un ensemble de mesures desti- 


(4) Voir Lecesne. Histoire d’Arras, t. I, p. 490. 

(2) Id.,t. II, p. 202. 

(3) Id.t. I, p. 504. 

(4) A la venue des Bourguignons autour de la Basseccle, le guet 
de Saint-Géry oyant grant murmure, nonça à ceulx de la halle ce 
qu'il oott, dont on alla devers ledit capitaine Karkuelvant, lui estant 
en son lit et avoit joué aux deps jusques à la mynuit. Il respondy à 
eulx que ce estoient wachiers pour rober waches des bonnes gens ès 
villages. Ledit capitaine avoit deffendu paravant que on sonnast point 
effroy sans son congié. Derechief ledit guet, lequel oyoit grant mur- 
mure et fallort qu’il y eust grant gens. Il fut dit au capitaine comme 
dessus et ne volt pas que on sonnast. Ce temps pendant, ils marchoient 
et faisoit cler à plaine lune, nullum malum impunitum (Journal de 
Gérard Robert, p. 89). 

(5} Lecesne, t. I, p. 512. Voir une autre tentative de surprise par 
ruse en 4928, t. IT, p. 55. 


0 
nées, à la condition d'être strictement appliquées, à assurer 
la sécurité de la place. 

Le seul moyen de déjouer les ruses de l'ennemi et d'échap- 
per aux terribles conséquences d'une surprise était de sur- 
veiller sans relâche les abords de la place, de faire le guet et 
d’être, dans toute la force du terme, sur ses gardes. Guet et 
garde sont deux mots, sinon tout à fait synonymes, du moins 
inséparables dans les anciens textes. Comme chacun avait 
à redouter « l'occision du sang » et le pillage des biens, on 
conçoit que tous les « inhabitants » d’une ville, bourgeois 
ou manants, aient été astreints, dans des conditions que 
jindiquerai plus tard, au service personnel du guet et de la 
garde. Mais, de toute antiquité, dans les villes closes, aussi 
bien en temps de paix qu'en temps de guerre,on aentretenu 
des guetteurs de profession & pour prendre garde et pour- 
veoir aux dangiers et inconvéniens qui pœuvent advenir 
par feu de meschief, comme pour venues et assemblées de 
gens tant dehors comme dedans icelles et aultrement » (1). 
Installés au sommet des hautes tours féodales ou des clochers 
les plus élevés, ces guetteurs avaient pour mission, à la 
moindre apparence de péril de donner l'alerte et « sonner 
l'effroy ». À Arras, le guet, confié à deux commis sermen- 
tés, se faisait dans l'esquerguette (2) (esquarguette, eschar- 
guette, échauguette) ou guérite aménagée dans le clocher de 
Saint-Géry (3). 


(1) Arch. P.-de-(., Série E, Comptes d’Arras 1477-18, f. 43. 

(2) Idem. Comptes 1432-33. f. 34, 1477-78, f. 43. 

(3) M. Lecesne dit (tome I, pp. 505-506) qu’en 1492 « le guetteur de 
la paroisse de Saint-Maurice avait envoyé prévenir le capitaine 
Karkuelvant » de l’approche de l’ennemi. Cette mention d’un guetteur 
parotsstal fonctionnant à côté des guctteurs municipaux n’eût pas 
manyué d'intérêt, si elle s'était appuyée sur un texte, mais il n’y à là 
qu’une simple crreur de transeription, comme on peut s'en assurer 
en relisant plus haut le passage du Journal de Gérard Robert auquel 
précisément se réfère l’historien d'Arras. | 


= AD 


Le choix de cette église, la plus ancienne et la plus impor- 
tante d'Arras avait été déterminé sans doute par l'élévation 
de son « clocquier » par sa situation dans la partie la plus 
haute de la ville et sa proximité de l'ancienne halle échevi- 
nale (1). Les guetteurs étaient de pauvres artisans cordewan- 
niers (2), saietteurs (3), potiers de terre (4),etc., qui pourun 
modeste’ salaire de quatre sols par jour pour eux deux 
(comptes 1432-33) se chargeaient d'assurer sans interruption 
le service de surveillance pendant 2# heures. Celui qui était : 
de garde devait théoriquement ne descendre qu'après l’arri- 
vée de son compagnon. Leur consigne consistait (a dilli- 
gemment sonner quant ils verront venir aucuns chevau- 
cheurs, ores qu'ils ne fussent que trois ou quatre chevaulx ; 
quant ils seront en nombre nottable de dix, douze, quinze 
et vingt chevaulx ou plus, ou d'un certain nombre de gens 
de pied, ils seront tenus, après avoir appellé par quelques 
fois, sonner à tout battement et mettre, à chacune fois, leur . 
enseigne hors, pour enseigner par quel chemin ou porte 
viennent lesdits gens et chevaulx, à paine d'estres pugnis 
arbitrairement, à l'exemple d’aultres (5). 

Malgré ces menaces et en dépit de la grave responsabilité 
qui pesait sur eux, les pauvres diables essayaient parfois 
d'augmenter leurs maigres gages par des besognes incom- 
patibles avec le guet, ou se laissaient distraire par des occu- 
pations personnelles. Ainsi, le 18 août 1535, « Messieurs 
sont advertis que les deux guetteurs sonnent journellement 


(4) Située au no 4 actuel de la rue Emile-Legrelle. On sait que 
l'église St-Géry occupait une partie de la place du même nom. Son 
clocher, en tant que tour niunicipale de guet, s'appelait le beffroi. Une 
hôtellerie de la rue de la Watelette, derrière St-Géry, portait, dès la 
fin du XIVe siècle, l'enseigne de: Le Beffro. 

(2) Arch. P.-de-C. Comptes 1432-33, f. 34, à Jehan Bauch, corde- 
wannier.. 

(3) Aieh mun. Mém. XIV, f. 161. Vinchent le Vasseur, saietteur. 

(4) Id., f. 269. Jehan le Clereq, pottier de terre. 

(3) Id., Mém. XV, f. 354. 


les services (religieux) au clocquier Saint-Géry et descen- 
dent en la plommée (galerie plombée) en habandonnant le 
guet ». On fait comparaître les délinquants qui ( confessent 
avoir sonné lesdits services en la plommée, qu'ils soient de 
guet ou non ». On se borne, pour cette fois, a renouveler 
expressément la défense de quitter le poste et la menace 
d'une punition discrétionnaire. En 1549, Vinchent le Vasseur 
ne s’en tire pas à si bon compte. Messieurs le condamnent 
« personnellement, à chambre close, à prier merchyà Dieu, 
à l’empereur et à justice, à dire et desclairer qu'il luy des- 
plaist d’avoir failly à sonner au ghet du clochier Saint- 
Géry, durant qu'il passait une bende de gens de guerre 
chevaucheurs lundy dernier à huict heures du matin ». Non 
contents de cette réparation à huis clos. Messieurs obligent 
encore le guetteur fautif a demander pardon « cejourd'huy, 
au ghet, devant l'eschevin », c'est-à-dire en présence d'un 
public assez nombreux, réuni chaque soir pour le mot 
d'ordre et la garde montante ; (au surplus, luy est interdit 
ledit ghet au clochier l’espace d’un an entier »(1}). D’autres, 
en 1555, sont mis en prison ( pour non avoir sonné la cloche 
à la venue de Monseigneur le Visconte de Gand, gouver- 
neur de ceste ville ayant XX ou XXIV chevaux ». D'ailleurs 
ils sont coustumiers de descendre du ghet du befroy..…. 
sens attendre leur compaignon ; partant, demeure le ghet 
deffurny » (2). L'année suivante, 1556, « Jehan le Cuvelier 
est déporté (révoqué) par Messieurs pour aucuns mesus et 
faultes par luy commises » (3). 

Lorsque le beffroi fut terminé, vers 1551, on s'empressa 
d'y transporter le guet. Le clocqueman, c'est-à-dire l'employé 
chargé des nombreuses sonneries, qui, de temps immémo- 
rial, réglaient les actes de la vie journalière des bourgeois, 


(1) Arch. mun. Mém. XIV, f. 161. 
(2) Id., f. 264. 
(3) Id., f. 269. 


— 142 — 


est le premier à s'apercevoir € du travail grand qu'il avoit 
plus à monter au beffroy qu'au clochier de Saint-Géry ». 
Il demande et obtient en 1562 une augmentation de gages 
(XX florins au lieu de XVI) (1). Aux deux guetteurs dont 
l'ascension était encore plus pénible, on ne peut refuser, 
quatre mois après, un relèvement de salaire d’un demi sol 
ou six deniers par jour, ( au regard de la chèreté des vivres 
et à la charge qu'ils feront meilleur debvoir que du passé » 
(2). Deux sols six deniers, à la fin du XVI® siècle ne repré- 
sentaient plus à beaucoup près les deux sols que les guet- 
teurs touchaïent déjà en 1432. C'est ce qu'ils font valoir 
dans une requête du 31 octobre 1576 « tendante a rehaul- 
chement de leur gaiges en considération des grandes peines 
et travaux, mesmes au soing et vigilance continuelle, que 
leur convient avoir à ghuetter tant de jour comme de nuict, 
signament en ces temps tant doubteux et turbulents et 
regard à la chèreté des vivres ». On remarquera que nos 
deux gagne-deniers présentent leur requête le 31 octobre 
« la veille de la feste de tous les saints, estans Messieurs... 
assemblés en leur Chambre de Conseil... pour faire les dons 
accoustumés en tel jour »(3). En effet, tous les ans, à pareille 
date, en vertu d'une tradition trés ancienne, dont il ne serait 
pas impossible de retrouver actuellement quelque trace, les 
magistrats issans, profitaient des dernières minutes de leur 
vie échevinale, pour distribuer des gratifications à certains 
fonctionnaires et ne pas laisser tomber en non valeur les 
crédits disponibles (4). Pour encourager les guetteurs (a 


(4) Arch. mun. Mém. XIV, f. 353. 

(2) Id., f. 354. 

(3 Arch. mun. Mém. XV, f. 15. 

(4) Ces distributions in extremis, par leur caractère plus ou moins 
arbitraire étaient de nature à soulever des discussions longues et 
souvent orageuses, comte Île prouve la délibération prise au renou- 
vellement de la loi de 1888 : « pour obvier aux fuschertres et incon- 
véniens qui poeuvent avenir, renouvelant la loy la veille de Toussaint, 


— 13 — 


bien faire leur debvoir », on augmente encore’ leur solde 
journalière de 6 deniers. [ls toucheront trois patars au lieu : 
de deux sols et demi. En 1582 (le 6 juillet) leurs gages portés 
peu auparavant à 30 pattars par semaine, sont ( en considé- 
ration de la chiéreté du temps » fixés à 40 pattars, c'est-à- 
dire à un peu plus de 5 sols 7 deniers par jour (1). Sans être 
brillante, la situation améliorée ne laissait pas.de tenter les 
artisans, qui espéraient pouvoir là-haut, dans les loisirs du 
guet, se livrer à quelque travail de cordonnerie ou de cou- 
ture. C’est ainsi qu'on voit un certain Jehan Herpin, accep- 
ter la succession d’un guetteur, démissionnaire en sa faveur, 
« à charge de lui payer, sa vie durant, quatre pattars par 
semaine » (2). Du compte de 1629-30, il résulte que chacun 
des deux guetteurs touche 146 livres, soit 8 sols par jour. 
Un des premiers soins des Français, après le siège de 
1640, fut de doubler le nombre des guetteurs. Ils avaient vu 
de quel secours avait été aux assiégés, cette tour exception- 
nellement haute, dominant au loin la plaine et d'où chacun 
de leurs mouvements avait été épié et dénoncé au capi- 
taine O’Neil. Le maréchal La Meilleraye avait reconnu, 
non sans impatience, quelle facilité donnait le beffroi de 
communiquer la nuit à grande distance, avec le Cardinal- 
Infant, au moyen de signaux lumineux. Aussi les nouveaux 
gouverneurs, en prévision d'un retour offensif des Espagnols 
n'hésitent-ils pas à renforcer le service de vigie, et par 
crainte des intelligences que les ennemis ont conservées 


après-midi, où le plus souvent on estoit encore empesché la meilleure 
partie de la nuict, pour les débats qui se povoient mouvoir, comme 
s’estoit veu les années passées, Monseigneur de Marles gouverneur. 
et mesdits sieurs les eschevins regnans ont résolu que pour l’advenir 
toutes les besongnes et requestes tant de dons comme aultres se wide- 
roient la préveille dudit jour de la Toussaint... (Mém. XV, f. 268). 

(1) Mém. XV, f. 216. 

(2) Id., f. 218, I] est vrai que Herpin démissionnera bientôt lui- 
même. Id., f. 319. 


he 


dans la place, interviennent-ils personnellement dans le 
choix des guetteurs, comme en témoigne la délibération 
suivante : « sur la requeste présentée par Noël Mourval. 
tendante a estre admis a prester le serment de la charge de 
la sentinelle du beffroy à laquelle Monseigneur le gouver- 
neur l'avait receu, Messieurs.….., aiant icelluy Mourval 
déclaré avoir presté le serment es-mains d'icelluy gouver- 
neur, ont consenti et consentent que icelluy peust faire les 
fonctions y incombantes pour suppléer au deffaut qui pour- 
rait arriver pour la maladie ou absence des quatre aultres y 
establis » (1). Sans doute, le consentement de Messieurs 
sauve les apparences, mais en fait, le guetteur surnuméraire 
Mourval a été réellement imposé au Magistrat par le comte 
de la Tour. 

Pendant les années qui suivirent la prise d'Arras, les 
guetteurs durent bien gagner les 584 livres qu'ils touchaient 
à eux quatre « qui est a l’advenant de 8 sols tant pour le 
jour que la nuit » (2), car des partis espagnols ravageaient 
le pays et s’avançaient jusqu'aux portes de notre ville ; de 
son côté la garnison d'Arras était sans cesse en courses pour 
repousser les pointes insolentes de l'ennemi. Force était 
donc au guet d’être toujours en éveil pour éviter les mépri- 
ses et les surprises. On peut imaginer quels services ces 
modestes auxiliaires de la défense rendirent à l'infatigable 
Montdejeux au cours du siège de 1654. L'unique mention 
que l'historien d'Arras fasse des renseignements fournis par 
eux au gouverneur en donne une idée frappante. C'était dans 
la soirée mémorable du 24 août. « Dès que le guetteur qui 
était en observation au haut du beffroi eut appris à Montde- 
jeux, dit M. Lecesne, qu'il apercevait un grand mouvement 
parmi les Français, il ne douta plus qu'une tentative ne füt 
faite pour débloquer Arras »..….. 


(4) Arch. mun. mém. XVIIL f. 113. 10 janvier 1642. 
(2) Arch. P.-de-C. E Comptes d'Arras 4641-42 et années suivantes, 


ut 


À partir de ce moment, Arras n’est plus ville frontière et 
jusqu à la Révolution les guetteurs ne reverront plus les 
ennemis qu'en 1710 et 1711, pendant les admirables manœu- 
vres que le maréchal de Villars exécuta sous nos murs 
« pour retarder la marche des armées envahissantes ». Leur 
rôle militaire, si on peut s'exprimer ainsi, est terminé ; ils 
n'auront plus guère que (a pourveoir aux dangiers qui poeu- 
vent advenir du feu de meschef ». Il y aura néanmoins 
quelque intérêt à rechercher quelle fût jusqu'en 1789 la 
situation de ces humbles fonctionnaires, les seuls peut-être, 
dont les attributions, très limitées d'ailleurs, n'ont pas varié 
au cours des siècles, et dont le nom même, comme une sorte 
de survivance d'un passé lointain, où tout était péril et 
menace, est resté immuable. Immuable également est resté 
leur salaire que nous avons laissé à 8 sols en 1629 et que 
nous retrouvons à 8 sols en 1770 et pas tout à fait à 8 sols 
et demi dans les Comptes de 1788-89 (1). On ne voit pour- 
tant pas que ces postes sans avenir aient jamais manqué de 
titulaires. I] serait téméraire de penser qu'ils furent souvent 
brigués par des esprits rêveurs, séduits par le silence des 
solitudes aériennes ; il est préférable d'admettre que les 
guetteurs escomptaient le gain de leur travail manuel et 
les « courtoisies » comme on disait autrefois, distribuées 
par l'échevinage issant, ou glissées par des visiteurs géné- 
reux. En outre, ils jouissaient du chauffage et de l'éclairage, 
fournis pendant longtemps en nature, par des prestations 
de braise, charbon et chandelle de suif et à la fin du 
XVIlIesiècle,en argent, au moyen d’une allocation annuelle 
et globale de 24 livres. Autre avantage appréciable, ils 
avaient part,comme tous les officiers municipaux,aux draps 
de la ville, sous forme de « robes longues et de grands bas 
à botte » (2). Ces vêtements que les registres des commis 


(4) Arch. mun. Comptes d'Arras 1770. 584 livres, 1789 : 607 livres 
12 deniers. | 
(2) Arch. mun. Reg. des commis aux honneurs. 1640 et suivants. 


10 


aux honneurs appellent aussi “apotes ou casaques semblent 
avoir été assez confortables. puisque pour deux robes on 
employait, au XVIIe siècle, 14 aunes de drap bleu et 12 aunes 
de drap rouge à 4#, 45 et 48 sols l'aune, l'aune d'Arras, très 
probablement, ce qui représenterait encore 18 mètres 20 
d'étoffe. Chaque casaque, analogue sans doute à l'ample 
manteau des sentinelles modernes, revint en 1640 à 30 livres 
14 sols 6 deniers et en 1730 à 60 livres 16 sols. En plus de 
cette longue robe de couleur qui le tient chaud l'hiver et le 
fait beau l'été, selon le mot de don César de Bazan, le guet- 
teur a droit à de grands bas à botte, indifféremment nommés 
triquehouses, trigouses, tricouses ou guëtres, le tout renou- 
velé à peu près tous les deux ans. Enfin, depuis que vers 
1700, on: avait eu l'idée de munir le guet de trompettes, les 
guetteurs durent acquérir un certain talent instrumental 
qui leur permettra plus tard (Comptes de 1770-71) du publier 
à son de trompe les ordonnances de police moyennant 
10 livres par an, soit 50 sols pour chacun d'eux. 

Comme on le voit, si, grâce au doublement du nombre 
des titulaires et à la longue tranquillité dont ï' Artois a joui. 
sauf pendant les dernières années du règne de Louis XIV, 
le métier de guetteur est devenu moins pénible, il est resté 
peu lucratif. On semble les oublier là-haut, eux et le maté- 
riel de l'échauguette du beffroi. Autrefois, ils recevaient : 
leurs gages, selon la formule généralement employée dans 
les Comptes, « pour avoir tinté la cloche, lorsqu'ils ont 
perceu gens de chevaulx pour entrer en ceste ville ». Ils 
devaient, on s’en souvient, en certains cas déterminés, 
«sonner à tout battement et mettre hors leurs enseignes » 
pour indiquer vers quelle porte se dirigeait la cavalcade 
aperçue. Ces signaux étaient rudimentaires mais suffisants, 
à la rigueur, et le progrès de la science ne paraît guère les 
avoir perfectionnés. A la cloche d'alarme, aux quatre ensei- 
nes, drapeaux ou guidons, s'ajoute pourtant en 1712 un 
porte-voix, qui à en juger par son prix, 14 livres, devait être 


sd 


de belle dimension. Petite, par contre, fut la première lunette 
d'approche remise aux guetteurs en 1668. Elle ne coûtait que 
9 livres. Bien que cet appareil, inventé depuis 60 ans, ait dû, 
vu son utilité, se vulgariser rapidement, on ne pouvait encore 
pour cent sols avoir qu'une sorte de jouet, dont on ne se 
contentera pas longtemps. On constate, en effet, dans les 
registres de 1711-12 que les commis aux honneurs ont payé 
40 sols à Charles Pierrat, quincaillier, pour avoir raccom- 
modé «les grandes lunettes d'approche qui servent aux guet 
teurs ». En 1731-32, ils porteront 5 livres au nom de Censier 
maitre tourneur, aussi pour raccommodage de lunette. Xe 
serait-ce pas plutôt, étant donné la profession de l'intéressé, 
pour la réparation du support de ces grands instruments ? 
Si on ajoute à cette nomenclature la trompette dont jai 
parlé plus haut et une paillasse dont l'achat apparaît dans 
les registres du XVIIIe siècle, on aura à peu près fait 
l'inventaire du mobilier des guetteurs. Ce n'est pas sans 
intention que je rapproche ces deux objets disparates, la 
trompette et la paillasse. Les échevins s'étaient aperçus que 
parfois le garde du beffroi s'assoupissait la nuit sur sa pail- 
lasse. Qui de nous d'ailleurs n’a pas eu l'occasion de faire 
une pareille remarque, soit par l'absence ou Île retard de la 
répétition, soit par une erreur sur le chiffre de l'heure 
répétée ? En conséquence, le 23 février 1786, le Magistrat 
promulgua l'ordonnance suivante: « Ilestordonnéaux guet- 
teurs, aussitôt la retraite sonnée, de répéter l'heure et la 
demie, et de sonner de la trompette à chaque quart d'heure 
à peine de 5 sols d'amende et ce, sur la simple dénonciation 
de la sentinelle de garde ». Excellent moyen pour troubler 
le sommeil des guctteurs.... et des habitants. 

Ce que j'ai dit des guetteurs de la ville s'applique aux deux 
guetteurs de la Cité, dont le salaire, également de 8 sols par 
jour figure déjà, en 1722, par conséquent avant la réunion 
de la ville et de la Cité, aux Comptes de la ville. 


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SARA LA IARASLSAAATAS NN 


AÉrirennrnnennennennennennnnnnnnnnnt 
NOTE 


FONCTIONS ET LES ATTRIBUTIONS 


des Secrétaires d'Etat 
ET DES 
_Contrôleurs Généraux des Finances 


de 1760 à 1780 


par M. E. PLOCQ 
Membre résidant 


= 


La eu à m occuper en ces derniers temps, des variations 
«@) de l'Administration des Travaux publics de 1760 à 1780. 
J'ai dû me rendre compte à cette occasion des attributions 
des secrétaires d'état et du contrôleur général pendant cette 
période qui comprend jusqu'en 1774 la fin du règne de 
Louis XV et ensuite le commencement du règne de 
Louis XVI. 

J'ai pensé qu'il y avait là matière à une communication 
pouvant donner une idée du fonctionnement si compliqué 
de la machine administrative de l’ancien régime. 

Pour l'indication des titulaires des charges, j'ai eu recours 
à la collection des almanachs royaux à la Bibliothèque 
Nationale et à l'ouvrage de Paul Boiteau : Etat de la 
France en 1789, ce dernier en ce qui concerne plus spécia- 
lement le fonctionnement des Conseils du roi. Ce ne sont 
pas là à proprement parler des documents d'archives : mais 
ils donnent, je crois, le moven d'arriver à un exposé général. 


2 M0 


En ce qui concerne spécialement les travaux publics, j'ai eu 
recours à l'ouvrage tout à fait précis pour les pays d'élec- 
tion et la Bourgogne : Etudes historiques sur l'adminis- 
tration des voies publiques en France arant 1790. Ce livre 
dù à M. Vignon, ingénieur en chef, directeur des archives 
du ministère des Travaux publics en 1862, montre que 
chaque grande affaire administrative de cette époque, doit 
donner lieu, de la part de l'historien, pour être bien com- 
prise, à une étude spéciale sur les pièces des dossiers 
officiels. C'est ainsi que M. Vignon a consacré uu volume 
entier à l'établissement de la Corvée royale pour les grands 
chemins, à sa suppression par Turgot et à son rétablisse- 
ment après la disgräce de ce contrôleur général. Trois cents 
pages de pièces annexes montrent la correspondance des 
Intendants avec le pouvoir central et avec les organismes 
provinciaux et municipaux; les procédures d'enregistrement 
en lit de justice, au Parlement de Paris, de l'Editdefévrier 
1776, les remontrances de ce Parlement, la situation vis-à- 
vis des Parlements de provinces, etc., etc. 

Ce n'est qu'après avoir donné ces indications et fait ces 
réserves que je puis livrer à l'imprimeur ces quelques notes 
destinées à une simple communication verbale et que 
l'Académie a voulu voir figurer dans ses Mémoires. 

Je suis forcé de présenter tout d'abord quelques considé- 
rations générales. 

Jusqu'au règne de Louis XI, le roi de France était plutôt 
parmi ses grands vassaux le primus inter pares. N'étant 
encore que Dauphin, ce roi avait, après ies luttes que vous 
connaissez, été forcé de quitter la cour de son père, et après 
des fortunes diverses en Dauphiné, de se réfugier chez son 
cousin de Bourgogne, dont l'Artois a connu et la splendeur 
et la puissance. En montant sur le trône, il était décidé à 
abattre la féodalité, à faire une France une, ne connaissant 
qu'un seul pouvoir, celui du roi, le tenant du droit divin. 

Le pouvoir royal s'exerce par le Conseil du Roi, par ses 
secrétaires, ancêtres des secrétaires d Etat, 


00) 2: 


Hanotaux (Histoire de Richelieu, tome I, page 255) nous 
dit : 

« C'est le premier roi moderne. Il l’est surtout par le ton 
« du commandement. Il écrit ses lettres de sa main et veut 
« qu'on lui obéisse. Il s'entoure de petites gens que ses plus 
« grandes faveurs ne peuvent rendre redoutables. Le Con- 
« seil du Roi remplace ces Grands Officiers de la couronne 
« qui apposaient les sceaux sur les diplômes royaux, comme 
« pour en assurer l'authenticité. » 

C'est le commencement de cette centralisation que Taine 
caractérise en ces termes : &« La machine administrative 
« avec ses milliers de rouages durs, grinçants et sales, telle 
« que Richelieu et Louis XIV l'ont faite, ne peut fonctionner 
« qu'aux mains d'ouvriers congédiables à volonté. » 

Quoi qu'il en soit, dès Louis XI, le roi tend à devenir 
tout. Sous Louis XIIT, le tout puissant cardinal-duc nest 
que l’'émanatiou du roi, au nom et avec l'approbation duquel 
il fait rouler sur l’échafaud les têtes les plus hautes. On l'ap- 
pelle « premier ministre ». Ce titre, cette charge n'existent 
pas plus pour lui que pour Mazarin, que, plus tard, pour 
Choiseul. Ils ont charges ou fonctions plus ou moins .défi- 
nies. Ils ont surtout la confiance du roi et par suite tout pou- 
voir sur toutes choses. Dubois cependanteüût une patente de 
« notre principal ministre, conseiller en tous nos conseils ». 

Il est intéressant de vous rappeler les situations de 
Richelieu avant et après la mort de Concini : 

Evêque de Luçon; 

En 1615, at mônier de Marie de Médicis, conseiller d'Etat: 

Juillet 1616, secrétaire des commandements de la Reine- 
Mère ; | 

- Novembre 1616, secrétaire d'Etat avec Villeroy, Mangot 
. et Barbin, ce dernier chargé du contrôle général. 

Richelieu reçoit deux commissions, la première l’associe 
à Villeroy qui reste titulaire de la charge... « pour en faire 
« la fonction et jouir des honneurs, pouvoirs, prérogatives, 


2 if — 


, 


« privilèges et franchises appartenant à ladite charge et 
« office de secrétaire d'Etat et de mes commandements, pour 
« avec lui et conjointement, en présence ou en l'absence de 
« l’un et de l’autre, faire et signer toutes les affaires tant en 
« dedans qu'en dehors de notre royaume ». 


C'est une véritable procuration générale. 


Une autre commission lui confère le pas sur ses collègues 
à cause de sa dignité ecclésiastique et le charge... « de 
l'ordinaire et de l'extraordinaire de la guerre »; il est le 
représentant du roi à l'extérieur et à l'intérieur. Il est de 
plus le chef de l'armée. 


En 1617, continue Hanotaux, arrive la catastrophe : 
Concini est assassiné ou exécuté, comme vous voudrez, en 
entrant au Louvre. Nous n'examinons pas le rôle de Riche- 
lieu en cette affaire. Il se retire dans son diocèse, se rappe- 
lant, pour un instant qu'il est évêque de Luçon, 


En 1624, il est cardinal, et revient sur invitation du Roi, 
sans plus, siéger au Conseil le 29 avril. 


Le 13 août, le roi ayant reconstitué son Conseil, le cardi- 
nal expose son programme. 


Le roi, dit Hanotaux, répondit brièvement. Il approuva 
ce que le Cardinal avait dit. Il se plaignit de ses anciens 
conseillers et notamment de M. dela Viéville. Il dit ensuite 
qu'il verrait désormais ses affaires avec plaisir parce qu'elles 
seraient conduites avec ordre et il chargea par ces mots le 
cardinal d'en prendre la direction, 


Le même jour, par une lettre contresignée de Brienne, il 
fit part au Parlement et aux autorités de la disgräce de 
La Viéville et de la formation du nouveau Conseil. 

Richelieu était nanti d'une procuration générale qu'il 
garda jusqu'à sa mort. L'histoire l’a appelé « premier minis- 
tre ». [l n'en eût jamais le titre. Le roi et la reine régente 
avaient cependant abdiqué toute puissance en ses mains. 


Dès Je 16 mars, par une ordonnance connue, il groupa 


un certain nombre de services plus où moins délimités et 
en forma des départements : 

Maison du roi; 

Affaires extérieures ; 

Guerre ; 

Marine ; 

Le chancelier ou garde des sceaux ; 

Le surintendant des Finances. 

Il est utile de rappeler ici que la charge de Chancelier de 
France devint la propriété du titulaire. Quand il encourait 
la disgräce du roi les Sceaux lui étaient enlevés et on nom- 
mait un Garde des Sceaux. 

Il en était de mème quand le Chancelier était empêché 
par l'âge ou la maladie. Ainsi au XVITI siècle, Maupeou 
père suppléa de Lamoignon comme Vice-Chancelier, Garde 
des Sceaux. Après sa disgräce Maupeou le fils, à la mort 
de Louis XV, resta Chancelier et Miromesnil devint Garde 
des sceaux. 

Le cadre établi par Richelieu est le cadre général que 
nous allons retrouver en 1760. Les provinces sont réparties 
entre les divers secrétaires d'État, Le surintendant des 
Finances était devenu. après la disgräce de Fouquet d'abord 
lintendant des Finances, puis le contrôleur général des 
Finances 1} siège au Conseil d'Etat d'en haut ou nv siège 
pas. Dans le premier cas, le roi lui confère le titre de minis- 
tre d'Etat. | 

Les attributions et le nombre des secrétaires d'Etat 
varient. Les services confiés au controleur général des 
Finances augmentent sans cesse d'importance. Mais c'est 
toujours la confiance du Roï en la personne qui fait Pimpor- 
tance de la foncuon., En 1661 et 1719 le contrôleur général 
prend une importance considérable quand il s'appelle Col- 
bert ou Law. 

’armi les vingt-trois titulaires de la fonction de 1720 à 
1789. vous savez tous le rôle joué par Turgot (1774) et par 


09 


Necker (1777 et 1788). Les noms de Bertin, de l'Averdy, de 
Maynon, d'Invault, de Calonne même ont iaissé moins de 
traces. Laissez-moi seulement vous citer à titre anecdotique 
le nom de Silhouette (1759). Il cherchait des ressources 
comme un ministre des finances de nos jours. Il voulait s’at- 
taquer aux pensions des gens en place. On le tua sous Île 
ridicule. Mercier, dans son tableau de Paris, nous dit que 
l'on donna son nom à une culotte sans gousset. En 1835, 
l'Académie lui assura l’immortalité en donnant son nom à 
une figure réduite à sa plus simple expression, image du 
contribuable de 1759. I] me faut vous donner d'après l'Alma- 
nach Royal l'indication de ses fonctions pour vous montrer 
que presque tous les faits de l'administration intérieure 
passaient par les mains du contrôleur général. 

Il était chargé de tout ce qui concernait le trésor royal 
et avait de plus depuis octobre 1736 le titre de Directeur 
Général des Ponts-et-Chaussées, du pavé et entretenement 
de Paris, des Turcies et Levées de la Lcire. Son département 
était divisé en sous-départements à la tête desquels était un 
intendant des Finances, en conseiller général d'Etat ordi- 
naire. En 1777, on en comptait six dont je copie les attribu- 
tions principales dans l’Almanach Royal. | 

M. Moreau de Beaumont. — Eaux ct forêts, Bois. Régie 
des Domaines. Ferme des Huiles. 

M. Trudaine. — Les gabelles. Les cinq grosses Fermes. 
Le détail des Ponts et Chaussées. Le commerce. Les manu- 
factures. 

M. de Boullongne. — Les octrois. Les hôpitaux. Les 
postes. Les régies des greffes, des hypothèques, des droits 
de la [landre maritime. Les Parlements. La distribution 
gratuite des remèdes. 

M. Boutin. — Les droits de contrôle des actes des notai- 
res. Les droits de petit scel. Les acquêts. Les aides et les 
droits joints. 

M. d'Ormesson. — Les tailles et taillons. La capitation. 


— 94, — 


Les étapes et convois militaires. La régie des poudres et 
salpêtres. L'artillerie et le génie. 

M. Faryes. — Les parties casuelles. Les offices de gou- 
verneurs et lieutenants de roi des villes closes. Les vivres 
et les monnaies. La correspondance relative aux subsis- 
tances. 

Il y avait des changements constants. C'est ainsi que les 
Postes que nous voyons en 1770, dépendre du contrôleur 
général dépendaient pendant les dix années précédentes de 


M. de Choiseul, personnellement nommé Surintendant des 
Postes. 


Les ports de commerce avaient dépendu jusqu'en 1743 
du ministère de la Guerre. En 1743, ils avaient passé à la 
marine et en 1761 au contrôleur général et aux Ponts et 
Chaussées. Il y avait eu cependant des exceptions notam- 
ment pour Dunkerque qui resta au génie militaire jusqu’en 
1785. Ce port était dirigé par les officiers du génie pour le 
compte du budget de la Marine. 

Si nous voyons les étapes, l'artillerie et le génie dépendre 
de l'intendant des Finances d'Ormesson, il faut remarquer 
qu'iis en dépendent, au point de vue administratif et du 
contrôle financier. Il faut du reste se rappeler que les inten- 
dants des provinces frontières, intendants de justice, police 
et finances étaient intendants des armées du roi. 

Les secrétaires d'Etat dont nous allons exposer les attri- 
butions étaient, chacun chargés de l'administration d'une 
partie des provinces. Sans entrer dans le détail de la répar- 
tition des provinces, remarquons de suite que les provinces 
frontières Arlois, Flandre et Hainaut restèrent jusqu'à 
la Révolution, au département de la guerre et les généralités 
de Paris, Soissons et Picardie à la maison du roi. 

Que pouvaient être les attributions des secrétaires d'Etat 
dans les provinces après celles du contrôleur général. 
Nominalement ; voici les principales : Lettres de relief, de 
prestation de serment, Commission des intendants et des 


— 95 — 


gouverneurs. Les expéditions pour la convocation des 
Etats. Les dépêches pour le renouvellement et la continua- 
tion du magistrat des villes, les expéditions pour l'élection 
et la nomination des abbés et commendataires et de leurs 
coadjuteurs, les attaches sur bulles et les brefs de la cour 
de Rome, les passe-ports des juifs, la police des gens de la 
religion prétendue réformée, etc., etc. 

En fait, les intendants correspondaient le plus souvent 
avec les contrôleurs généraux. Le conflit entre les bureaux 
du contrôleur général et des secrétaires d'Etat était perma- 
nent. Il suffit d'avoir feuilleté quelques dossiers pour s’en 
rendre compte. Nous renvoyons comme références aux 
pièces justificatives de l'ouvrage de Vignon et à quelques 
références personnelles que nous donnerons tout à l'heure. 

Suivant le degré de faveur ou d'influence personnelle du 
contrôleur général ou des secrétaires d'Etat, le conflit n’ap- 
paraissait pas ou il était porté à l’un des conseils du roi 
dont il sera parlé ultérieurement. 

Les députés des Etats d'Artois à la cour s'adressaient 
tantôt aux uns, tantôt aux autres, au mieux de leurs intérêts. 
Votre savant archiviste vous l’a montré, dans ses études 
sur l’'Artois au XVIITIe siècle. Je vous montrerai, tout à 
l'heure, la genèse et les difficultés d’une grosse affaire de 
navigation qui après avoir reçu un commencement d'exé- 
cution, fut entravée à dater de 1775 et traina jusqu'à l’an X. 

Entre 1760 et 1770 toute l'influence est entre les mains de 
Choiseul. I] dispose à son gré de toutes les charges. 

Voyons la situation nominale : 


1763 


Trois secrétariats d'Etats : 
Marine et Guerre : le duc de Choiseul : 
Affaires étrangères : le duc de Praslin: 
Maison du roi : comte de Saint-Florentin. 
Choiseul est secrétaire d'Etat de la Guerre et de la Marine 
mais les bureaux des deux départements sont séparés. 


06 


Les provinces sont réparties entre la Guerre et la Maison 
du Roi. 

Le duc de Praslin est cousin de Choiseul. M. Bertin, son 
homme de confiance est contrôleur général des Finances et 
ministre d'Etat. Il est de plus chargé des intérêts particu- 
liers de Louis XV ce qui lui permettra plus tard de survivre 
à la disgrâce de Choiseul. 


1764 


Choiseul qui a de grandes idées commerciales et des pro- 
jets sur la navigation de nos régions crée un quatrième 
secrétariat d'Etat qu'il donne à Bertin. 

Celui-ci prend les manufactures, la Compagnie des Indes, 
les canaux faits et à faire, l'exercice et la concession de 
leurs privilèges. Ils sont enlevés à Trudaine chargé sous 
les ordres du contrôleur général du détail des Ponts-et- 
Chaussées et confiés à Parent, premier commis de Bertin. 
Bertin prend une partie des provinces enlevées à la Maison 
du Roi. | 

De l’Averdy devient. contrôleur général, mais pour le 
moment, 1l n'entre pas au Conseil d'en Haut. 

I nous faut dire ici quelques mots sur les conseils du Roi. 
Aux références déjà citées, nous ajouterons les suivantes : 


Grande encyclopédie. — Art. Conseils du roi. 

DE Luçay.— Les secrétaires d'Etat jusqu’à la fin du règne 
de Louis X V. 

Aucoc. — Le conseil d'Etat avant et après 1789. 

DE Boiise. — Les Conseils du Roi jusqu’au règne de 
Louis X V. | 

VaLois. — Etudes historiques sur les Conseils du Ro. 


L'ancien Conseil du roi avait été dès le XVe siècle séparé 
en deux parties : le conseil d'Etat dont nous examinerons 
les subdivisions tout à l'heure et le grand conseil. 

Le grand conseil n'avait conservé que des attributions 
purement judiciaires. À sa tête était le Chancelier de France 


EE; 


Garde des Sceaux. Nous ferons remarquer à nouveau que le 
chancelier de France était en général garde des sceaux. 
Mais la charge de Chancelier de France était devenue la 
propriété du titulaire. Lorsqu'il était empêché par l'âge ou 
la maladie, le roi lui retirait les sceaux. Il en était fait de 
même lorsqu'il tombait en disgrâce. Lors de l'affaiblisse- 
ment de M. de Lamoignon, Maupeou, le père du chancelier 
connu fût vice-chancelier et garde des sceaux. Lors de la 
disgrâce de Maupeou, les sceaux lui furent retirés et donnés 
à Hue de Miromesnil qui exerça toutes les fonctions de 
chancelier et de garde des sceaux. Sous ces réserves, dans 
ce qui va suivre, nous dirons toujours le chancelier. Le 
grand conseil connaissait en principe des cas concernant 
les évêchés et les abbayes et en fait de tout ce qui lui était 
attribué par arrêt d'évocation. C'était une juridiction, si 
jose dire de réserve, que le pouvoir royal avait toujours 
gardé pour l'opposer aux Parlements, mais qui, historique- 
ment, ne joua jamais un grand rôle. 

Le Conseil d'Etat du Roi, ou pour parler plus exactement 
les Conseils du roi furent séparés sous Louis XV en plusieurs 
conseils. L'organisation subsista jusqu’à la Révolution dans 
ses grandes lignes, sauf pendant la régence, de 1715 à 1718 
où on essaya le système des conseils exécutifs. Vers 1760, 
la division était la suivante : 

Au bas le conseil d'Etat privé ou des parties qui devint le 
conseil d'Etat par excellence, jugeant si l'on veut au conten- 
tieux. En règle générale le roi n'y siégeait pas. Le Chancelier 
en faisait partie ctle présidait. Néanmoins, le roi était censé 
présent et les arrêts s'y rendaient en son nom. Toutes les 
personnes avant le titre de conseiller d'Etat v siégoaient. 
Les conseillers permanents à l'origine avaient des fauteuils. 
Les conseillers semestres avaient des chaises. Le fauteuil 
du roi était toujours à sa place. Le chancelier se mettait à 
côté. Il faut remarquer que les conseillers d'état étaient à 
la nomination du roi. Le principe a rege lez (le roi appelle 


—_ 98 — 


qui il juge bon à siéger dans ses conseils), est ainsi marqué 
Ià comme dans les conseils supérieurs. Les maîtres des 
requêtes, chargés de faire les rapports ou de préparer les 
affaires dans les commissions achètent leurs charges. C'est 
en fait la pépinière où le roi choisit les intendants des pro- 
vinces. Notons qu'en 1770, il n'y avait plus guère de 
conseillers semestres. Quelques intendants seuls étaient 
dans ce cas. 

Les Conseils supérieurs étaient au nombre de quatre : 

1° Le Conseil d'état d'en haut ; 

20 Le Conseil des dépèches ou de l'intérieur ; 
3° Le Conseil des finances ; 

4° Le Conseil du commerce. 

Le Conseil d'en haut était le grand conseil politique pour 
les affaires extérieures et pour les grandes affaires généra- 
les. Il se réunissait le mercredi et le dimanche. Le secrétaire 
d'Etat des affaires étrangères était, pour ainsi dire, le seul 
membre de droit. Les autres membres recevaient une 
patente de ministre d'Etat. C'étaient, en général, les secré- 
taires d'Etat et souvent le contrôleur général. Nous n y 
avons jamais, pour la période qui nous occupe, même au 
temps de la puissance de Maupeou, trouvé le chancelier. Il 
y avait parfois en permanence ou à titre temporaire de 
grands personnages autres. 

Dans les deux autres conseils siégeaient le Chancelier, 
les Secrétaires d'Etat, des Conseillers d'Etats désignés. En 
règle générale le Roi y assistait. Dans le cas contraire, il se 
faisait suppléer par le Chancelier ou un Secrétaire d'Etat. 
C'étaient les conseils du gouvernement. Les secrétaires 
d'Etat ne prenaient pas, en nom, les décisions. Elles se 
présentaient sous la forme d’arrêts du conseil qui mention- 
naient toujours « le roi étant en son conseil... » ou « le roi 
s'étant fait suppléer par... ». Il y avait des habitudes mais 
pas de règles, la décision en droit dépendant toujours du 
bon plaisir du roi. 


_—_ 99 — 


Les relations des secrétaires d'Etat avec les conseils étant 
ainsi définies, nous revenons à notre exposé : 

Jusqu'en 1767, il ne se produit pas de changements. Dans 
le cours de cette année, de l’Averdy entre au conseil d’en 
haut, comme ministre d'Etat. 

En 1768, Choiseul prend les Affaires étrangères et laisse 
la Marine à Praslin. La même année Maynon d’Invault 
devient contrôleur général des finances et est remplacé par 
l'abbé Terray au commencement de 1769. 

Le 24 décembre 1770, Choiseul et Praslin sont exilés. 

En 1771, nous nous trouvons en présence de cinq secré- 
taires d'Etat: 

Après la disgräce de Choiseul, Bertin a conservé son 
département. Le comte de Saint-Florentin, devenu le duc 
de la Vrillière a fait l'intérim de la Guerre et de la Marine, 
puis les secrétariats ont été constitués comme suit : 

Affaires étrangères : duc d'Aiguillon ; 

Maison du Roi : duc de la Vrillière ; 

Guerre : de Monteynard ; 

Marine : de Boynes; 

Manufactures, etc., etc. : Bertin; 

Contrôleur général et ministre d'Etat : l'abbé 
Terray. 

Les provinces restent réparties entre la Guerre, la Maison 
du Roi et le département confié à Bertin. Nous nous trouvons 
cependant dans la période qualifiée ministère Maupeou ou 
triumvirat Maupeou, d'Aiguillon, Terray. Le Chancelier de 
France garde des sceaux dont jusqu'ici nous n'avons guère 
vu l’action dans l'administration devient, par la volonté 
royale, le ministre dirigeant. Il s’agit, en effet, d'une action 
sur les grands corps judiciaires. Il est chargé de briser les 
Parlements et de les remplacer par des conseils supérieurs 
tous égaux. Sa puissance dura jusqu'à la mort de Louis XV. 


Lé 


— 30 — 


1774 


Louis XVI exile Maupeou, donne les sceaux à Hue de 
Miromesnil, change les titulaires des secrétariats et surtout 
donne le contrôle général à Turgot avec le titre de ministre 
d'État et accès au Conseil d'en haut. C'est le ministère 
Turgot. 

Je n'ai pas à vous rappeler ses Edits sur la suppression 
des corporations de la corvée. Il fallüt un lit de justice pour 
leur enregistrement en février 1776: malgré la volonté du 
roi si nettement exprimée, le Parlement fit des remontrances 
en mars et les récriminations furent telles qu'il se retira et 


que le 11 août, le Roi suspendit les effets de l'Edit. 

Nous entrons dans la période que les historiens nomment 
le premier munistère Necker : la situation se présente 
comme suit jusqu'au moment où Necker est remercié en 
1781 : 

Il y a cinq secrétariats d'Etat : 

Affaires étrangères : de Vergennes. 

Guerre : comte de Saint-Germain avec le prince de 
Montbary en survivance. 

Marine : de Sartines. 

Maison du roi : Amelot. 

Manufactures, etc. : Bertin, 

Contrôleur général : Taboureau des Réaux. 

Il n'y a pas de changements dans la répartition des pro- 
vinces ; mais Bertin n a plus les canaux de navigation que 
déjà le contrôleur général abbé Terra y lui avait fait enlever 
pour les reprendre et les confier à l'Intendant des finances 
Trudaine chargé des Ponts-et-Chaussées. Bertin a conservé 
les canaux d'arrosement. 

Necker protestant ne peut être nommé ministre d'Etat, et 
entrer au Conseil d'en Haut. Ce n'est qu à son second pas- 
sage aux affaires qu'il pourra imposer que le litre lui soit 
conféré. Il va se mettre à l'œuvre sous le simple titre de 


— 31 — 


conseiller des Finances, directeur général du Trésor royal 
et des attributions ainsi définies : 

« Tous les objets relatifs aux recettes et dépenses sous les 
ordres directs de Sa Majesté. » 

Par contre, il se constitue de suite des bureaux se super- 
posant à ceux du contrôleur général et embrassant tout. Il 
y à cinq premiers commis, nous dirions cinq directeurs, 
dont voici les attributions : 

M. DE FRESNE. — Tous les détails relatifs au Trésor royal. 

M. DROUET DE SANTERRE. — L'enregistrement et le dépôt 
des ordonnances ainsi que les états relatifs aux dépenses 
courantes de tous les départements. 

M. Gosarp. — Les états des caisses et les distributions 
de fonds aux divers départements. | 

M. Duczaup. — Les pensions de tout genre. 

M. VARNESSON. — Le contrôle du Trésor. 

Le contrôleur général est en sous ordres : NeCKkER est le 
surintendant des finances et travaille avec le Roi. 

On peut se demander comment marchaient les affaires 
au milieu de tous ces bureaux et de toutes ces influences. 
Pour vous en donner une idée, je vous résumerai, en quel- 
ques lignes, l'histoire du canal de Saint-Quentin, que mon 
excellent ami M. Lemaire, professeur au Lycée de Lille, 
dira un jour en détail en racontant l’histoire de l'ingénieur 
Laurent et de son neveu Laurent de Lyonne dont les noms 
ont disparu sous celui de Villedeuil, le fils de Laurent étant 
devenu marquis de Villedeuil et secrétaire d'Etat de la 
Maison du Roi en 1789. 

Nous renvoyons pour la documentation de cette affaire 
aux sources suivantes : 

BOYER DE SAINTE-SUZANNE. — Les Intendants de la géné- 
ralité d'Amiens. 

Louis LEGRAND. — Sènac de Meilhan, Intendant du 
Hainaut et du Cambrésis. 

DE LALANDE. — Les canaux de navigation en 1778. 


ee 


CourTix, secrétaire de la direction générale des Ponts-et- 
Chaussées. — Travaux des Ponts-et-Chaussées depuis 1800 
(Paris 1812). 


ARCHIVES DU NORD. — Intendance Hainaut. C. 589 et 
994, etc., etc. 

ARCHIVES NATIONALES. — FF. 14, 609 et 620, etc., etc. 

Ecoe DES PonNTs ET CHAUSSÉES. — Manuscrit n° 2151. 


Canal de Picardie et de Saint-Quentin. 

La question des transports était des plus importantes au 
point de vue des subsistances, Il est inutile de rappeler que 
c'était la question primordiale de l'époque. L'approvision- 
nement de Paris était difficile. Les provinces du Nord et 
l'extérieur du royaume de ce côté n'y pouvaient contribuer 
que pour une faible part, à cause du manque de voies d'eau 
ou de l'insuffisance de celles existantes. Le duc de Choiseul 
qui, au souci de ses intérêts personnels, joignait des vues 
très larges avait commencé par faire reprendre par le roi le 
canal de Picardie joignant la rivière de l'Oise. Ce canal 
d'abord concédé à Cagnart de Marcy en 1725 avait été repris 
et achevé par le financier Crozat, dont par des alliances les 
ducs de Choiseul et de Gontaut Biron étaient devenus les 
héritiers. Nous nous empressons d'ajouter que nous avons 
eu un peu de peine à retrouver dans la marquise du Chatel, 
seconde femme de Choiseul, l’héritière de Crozat annobli 
et créé marquis de ce nom. Il nous a fallu pour être con- 
vaincu tenir en mains aux Archives nationales la demande 
en reprise du canal signée Choiseul et Gontaut Biron, en 
qualité d'époux des héritières du traitant qui était du reste 
un homme de haute capacité, associé aux frères Paris 
Duvernay. Quoi qu'il en soit le canal reliant la rivière d'Oise 
à la Somme près Saint-Simon était improductif, faute de 
débouchés. Le duc de Choiseul voulait réunir Paris à la 
mer et aux Pays-Bas, par l'amélioration de la Somme de 
Saint-Simon à la baie de Saint-Valéry et par la mise en 
communication de la Somme avec l'Escaut et les canaux 
du Nord par le canal de Saint-Quentin et par celui de la 


93 — 


Sensée. Il était depuis longtemps en relations avec l'ingé- 
nieur Laurent qui s'était fait une réputation méritée dans 
les travaux hydrauliques. Il avait notamment repris l'idée 
de l'ingénieur militaire Devic qui, au commencement du 
siècle, avait voulu unir la Somme à l’Escaut par un canal 
avec deux souterrains au point de partage. Avec une grande 
hardiesse, qui à l'époque passa pour de la témérité, Laurent 
se proposa de ne faire qu'un seul souterrain de près de 
douze kilomètres, économisant ainsi plusieurs écluses. Dès 
1763, Choiseul, partisan du projet, avait fait étudier les 
détails de l'exécution par Laurent d'accord avec les inten- 
dants de Flandres, Hainaut et Picardie et le directeur des 
fortifications de Valenciennes Demoulceau. Pour faciliter 
les études il avait pris la mesure signalée plus haut à titre 
général. Il avait retiré les canaux faits et à faire au contrô- 
leur général et les avait remis aux mains du même secré- 
taire d'Etat pour toute la France. Il les avait ainsi soustraits 
à l'influence des secrétaires d'Etat chargés des provinces. 
Cette mesure, toute de circonstance et qui ne valait que par 
la présence de Choiseul à la tête du gouvernement a laissé . 
dans les Archives des traces remarquables. Le secrétaire 
d'Etat Bertin, chargé de la mission, fit procéder à une étude 
d'ensemble dans toute la France sur les rivières et les 
moyens d'améliorer leur navigabilité et sur les canaux à 
construire. Nous avons trouvé dans les archives du Nord 
et du Pas-de-Calais des exemplaires des questionnaires très 
circonstanciés dressés à ce sujet. L'idée de Choiseul était 
évidemment, en ne faisant pas intervenir le contrôleur géné- 
ral et les Ponts-et-Chaussées placés sous ses ordres d’avoir. 
recours à des concessionnaires pour effectuer ces travaux. 

J'emploie ce mot avec une grande précaution car la mis- 
sion confiée à Laurent faisait de lui à la fois un directeur 
et un entrepreneur général. M. Lemaire exposera, dans son 
ouvrage, toutes les difficultés de la question. Nous ne la 
citons que comme un exemple des complications que l’orga- 


nisation de cette époque présente à chaque instant. 
à) 


ie 


En 1767 et 1769, Choiseul fit rendre deux édits chargeant 
Laurent de la navigation de la Somme, de l'Escaut, des 
canaux de Picardie et de la construction du canal de Saint- 
Quentin et prolongements. | 

Les difficultés administratives étaient grandes ; on devait 
travailler en Picardie, en Ilainaut, en Artois et en Flan- 
dres. Les Etats du Cambrésis, ceux d'Artois, la Chatellenie 
de Valenciennes, les Etats de Flandres devant payer une 
grande partie des dépenses avaient révendiqué pour leurs 
agents le droit d'exécuter les travaux sous la surveillance 
de Laurent et il avait été réglé qu'il en serait ainsi. 

Laurent devait correspondre : 

Avec les bureaux du ministère de la Guerre en tant que 
chargés de l'administration de la Flandre, de l'Artois et du 
Hainaut. | 

Avec la direction des fortifications au même département 
pour le passage de la zône frontière. 

Avec le département de la Maison du Roi chargé de l’ad- 
ministration de la Picardie. 

Avec les députations permanentes des Etats des provinces 
et avec les directeurs de leurs travaux. 

Avec le Contrôleur général, pour les subsides royaux. 

Avec le secrétaire d Etat Bertin chargé des canaux. 

Choiseul, tout puissant encore, lève les difficultés d'un 
mot. L'article second de l'édit de 1769 charge de l'adminis- 
tration supérieure du canal le duc de Choiseul, pair de 
France, secrétaire d'Etat, et tout le monde s'incline..., pour 
le moment. Les travaux s'amorcçent. Ils continuent même, 
malgré les difficultés, après sa disgrâäce grâce à l'autorité 
personnelle de Laurent, qui meurt en 1773 ; la partie la plus 
difficile de la tâche était le canal souterrain dont huit kilo- 
mètres environ étaient percés. À ce moment, Laurent est 
remplacé par son neveu tout jeune encore et rien ne marche 
plus. Les bureaux se déchirent ; les secrétaires d'Etat se 
succèdent et chacun d'eux a un avis différent ; l'académie 


des sciences intervient. Condorcet, d'Alembert, l'abbé 
Bossut font des Mémoires. En 1775, Turgot fait arrêter les 
travaux du souterrain. On continue à discuter jusqu'en 
1792 dans le cabinet de Roland. La Révolution arrive, ce 
nest qu'en l'an X que l'on reprend les travaux. Il v avait 
eu auparavant des luttes épiques entre le Génie, les Ponts- 
et-Chaussées et l’Institut. Bonaparte même avait été visiter 
les travaux. On abandonnait tout ce qui avait été fait et on 
revenait au projet avec deux souterrains. Le travail était 
achevé en 1812; M. Lemaire racontera ces discussions avec 
les pièces justificatives qui montrent bien que la machine 
administrative aux rouages si compliqués ne pouvait mar- 
cher qu'avec un ministre tout puissant investi de la con- 
fiance royale pour une longue durée. Le fait particulier que 
nous citons et que nous avons étudié personnellement 
montre bien comment devaient fatalement échouer les 
grandes réformes de Turgot et de Necker qui lésaient bien 
plus d'intérêts. 

Certainement la centralisation administrative de l'an VIII, 
faite pour la main puissante de Napoléon, a donné lieu a 
bien des abus ; mais elle a continué et non créé l'omnipo- 
tence des bureaux non responsables. M. de Tocqueville l’a 
dit : la centralisation administrative n'est pas un fait nou- 
veau. Nous sommes certes bien loin de penser que tout va 
pour le mieux, à l'époque actuelle, mais il nous sera certai- 
nement permis de dire que cela ne va pas plus mal et les 
résultats acquis dans le dernier siècle, en ce qui concerne 
les travaux publics font que personne ne nous contredira. 


MUTINERIE MILITAIRE A ARRAS 


en 1373 


par M. Ed. MOREL 


Membre résidant 


Ÿ sait avec quelle persévérance et quel succès Charles V 
entouré de sages conseillers, Jules et Guillaume de 
Dormans, Hugues Aubriot, Bureau de la Rivière, etc., 
secondé par de vaillants capitaines, Du Guesclin et Clisson, 
entreprit de reconstituer dans son ancienne étendue, le 
domaine royal, si singulièrement amoindri par les con- 
ventions de Brétigny, ratifiées à Calais le 22 octobre 1360. 
On sait comment, tout en continuant à recruter des merce- 
naires étrangers et à utiliser les services temporaires des 
arbalétriers des villes du royaume, il organisa une solide 
armée royale, composée de compagnies d'hommes d'armes 
et d'archers montés, dont la solde était assurée par des impo- 
sitions spéciales (1). De son côté, Edouard III, pour arrêter 
les progrès des troupes françaises ou tout au moins sauver 
les places fortes qui résistaient encore, fit, en 1367, 1370 et 
1373, pénétrer en France par Calais de puissantes armées 
de secours. De ces diverses chevauchées, celle de 1370 fut 
particulièrement préjudiciable à notre ville, dont les Anglais 


(1) Les fouages ou contributions par foyers. En Artois, les Etats 
votaient depuis 1345 un subside invariable qui était une sorte d’abon- 
pement. 


UE 


pillèrent les environs et incendièrent les faubourgs. Celle 
qui, le 21 août 1373, quitta Calais sous les ordres du duc de 
Lancastre, parvint à traverser la France entière et à gagner 
Bordeaux, mais au prix de telles pertes, qu'il ne lui restait 
à l’arrivée que 6.000 des 30.000 chevaux d'armes et de trait 
qu'elle avait au départ. : 

C'est en ces circonstances, — qu'il convenait de rappeler 
en quelques mots, — que vers la fin de cette même année 
1373, Charles V convoqua le contingent des arbalétriers 
‘ d'Arras. En exécution de ce mandement du roi, les échevins 
avaient désigné trente-cinq arbalétriers pour aller en l'ost. 
Les soudoyers arrageois devaient rejoindre l’armée royale 
à Saint-Denis sous la conduite de Regnault Wion, bour- 
geois, connétable de la confrérie urbaine et « d’un autre 
varlet (1), connestable de dehors » (2). 

Le mercredi 21 septembre1373,à l'heure où la cloche sonne 
la cessation du travail des ouvriers «pour le vespre » (3), 


(1) Le mot varlet a souvent, à cette époque, le sens de jeune 
homme. 

(2) Tous les détails de ce récit sont tirés de la curieuse enquête 
inédite dont je publie plus loin le texte intégral. Il résulte de la dépo- 
sition du 5e témoin qu'il y avait à Arras deux connétablies d’arbalé- 
triers, l’une la confrérie des arbalétriers « dedens le ville », l’autre 
la compagnie « de dehors ». Bien qu'ayant déjà recueilli un grand 
nombre de documents pour uue étude sur les arbalétriers arrageois, 
Je n’ai encore trouvé aucune autre mention de cette connétablie de 
dehors. 

(3) M. Guesnon dit dans l’/Zntroduction au livre rouge de la Vin- 
laine d'Arras, p. 18. « Le tableau que présente à nos yeux l’organi- 
sation de la commune donne l'impression d’une vaste usine : la cloche 
du beffroi sonne l’ouverture des ateliers, l'heure du repas, la cessa- 
tion du travail, l’extinction des feux ». Lorsqu’en 1462, au passage 
de Louis XT, la banclocque, dont il est ici question, fut accidentelle. 
ment brisée. « Messieurs (reg. mém. 9, fol. 6. 28 juillet 1464) ont 
ordonné que la clocque nommée Joyeuse, de nouvel faicte, seroit 
sonnée, chacun jour, aux heures et par la manière qu’on sonnoit 


= 00 = 


les échevins viennent à la bretèque {1} et font proclamer 
que ceux qui ont recu les cottes et les deniers de la ville 
. aient à vider les lieux sans délai. Tout était prêt, en effet, 
pour le départ. On avait distribué à chacun des arbalétriers 
« élus » (2) une cotte d'uniforme et la solde d’une quinzaine 
de jours ; le chariot pour le transport des bagages était 
attelé. La proclamation faite, le connétable monte à cheval 
et se dirige vers la halle (3) échevinale, suivi d’un certain 
nombre de soudovers, qui, tout en marchant, font leurs 
adieux à leurs parents et aux bonnes gens de la ville. Rien ne 
semble présager la mutinerie qui éclate à ce moment, avec 
la soudaineté tumultueuse d'une grève moderne. En fait, 
il s'agit plutôt d'une grève que d'une véritable sédition mili- 


l’aultre clocque qui est commune à la ville et à saint Jury... » 
Joyeuse, en réalité, avait été baptisée sous le nom de Déstrée (deside- 
rala vocor) mais le peuple et le magistrat lui-même, on vient de le 
constater, l’appelèrent immédiatement Joyeuse. Le 17 août 1464, une 
nouvelle ordonnance échevinale fixe l'heure des sonneries « d'après 
les anciens usages ». Le règlement de 4464 peut donc expliquer les 
termes employés par un des témoins de 1373 : 

« Le clocque au jour par Joyeuse. 

Le ciocque à ouvrir (les portes de la ville; par le clocque du plais 
(celle qui annoñçait l'ouverture des séances de la justice échevi- 
nale). 

Le clocque des ouvriers au matin par Joyeuse. 

Le clocque au disner par Joyeuse. 

Le reson (reprise du travail) par le clocque commune à la ville et 
à l’église. | 

Le clocque des ouvriers au vespre (fin du travail) par Joyeuse. 

Le clocque à portes clorre par le clocque du plais. 

Le première (premier coup de la retraite) par le clocque commune, 

Le derraine (dernier coup de la retraite) par Joyeuse. » 

(4) Qui se trouvait dans la maison portant actuellement le no 68 
de la Petite-Place. 

(2) On verra plus loin, à propos de la mutinerie des archers en 

1474 en quoi consistait cette é/ertion. 
(3) Le no 4 de la rue des Trois-Faucilles, actuellement rue Emile- 
Legrelle. 


La == 


taire. Ce n est pas, en effet, pour des motifs d'ordre militaire, 
par protestation contre le commandement ou la mauvaise 
organisation du contingent, mais par esprit de corps et de 
solidarité, pour défendre leurs droits et privilèges, que les 
arbalétriers se soulèvent. Plusieurs confrères avaient été 
condamnés à des peines pécuniaires, l’un d'eux même, 
nommé le Bossu, était détenu à la prison du châtelain (1), 
pour une amende de 60 livres qu'il devait à la comtesse 
d'Artois. En quoi les privilèges des arbalétriers avaient-ils 
été lésés ? C'est ce qu'il est impossible de préciser, puisqu'on 
ignore les causes des pénalités encourues. Que Charles V 
ait favorisé dans son royaume le développement des confré- 
ries d'arbalétriers (2) ; que plus libéralement encore que ses 
prédécesseurs, il leur ait octroyé des immunités et des 
franchises, il suffit pour s’en convaincre de parcourir le 
recueil de ses ordonnances (3). On ne voit pas bien cepen- 
dant sur quel privilège spécial, sur quels droits acquis 
s'appuyait la connétablie arrageoise pour réclamer avec 
tant d'äpreté la libération de le Bossu et le « forgagement » 
(+) des confrères punis d'amendes. Quoi qu'il en soit, l'occa- 


(1) Dont le théâtre actuel occupe l'emplacement. 

(2 Voir Ordonnances des rois de France et de la troisième race. 
Tome V, p. 172, l'ordonnance par laquelle Charles V interdit tous les 
Jeux et recommande à ses sujets de « eulx exercer et habiliter au fait 
du trait d’arcs et d'arbalestes ». 

(3) Voir les ordonnances rendues en faveur des arbalétricrs de 
plusieurs villes. ‘Ibid, pp. 13, 32, 66, 636, etc.). 

(#4) Fourwagier, forwasier, forgager. Le forgagement est le droit 
qu'un débiteur à, dans la province de Normandie, de rentrer dans ses 
biens vendus par autorité de justice,'s'il en rembourse le prix à l’ac- 
quéreur dans la huitaine. Cette définition donnée par Guvot (répert. 
de Jurisp., t. 7. p. 498) et par Denizart (collection de jurisp., t. IF, 
p. 4521 ne semble pas s'appliquer exactement au cas présent. Il s'agit 
ici d'amendes au paiement desquelles on pouvait contraindre les 
€ semons », par corps (exemple : Le Bochu) ou par sarsie de biens. 
On voit (rég. mém, I, f.27) que Tassart du Cornet, sergent à verge 
vint en 1310 en la maison de Jehan de le Bassée sergent à cheval de 


= 4" 


sion paraît favorable aux meneurs pour forcer la main au 
Magistrat par le refus de marcher avant d’avoir obtenu 
satisfaction. Comme il arrive toujours, au sein des attroupe- 
ments échauffés par des clameurs, par de bruyants appels au 
Droit et à la Justice, les revendications, peut-être légitimes 
des arbalétriers,mais formulées de façon violente,provoquent 
du tumulte et le tumulte dégénère en émeute. Le connétable 
Wion, venant de la bretèque, était entré dans la halle avec 
ses compagnons, pour prendre congé des échevins. Il se 
rend de là sur la place Saint-Géry toute proche, lieu dési- 
gné pour le rassemblement de la colonne. Comme aujour- 
d'hui encore, on entourait alors d'une certaine solennité le 
départ des soudoyers pour une campagne dont plusieurs 
peut-être ne reviendraient pas. Echevins et notables bour- 
geois à cheval attendent le détachement pour le convover 
à quelques lieues d'Arras. Même, une sorte de musique 
municipale, si j'ose m'exprimer ainsi, composée des (trom- 
pes de la ville, de challemelles et de cornemuses » s'apprête 
à dissiper par de joyeuses fanfares la mélancolie des sépa- 
rations. Sur la placette de Saint-Géry s'entasse une foule de 
parents, d'amis et de curieux évaluée à un millier de per- 
sonnes. À peine le connétable a-t-1] pénétré dans cette cohue 
que des flots de compagnons, excités par les cris des 
meneurs, parmi lesquels les témoins sont unanimes à dési- 

gner les nommés Tétart, Colin de Bulli et les deux fils 
d'Albert Rose, se précipitent sur lui et le submergent pour 
ainsi dire. Les uns s'’accrochent au frein et aux rênes du 
cheval, d'autres aux étrivières de la selle, tous bousculent 
l'animal avec tant de brutalité qu'il « s’agenouille ». « Par 
le sang Dieu, hurlent-ils, vous ne partirez pas avant d’avoir 


Madame, condamné par les échevins à payer une certaine somme à 
un avocat ; là il « prit certains waiges et mit hors de le maison, 
enst qu’il est de coustume, pour faire une exécution selonc le loy de 
le ville »). Les mutirs réclament l'élargissement des détenus et la 
restitution des « waiges » ou gages pris sur eux. 


el 


délivré le Bossu ». On menace Regnault Wion, s’il ne met 
pied à terre de « l'ébouler, lui et son cheval »et de le 
tuer. Bon gré mal gré (volsist ou non), le connétable tiré, 
poussé par les factieux remonte la rue Saint-Nicolas (1). 
Peu s’en faut que sa bête, affolée par le tapage, ne disparaisse 
en reculant dans un cellier. Il semble résulter de la déposi- 
tion du treizième témoin, qui se trouvait dans le haut de la 
rue Saint-Nicolas, devant les Pots d'argent (2), que, sans 
s arrêter à la halle, la masse populaire arrivée à la maison 
des Pappegais (3) en face de l'entrée de la rue Dame Sarre 
W'agonne (4), reflua d'un mouvement désordonné vers la 
place Saint-Géry. Un des trente cinq soudoyers, Jehan de 
Reu, monté « sur le seuil d'un huis », c'est-à-dire sur un 
des perrons à plusieurs degrés des anciens hôtels, crie : 
« Connétable, connétable, vous voulez partir, mais j entends 
que aucuns de nos compagnons ne vous suivra ». Tétart, 


(1) La rue Saint-Nicolas s’étendait alors de la porte Saint-Nicolas à 
la place Saint-Géry (actuellement rue Pasteur et rue Emile-Legrelle). 

(2) La maison des Pots d’argent occupait l’angle de la rue du 
Dromont (rue Ronville) et de la partie de la rue Saint-Nicolas appelée 
plus tard rue fausse porte Saint-Nicolas et actuellement rue Pasteur. 

(3) Maison des Pappegais ou perroquets que M. A. Guesnon identifie 
avec le n° 48 de la rue Emile-Legrelle. 

4) Au moyen âge, les auberges et hôtelleries, les maisons de com- 
merce et souvent même les hôtels particuliers se signalaient à l’atten- 
tion des passants par des images peintes ou des emblèmes sculptés 
sur leur façade. Les rues tiraient leur nom d’une de ces enseignes que 
les scribes des documents choisissaient arbitrairement, si bien que la 
même rue se trouve souvent désignée à la même époque par des noms 
d’enseignes différentes ou même par le nom du propriétaire d’une 
grande maison. Ainsi, la rue qui relie la Petite-Place à la rue des 
Trois-Faucilles s'appelait primitivement Crunerue, puis rue Dame 
Sarre Wagonne, paice que ladite dame (morte en 12341 y avait son 
hôtel (A. Guesnon. La satire au XIIe siècle à Arras, p. T4 et suiv.) 
On rencontre déjà dans Guimau (Ed. Van Drival, p. 241) une dame 
Sarre Wagonne : Sara Mauter Wagonis de Harchicurt ; mais dès le 
XIIIe siècle cette rue portait simultanément, à cause d’une enseigne, 
le nom qu’elle a conservé jusqu’à nos jours de rue des Balances. 


0 


les fils Rose, Colin de Bulli et d'autres redoublent de vio- 
lence. «€ Connétable, connétable, disent-ils, © moult dure- 
ment » prenez garde à ce que vous allez faire et tenez votre 
serment (1). Vous ne partirez ni vous, ni vos compagnons 
avant que notre confrère le Bossu ne nous ait été rendu ». 
Regnault Wion est entrainé par les mutins qui le ramènent 
de force en la place Saint-Gérv. Là ils l'environnent, l'agrip- 
pent (le aherdent) par les bras et les jambes en répétant 
furieusement que € par le sang Dieu, s'il se partait sans 
ravoir leur compagnon, il en mourrait une fois ». 

Tous ces remous de foule surexcitée sont rapides, si rapi- 
des mème, qu'un témoin, Jehan de Croizettes, qui avait 
accompagné Regnault Wion dans le trajet de la Bretèque 
à la Ilalle, Jusques au Pélican (2) et s'en était allé retrouver 
Thomas Amion et Simon Sacquespée sur le petit marché, 
entend Cassez tot après » crier : Voilà le connétable. Il 
s émerveille de voir les arbalétriers déboucher à grand fra- 
cas et € penonchel » au vent, par la rue Dame Sarre 
Wagonne, chemin opposé à celui qu'ils auraient dù prendre 
(3). Aux revendications menacantes des soudoyers répon- 
dent les encouragements passionnés de nombreux bourgeois 
et manants. € Nous laisserons nous ainsi dépointer de nos 
droits », grondent les confrères, (€ par manière de grande 


(1) I ne s’agit pas ici du serment solennel prêté au Maveur par le 
connétable lors de son entrée en fonctions, serment par lequel il s’en- 
gage précisément à ne pas faire « assemblées ni aucune conspiration 
qui soit contre l'onneur et l’estat de l'eschevinage ». (A, Guesnon, 
envent. des Chartes d'Arras, p. 13, d'après le livre des sermens 
déposé dans une vitrine du musée), mais de l'engagement non officiel 
pris envers les confrères, en séance privée, de défendre leurs droits et 
privilèges. 

(2) Maison située à angle inférieur de la rue Dame Sarre Wagonne 
et de fa rue Saint-Nicolas, en face des Pappegeais (rentier 1382, fol 
42). 

(3) En effet le détachement aurait dù pour aller à Saint-Denis pren- 
dre la route d'Amiens à l’autre extrémité de la ville. 


ds 


arrogance ». (« Par le sang Dieu, vocifère le fils Rose, à l'én- 
trée du Cange (4), nous ne gagnerons rien, si nous ne tuons 
tout ». « Par le sang que Dieu répandit, s'écrie Bauduin de 
Mazières, tanneur, puissiez-vous tous être tués par de mau- 
vais couteaux, si vous partez sans délivrer le Bossu, quoi 
qu'il puisse advenir, et si vous ne gardez bien vos droits ». 
« Allez, allez, dit Jehan Dausaing, sergent à masse de 
Madame, je prie le saint sang que Dieu répandit que vous 
tombiez tous sous les dagues des Anglais ; si vous m'en 
croyez, On ira, arcs bandés, chercher le Bossu dans les 
prisons du châtelain ; c'est votre droit ». Comme on lui fait 
remarquer que ce nest pas là le langage d'un sergent à 
masse, il répond qu'avant d'être au service de Madame, il a 
été confrère de l'arbalète, et qu'il partait un lot de vin contre 
un florin que le Bossu serait bientôt mis en liberté. 
Restreinte tout d'abord par sa soudaineté même et le man- 
que d'espace aux proportions d'une simple échauffourée, la 
mutinerie va toujours croissant et se déploie en émeute sur 
le petit et sur le grand marché. De toutes parts, en effet, 
attirés par le tumulte de la bagarre ou la nouvelle répandue 
de proche en proche de ce soulèvement, les curieux accou- 
rent avec des dispositions favorables ou hostiles aux arba- 
létriers. Des bourgeois pacifiques, Jehan de Croizettes, par 
exemple, voyant la tournure des évènements, conseillent à 


(4) Le Cange ou les Canges, sorte de rue formée sur le petit marché 
par les établissements des changeurs, entre la Maison Rouge et la 
chapelle des Ardents. La maison des Turpines {n° 70 de la Petite- 
Place) est au bord du Cange dit le Cuerlloir des rentes de Suint-Vaast 
pour 1396 (Arch. du P.-de-C., FT. 631, fol. 26). « Robert Loueart en 
1170, occupait une des maisons de la Petite-Place vers le no 33 en 
face des changes ». (A. Guesnon. La satire à Arras au XIIIe siècle, 
p. 79, note 1). Il y avait au n9 48, de l'autre côté de la place et pres- 
que en face du n90 33, une maison appelée le Cange d'or. Que l'on 
interprète le mot Canye dans l'un ou l’autre sens, il désigne un endroit 
situé sur le passage d’une troupe allant de la rue des Balances à la rue 
de la Taillerie, 


ceux des échevins qui n'ont pas abandonné le connétable 
et au lieutenant du baïlli («de mettre remède en ces beso- 
gnes, pour éviter le péril qui s'en pourrait ensuivre » ; 
conseils de prudente conciliation plus faciles à donner qu’à 
suivre dans l'emportement des passions populaires et & la 
fureur du commun ». La foule se précipite vers le grand 
marché. Une masse à la main, accosté d'un « penonchel », 
le connétable de dehors conduit une sorte d'avant-garde qu'il 
aligne au fond de la place, ce qui paraît aux spectateurs un 
mauvais signe et le présage « de grands méchefs ». Suivent, 
à courte distance, de nombreux arbalétriers, la connétablie 
presque au complet, en armes; car on a envoyé tous les 
compagnons rencontrés chercher leur arbalète. Avec ieur 
charroi, la grande bannière de la confrérie et les penon- 
ceaux «( ventelans », les trompes, challemelles et cornemu- 
ses, ils € fendent » le grand marché et viennent se ranger 
en bataille devant les ZZZI Luppars (1); « ils sembloiïent des 
gens de guerre et rangiés pour le combat ». Si menaçante 
est leur attitude et celle de la multitude des gens de la ville 


(1) La maison des trois Luppars (léopards) (n° 49 de la Grand’Place) 
était celèbre au moyen âge (A. Guesnon, Excursion historique à 
travers Arras, p. 23 et suiv.). Dans les circonstances solennelles : 
entrées de princes, tournois, etc. lorsque une affluence extraordinaire 
d'étrangers obligeait le Magistrat à multiplier les précautions défen- 
sives, à doubler le guet et la garde, pour éviter toute surprise, on 
plaçait des postes supplémentaires dans un certain nombre de maisons 
qui toutes figurent dans la présente affaire. À l'entrée du duc de 
- Bedfort, régent du royaume, le 4er juin 1427, chacune des 36 conné- 
tablies dut, en dehors du détachement réglementaire pour le service 
des portes, envoyer trois hommes en halle qui furent ainsi répartis 
la nuit : « XIT à le Bretesque, XXII as Luppars, VI à le Couppe 
d’or et VI as Quevallès » (ban pour le venue du duc de Beudefort ; 
Mémoires «de l’Académie d'Arras. 1869, p. 309). A l’occasion d’un 
tournois entre quatre chevaliers bourguignons et quatre chevaliers 
français, chaque connétablie fournit de nuit en halle, dans les mêmes 
conditions quatre hommes dont XXIIII furent postés aux trois luppars 
et XXIII à la bretèque (reg. mém. 7, fol. 38). 


qui les entourent et les « confortent » qu'un témoin, Guil- 
laume de Nœux, qui se trouvait vers le Van d'or (1)compre- 
nant qu'il sé prépare de la « très maise besongne », se porte 
au secours de son parent le connétable. En fait, la situation 
s'aggrave par suite de l’effervescence croissante des esprits 
et de la nécessité de s'arrêter enfin à une résolution prati- 
que. Pendant que les uns s emparent de la maison des trois 
luppars, comme pour s y retrancher, les autres renouvellent 
les scènes de violence qui ont marqué, sur la place Saint- 
Géry, le début de la sédition. On n'entend que des « sang 
Dieu » « moult de grans parlers durs et orribles » ct des 
menaces ( d'ébouler » le connétable et son cheval, si le 
Bossu n'est rendu à la liberté. Or ça, crie un arbalétrier 
arrivé tardivement sur le grand marché par la rue Sainte- 
Croix, or ça, il faut aller de l'avant, c'est le moment ou 
jamais ; pendu soit qui hésite. Ce disant, il étendait les 
bras l'un après l'autre, comme s'il voulait s’essayer à com- 
battre, « 1} gambioit de ses gambes et paulmioit son arba- 
leste ». « Marchons, volons, répètent les confrères. Vraiment, 
déclare Guillaume de Nœux, à la vue d'un pareil désordre, 
j'eus la conviction que si Dieu n’y pourvoyait, c'en était fait 
de la ville et que tous les hommes de bien et notables bour- 
geois seraient perdus et occis. Qu'il y ait eu dans les dépo- 
sitions de l'enquête quelque exagération due à la panique, 
on n'en saurait douter. Plusieurs témoins ne font aucune 
difficulté de reconnaître leur grand effroi et la rapidité avec 
laquelle ils ont été « se asconser et démucher » dans leurs 
maisons. Ceux-là précisément ne se bornent pas à raconter 
simplement les faits, ils scrutent les intentions des mutins 
et les interprètent dans le sens le plus défavorable. Il 
convient de se défier d’une perspicacité psychologique aigui- 
sée par la peur. En réalité, et il y a lieu de le noter, tout en 
criant : marchons, volons, les arbalétriers restent en place 


(1) Numéro 59 de la Grand’Place. 


— 46 — 


sur le grand marché ; ils ne cèdent pas aux suggestions des 
meneurs qui voudraient les entrainer vers la prison du 
Châätelain pour en défoncer les portes ; ils jurent bien par 

le sang Dieu que, dût-on les mettre à mort, ils ne partiront 
pas en l'ost, sans Cravoir leur confrère » ; mais parmi ces 
manifestations brutales, ils conservent un certain souci de 
la légalité et se contentent d'obliger, non sans avanies, le 
connétable à descendre de cheval et à retourner en halle 
pour v'traiter avec le Magistrat de l'élargissement du Bossu. 
Naturellement, les agitateurs,les gens.qui pour leurs démé- 
rites avaient été € semons de la ville » (1) d'amendes de 
soixante livres, les fils Rose, Jacotin Cousin, Colin de Bulli, 
ete., dont les témoins signalent la présence en tous lieux et 
qui, ce jour-là, semblent avoir le don d'ubiquité, pénètrent 
en halle avec Regnault Wion. Là, sont assemblés Gille 
Crépin, Michel Sacquespée, Michel de Paris, Gilles l'Ermite, 
Robert Aurri, auxquels se joignent Michel Augrenon et 
Thomas Amion, mandés en toute hâte par Tassart du Cor- 
net (2), sergent de l'échevinage. Séance orageuse, troublée 
par les revendications impératives des « semons » qui Use 
démèénent merveilleusement » et réclament la hberté du 
Bossu, et leur propre forgagement, c'est-à-dire une amnistie 
générale pour les arbalétriers punis. Sous la pression de 
l'émeute, le Magistrat se résout à envoyer le lieutenant du 
ball et Andrieu Wion par devers le Conseil de Madame. 
Quelle fut la décision des représentants de la comtesse 
d'Artois ? On l'ignore. Sans doute, tout en cédant à la néces- 
sité firent-ils toutes réserves sur les suites de l'affaire. Tou- 
jours est-il qu'au retour des deux négociateurs, le Magistrat 
fait sur le champ comparaître le Bossu, extrait de sa prison 
et déclare qu'il (n'était pas trouvé semons », formule adroite 
qui permet de rendre immédiatement la liberté à l'homme 


(1) Punis par les échevins. 
(2) Voir au sujet de ces personnages les notes de l'enquête, 


NT ee 


sur qui ne pesait plus aucune condamnation. Fiers de leur 
succès, les meneurs s'empressent d'emmener le Bossu sur 
le grand marché. Comme on est à la fin db septembre et que 
d'ailleurs le signal du départ avait été donné par la cloche 
« de vespre », c'est-à-dire assez tard dans l'après-midi, le 
jour était tombé lorsque les échevins rendirent leur sentence. 
Les arbalétriers stationnés devant les trois Luppars, bien 
décidés à attendre sous les armes et au besoin à provoquer 
par la force la solution du conflit avaient allumé des torches 
et des falots {1}. On peuts'imaginer avec quels transports de 
joie ils accueillent leur compagnon délivré. Une sorte de 
retraite aux flambeaux s'organise et la foule se dirige vers 
le petit marché en se livrant à de bruyantes démonstrations. 
Par le sang Dieu, beau seigneur, crie le cordonnier Philip- 
pache au connétable de dehors, « vous êtes bonne gent et 
preudome », vous gardez bien vos droits. Des hommes 
comme vous et vos compagnons, on doit les aimer et, par le 
sang Dieu, je voudrais vaincre et mourir avec vous ; mais 
ne partez pas sans délivrer les autres, car il y en a encore 
à la prison du Chätelain et à la Court l'évêque. Par le sang 
Dieu, si vous m'en croyez, nous les aurons tous. On a beau 
lui affirmer qu'il n y a plus d'arbalétriers en prison ; le Bossu 
lui-même a beau certifier qu'il était le seul détenu, Philip- 
pache n'en continue pas moins à répéter qu'il y a encore 
des prisonniers et qu'il faut leur ouvrir les portes. Ce propos 
caractéristique de l'état d'esprit des pauvres diables enfié- 
vrés par les cris séditieux et grisés par un succès qui ne 


(4) Dans un Compte (aoùt 1340) des dépenses faites par la ville 
d'Arras pour les continents envoyés par elle à l’armée du rot à 
Pont a Bouvines, on trouve l’article suivant : « pour Ile (200) torques 
pour ardoir en lost. C sols » (Arch. com. d'Arras, pièce publiée par 
M. Guesnon dans les documents inédits sur l’invasion anglaise, p. 25). 
Nos arbalétriers avaient donc dans leurs bagages réglementaires, 
entassés sur le chariot, un certain nombre de torches et de falots, 
dont ils n’hésitent pas à faire usage en cette circonstance imprévue. 


AN 

réussit même pas à les calmer a été rapporté à l'enquête par 
Iuart de Chasteillon. Ce témoin avait assisté au début de 
de la mutinerie sèr la place Saint-Géry. Rentré dans sa 
maison, il y avait trouvé plusieurs compagnons attablés, 
qui l'envovèrent chercher du vin sur le grand marché. C'est 
au sortir de la taverne avec son pot rempli, qu'il rencontra 
la colonne des manifestants. Conime on lui demande de citer 
des noms, 1l répond que si grande était la presse des gens 
qu'il n y &ravisa » que Philippache, que, du reste il avait 
assez à faire à veiller sur son pot, encore eut-il du. vin 
répandu dans la bousculade. 

Il est à présumer, d'après une autre déposition, que satis- 
fait du résultat obtenu, le contingent des soudoyers qui 
devait rejoindre l'ost à jour fixe, prit immédiatement la 
route de Saint-Denis (1). 

Si les arbalétriers s'étaient imaginé que la sentence éche- 
vinale avait définitivement réglé cette affaire, leur illusion 
fut de courte durée. En s’abritant derrière le Magistrat, ils 
n'avaient réussi qu à le compromettre avec eux. Marguerite 
de France se tient «à mal contente » de leur rébellion et en 
rend le mavyeur, les échevins et toute la communauté soli- 
dairement responsables. La sédition avait éclaté le 21 sep- 
tembre ; dès le 8 octobre, Messieurs de Quatrevaux, bailli 
de Bapaume, Jehan Grenel, bailli d'Arras, et Regnier de 
Quevauvillers, commis (par très grande et très redoutée 
Dame, Madame d'Artois » pour ouvrir une enquête procè- 
dent à l'audition des témoins. Par un phénomène, qui n'est 
point particulier au XIV: siècle, de ces déposants, les uns 
ont perdu la mémoire, sinon de tous les évènements, du 
moins de presque tous les noms des acteurs ; d'autres, à 
travers le verre grossissant de la peur, ont aperçu des 


(4) Item, dist qu'il oy dire que le dis Jehan Dansaing, Mahiu 
Duranc et Mahiu du Veellet, sergant a mache.... avoient les dis arba- 
lestriers conseilliet et convoiet hors ville IIT où HIT lieues loins (dépo- 
sition de Simon du Chevalier, 4e témoin). 


= 0 — 


détails probablement plus effravants que nature ; mais 
plusieurs sont des personnages considérables, anciens éche- 
vins ou notables bourgeois dont les récits et même les 
commentaires ont dû orienter vers la sévérité la conscience 
des commissaires. Si les formes de la justice sont scrupu- 
leusement observées à Arras pendant le moyen-àge, il ne 
faut pas oublier qu'à cette époque l'insubordination était 
regardée comme un crime et que les crimes étaient réprimés 
avec vigueur. Rien d'étonnant donc à ce qu'on ait relevé 
contre les arbalétriers et solidairement contre le magistrat 
et la Commune la triple inculpation de refus d'obéissance à 
un mandement royal, d'assemblée tumultuaire et d'outrages 
à la Souveraine. 

La municipalité est contrainte de s'humilier et de faire 
amende honorable. À plusieurs reprises elle envoie vers la 
Comtesse des délégués, pour la supplier, en admettant que 
quelques particuliers aient pu « choir en son indignation », 
à l'occasion de la mutinerie, de ne pas & maintenir en 
dureté » toute la population. A la suite de longs pourparlers, 
les membres du grand Conseil de Madame et les plénipo- 
tentiaires de la vllle tombent d'accord sur les réparations 
nécessaires. Un traité, révêtu du sceau de Hugues Aubriot, 
prévôt de Paris, est passé le 26 juin 1374, « par devant mais- 
tres Gérars Acars et Nicolas as Mares, notaires jurés du 
Roy, de par luy establis en son Chastelet dudit Paris. » 
Après audition des rapports sur les incidents du 21 septem- 
bre, Jacquemart Mulet, procureur de l'échevinage, porte- 
parole de la délégation, proteste que les choses ne se sont 
point passées (en la manière que dessus est devisé ». Jamais 
les maire, échevins, bourgeois, habitants et communauté 
d'Arras n'eurent intention, propos ni volonté de méfaire ou 
de dire chose qui düt déplaire à Madame ; mais toujours 
ontété, sont, et seront et veulent être bons et loyaux sujets, 
ainsi qu'il convient envers leurs droituriers Seigneur et 
Dame. Comme mandataire dûment aulorisé de la ville el 

4 


= 0 — 


muni des pouvoirs les plus étendus, il promet « de son bon 
gré, bonne volonté, propre mouvement et certaine science », 
que la ville paiera, avant la fin de l'échevinage courant, à 
ladite Dame, la somme de trois mille francs d'or («du coin 
poids et aloi du roi », entre les mains des notaires jurés 
présents. De plus, Madame demeurera quitte de la somme 
de mille florins dont elle était tenue par ses billets envers 
la ville, pour cause de prèt. En outre, Jacquemart Mulet 
consent que vingt personnes aillent en prison, s'il plait à 
Madame, en ses châteaux de Bapaume et de Bellemotte. Il 
s'engage, par serment fait sur les saints Evangiles et (par 
le foy de son corps pour ce donné corporellement ès-mains 
des dis notaires » à exécuter et faire exécuter Iles clauses 
dudit traité, à paver et restituer intégralement, tous (coûts 
despens, dommages, frais, mises, salaires, etc., qui seraient 
encourus par défaut de paiement ou autrement par son fait 
et coulpe », paiement et restitution garantis par tous Îles 
biens des dits maire, échevins, bourgeois, habitants et 
communauté et par les biens de leurs hoirs et successeurs, 
biens meubles et immeubles, présents et à venir, quels et 
où qu'ils soient. Enfin, il renonce expressément par ses dits 
serments et foi, à toutes exceptions, déceptions, cautelles, 
cavillations..., etc., à tout recours au droit écrit et non 
écrit, canon et civil, à toute intervention de notre saint père 
le Pape, du roi et de tous autres prélats et princes, à tous 
motifs tirés des pertes subies par suite de « guerres, stéri- 
lités de biens, tempêtes, orages ou autres adversités quel- 
conques »,enun mot à tout ce qui pourraitempècher l'exécu- 


(1) Reg. mém. II, f. 46 et suiv. Cette pièce est très longue. Je n'en 
donne ici que l'essentiel. Les plénipotentiaires de la ville étaient avec 
Jacquemart Mulet, Guillaume du Bois, Gérard de Hendecourt qualifiés 
tous deux en d’autres documents de procureurs de l’échevinage (reg. 
mém. IL, fol. 36 à rebours et AA 7, n°0 83). Nicolas Denret, Nicolas de 


Uon de l'accord où € déiaver » le paiement des indemnités 
prévues (1). On voit que toutes les précautions sont prises 
par les hommes de loi de Ja Comtesse pour que les bourgeois 
d'Arras ne puissent se réfugier dans le mäquis de la procé- 
dure, au moins aussi touffu au moyen âge que de nos jours. 

Foutes les (Cexcusations convenues sont présentées et 
tous les engagements pris par Mulet sont remplis avant la 
lin de l'échevmage(t juillet 1375). Marguerite, par une lettre 
écrite à Bapaume le 17 mars 1575 déclare s'en tenir Ca bien 
contente » (1). Ainsi se termine, de facon relativement 
bénigne l'affaire des arbalétriers mutinés. Trop de gens y 
étaient nnpliqués et surtout, d'autre part, la tension des 
rapports centre léchevinage d'Arras et la comtesse d'Artois 
n'était pas enCore assez accentuée pour que la répression 
fut impilovable. [lest probable cependant, que le ressenti- 
ment de cette injure pèscra dans la balance, lorsque, quatre 
ans plus tard, à la suite de plusieurs autres (désobéissan- 
ces, mésusances et cntreprinses » des gens d'Arras contre 
son autorité, Marguerite de France leur inffigera un chàti- 
ment exemplaire, Non contente d'imposer à notre ville un 
concordat restricthf des Hbertés inscrites dans les anciennes 
chartes, elle fera prendre et emprisonner des bourgeois, 
chevaucher des gens d'armes Centour et par devant le ville», 
abattre des maisons et (faire autres choses par voie de faitn. 
Le Magistrat devra se mettre entièrement à sa merci, aller 
a Béthune, v déposer Cpurement et franchement entre ses 
mains les clefs de la ville, la mairie, la loi et Féchevinage, 
c'est-à-dire tous les symboles des franchises communales. 
Marguerite, il est vrai, les lui rendra, — mais par gràce, — 


l'Espoisse et Jehan Cade. Jacquemart Mulet était propriétaire de la 
maison de la Atévrette, à quelques pas du bailliage (rentier de 1382, 
fol. 21) et de deux maisons contigues dont l’une était la Tour du 
Louvre, rue Saint-Géry (vers le n° 56, ibid, fol. 06): 


(1) Reg. mém. TH, fol. 54 et fol. 37 à rebours. 


en 2 He 


et en exigeant le versement d'une somme de vingt mille 
francs d'or (1). 


(1) Reg. mém. I, fol. 30, et A. Guesnon. Invent. des chartes 
d'Arras, pièce 132. 

H ne sera pas sans intérêt de noter qu’à la fin de l'année 1373, les 
bourgeois d'Arras, 'sollicités de fournir au roi le même subside que 
l’année précédente, y consentent, mais à condition que cette aide ne 
commencera à être livrée que du Jour « ou leroy donra congié et licence 
as arbalétriers de revenir par dechà ». Comme je l'ai dit plus haut, le 
concours des arbalétriers des villes était essentiellement temporaire, 
et même dans nombre de chartes communales le temps de leur service 
était soigneusemena spécifié. Il n’en était pas ainsi à Arras, mais il 
est rare qu’au bout d’un mois, le Magistrat ne réclame pas le retour 
de secs bourgeois (Reg. mém. IT, fol. 23 à rebours) 


PIÈCES JUSTIFICATIVES 


Informacion (1) faite à Arras le VIIIS jour d'octembre 
l'anmilCCCLXXIITetles joursenssiévants par Monseigneur 
de Quattrevaux (2), chevalier, baïllu de Bappalmes, Grenel 


(4) Arch. du P.-de-C. A 988, rouleau original de parchemin. 

(2) Bernard, sire de Quatrevaux, chevalier, reçoit en 1358 de Jac- 
ques de Vienne gouverneur d'Artois la garde du château de Vic sur 
Autie (Arch. P.-de-C. À 6851. On le voit, en 1361, commencer une 
instruction pour le procureur du bailliage d’'Hesdin, en qualité de 
commissaire de la Comtesse d’Artois (ibid, À 975); bailli et châtelain 
de Bapaume, en 1373 (ibid, À 754) ; bailli de Béthune et de Beuvry 
de 1374 à 1380 ; est remplacé en 1380 par Godefroi de Noyelle, 
écuyer (ibid., À 357 et 777). 

La finille de Quatrevaux possédait quelques propriétés à Arras. 
La maison située sur le grand marché entre le manoir de Beaumetz 
et le Besant d'Or appartenait pour un cinquième à un Jehan de Qua- 
trevaux et à ses sœurs; un Laureat de Quatrevaux était propriétaire 
de quatre maisons sur la paroisse Saint-Aubert, 4° tour (rentier de 
1382) à l'angle de la rue Saint-Aubert et de la rue du Fer à Cheval, 


(1), baillu d'Arras et Regnier de Quevauvillers (2}, commis 
en ceste partie de notre très grant et très redoubtée dame, 


(1) Jehan Grenel est procureur général d'Artois en 1363 (Arch. 
P.-de-C., A 706). Il assiste en cette qualité et comme conseiller de la 
Comtesse, le 26 mai 1309, à la prestation du serment des échevins 
d'Arras au roi. Etaient présents : « Jehan Biset, monsieur le baïlliu 
d'Arras [Guy de Gouy]. le signeur de Vaus, bailliu de Bappalmes, 
Jehan Grenel, consillers de madame » (Arch. mun. reg. mémorial I, 
fol, 23 vo); succtde en 1373 au susdit Pierre de Vaulx dans la charge de 
bailli d'Arras (Pierre de Vaulx avait prêté le serment de bailli d'Arras 
le 20 août 1372 (reg. mém. IL, fol. 80 vo). Il était encore en fonctions 
le 7 avril 1373 (A. Guesnon, invent. des chartes d'Arras. CXXIV) — 
il avait remplacé Guy de Gouy qui lui-même avait prêté serment (reg. 
mém. 1, fol. 14 ro) le 26 juillet 4362. Jehan Grenel avait alors 38 ans 
(Arch. P.-de-C., A 990) ; il resta en fonctions jusqu'en 1385 ou 1386. 
En 4386 en effet, le comte da Sancerre, seigneur du fief de l'Estrée 
(voir A. Guesnon. Origines d'Arras, FL p. 63), porte plainte contre 
Jehan Grenel naguère baïllt d'Arras et les échevins d'Arras qui avaient 
semons son sergent, Jehan Normant, dit Franchois pour avoir saisi 
les biens de Tassart David, arbalétrier, au mépris des droits du Magis- 
rat. Un accord homologué par Charles VI au Parlement de Paris, 
intervint le 6 juin 1386 (Arch. mun. AA 06, n9 58). 

Le sceau de Jehan Grenel figure dans la S'gillographie de la ville 
d'Arras de À. Guesnon, pl. VI, n°9 10 : « Jehan Greniauls, bailleux 
d'Arras », 20 avril 1374. 

(2) On trouve Regnier de Quevauvillers prévot de Beauquesne le 
26 juin 1364 (Arch. munic., AA 11, n9 77) et encore le {3 février 
1366 (Arch. P.-de-C., IL. 1451, puis Conseiller des échevins d'Arras 
de 1367 à 1370 (reg. mém. 1, folos 19 vo, 21 vo et 27 ro ; AA 6 n° 27) 
et enfin Conseiller de la Comtesse d'Artors. C’est en cette qualité 
qu'il est commis à la présente information et qu'il signera nombre de 
quittances, dont la dernière est de 1383, £# janvier (arch. P.-de-C., 
A 796). Jehan Grenel. baïlli d'Arras, obligé de s'absenter avec son 
lieutenant Jehan le Verrier, présente en halle aux échevins, le 9 mars 
1375, Régnier de Quevauvillers comme son lieutenant provisoire ; il 
présente en même temps Pierre des Ménionnés pour suppléer ledit 
Régnier en cas d'absence (reg. mém HE, fol. #1 vo). M. A. Guesnon 
donne dans la sigill. d'Arras le sceau de Thomas de Saint-Eloi, heu- 
tenant de Regnier de Quevauvillers, prévôt de l'Evéque en 1379 


(n° 311, p. 42). 


madame d'Artois, sur le fait et commocion faite par aucuns 
bourgois et manans de le ville d'Arras, le jour saint Mahieu 
derrain passé, au partement des arbalestriers de le ville 
d'Arras, liquel contredisoient à y aler devant ce qu'on leur 
eust rendu et délivré un de leurs confrères, nommé Le 
Bochu (1), qui estoit lors prisonnier es prisons le Castelain, 
pour une amende de LX livres qu'il: devoit à madite dame, 
sy comme on disoit. 

Premierement 

GuiLLauME DE No (2), bourgois d'Arras de le age de 


(1) Les registres mémoriaux indiquent parfois les personnes pré- 
sentes en halle à certaines délibérations des échevins, on lit dans Île 
reg. mém. If, fol. 45 vo, à la date du 28 juillet 1372 : « présens ad ce : 
Simons du chevalier, Esthevene Chauwart, Jehan le Bochu.….. Jehan 
Dansaing sergens à mache ». On reverra tous ces noms dans l'enquête, 
car il parait en cette affaire beaucoup de sergents, qui sans doute, 
ainsi que le déclarera pour sa part, Jeh. Dansaing, avaient été con- 
frères de l'arbalète avant d'acheter une sergenterie ; il n’est pas rare 
d’ailleurs, et le témoignage dudit Jehan Dansring en fournira aussi 
la preuve, de rencontrer des sergents parmi les arbalétriers envoyés 
en l'ost. D'autre part, on le constatera dans des notes subséquentes, 
plusicurs de ces sergents seront condamnés à l'amende et même à la 
prison pour violences et abus de pouvoir dans l’exercice de leurs 
fonctions, sans que ces punitions entrainent leur déchéance. Jehan le 
Bochu est encore en charge en 1381 (Arch. P.-de-C. I 408) : recon- 
naissance en Justice (17 mai 1381) « par Jehan le Bochu et Jean Fri- 
coult, sergens a mache de le ville d'Arras, Michiel de Paris, Englebert 
Louchart, eschevins » d'une saisine opérée au moulin de Poterne. 

« Jehan le Bochu, sergent », était propriétaire d'une maison et d'un 
courtieux sur la paroisse Saint-Nicolas sur les fossés, 8e tour hors 
des murs, et de trois maisons sur la paroisse Saint-Etienne, 1er tour, 
rue des Ælagots d'argent où du Fumier, aetuellement rue du 
Collège (rentier de 1382). 

(2) Guillaume de Nipux (Noé, Noée, Noewe) comptait parmi les 
plus inpportants personnages d'Arras à cette époque. avait été un 
des trois otages, envovés de notre bourgeoisie x Londres par suite du 
traité de Brétigny : Guillaume de Noée, Jean Roussi ou Roussel, 
Michel de Puris (A, Guesnon ; documents inédits sur l'invasion 


Et eee 


L ans, jurés et examinés par se fov et loiauté, sur le fait 
dont dessus est fait mencion, dist que le jour saint Mahieu 
derrain passé, environ heure de vespres, il estoit ou grant 
marquiet d'Arras, vers le Van d'or (1) et vit d'aventure grant 
plente (a) d'arbalestriers et leurs banières desploiés et leur 
charoy qui devoit aler en l'ost, qui venoient fendant le 
marquiet et adrechant à venir vers les ZZT Luppars, ne savoit 
pourquoi et tantost qui les vit il ala dire que c'estoit une très 


anglaise, voir p. 8). — Les quatre argentiers de la ville en 1369 : 
Giles de Noë, Jehan Pastoul, Robert Aurrys et Simon au Grenon, 
sont, le 25 avril 1370, accusés d'avoir gagné indûment environ 400 
livres en n'acceptant en recettes les patars qu’à la valeur de douze 
deniers et en leur donnant, aux dépenses, dans les paiements relatifs 
aux ouvrages de la ville et aux rentes viagères une valeur de quatorze 
deniers. On produisit leurs registres dont l’examen les disculpa et 
« de che demourèrent quite et paizible » (reg. mém. I, fol. 25 vo). 
En 1370, car un argentier ne pouvait « emprendre » l’échevinage qu’un 
an après sa sorlie de charge, à peine d’une amende de 100 livres parisis 
(A. Guesnon, inv. des chartes d'Arras, p. 114). Guillaume de Nœux 
est échevin avec Robert Aurry et Michel de Paris (Reg. mém, I, f’ 27). 

Guillaume de Nœux possédait sur la paroisse Saint-Nicolas sur les 
Fossés, 3€ tour, trois maisons d’un seul tenant dont Le Lion Noîtr et 
La Lunette (nos 10,12 et 14 de la Grand’Place) ; sur la paroisse Saint- 
Jean-Ronville, 4er tour, une maison, sise un peu plus haut que Les 
Panpegais dans la rue Saint-Nicolas (Emile-Legrelle). 

Voir dans la sigill. d'Arras de M. A. Guesnon, le sceau de Guillaume 
de Nœux, 1372, pl. X, n° 16. 

(1) Six maisons faisant suite au inanoir de Beaumetz (château d’eau 
actuel) sur le grand marché, furent brûlées en 1390 ou 1391. Les trois 
plus rapprochées du manoir ; la maison dont Jehan de Quatrevaux était 
copropriéjaire, le Besant d’or et le Van d'or (no 59) ne furent pas 
rebâties. Sur l'emplacement des deux dernières la ville établit la Car- 
pentere que le terrain de la première, demeuré à l’état de flégard, 
séparait de l'hôtel de Beaumetz (A. Guesnon, excursion historique à 
travers Arras, p. 43 et suiv.). Voir (ibid p. 23 et 24) la notice sur les 
[IT Lappars ou les Trois Léopards. 

(a) quantité. 


Dre 


maise (b) besongne et se traist lors devers le connestable 
des arbalestriers qui estoit ses proximes et ses cousins (c) 
pour lui compaignier et esquiéver de péril et là, vit grant 
multitude et grand nombre d’arbalestriers qui ferment (d) 
et désordenéement se ordenoient et qui ne sen voloient 
partir sans ravoir un confrère qui estoit en prison, nommé 
Le Bochu et que il fu vray que, de force et violence, il 
convint que ledit connestable se descendist de son cheval et 
li fu dit que, par le sangc Dieu, s'il ne descendoit, on esbou- 
leroit lui et son cheval et que par maniére d'ostilité et d'as- 
semblée de commun (e),les dis arbalestriers se ordenèrent 
et renghèrent en bataille et défense et prinsent (f) de fait la 
maison des ZIT Luppards et là leur courent gens de toutes 
pars entre lesquels il en vit et oy plusieurs qui disoient 
moult de grans parlers durs et orribles, sentans fait de 
muete de ville (y) si comme on disoit : le temps est venus ; 
par le sangc Dieu, il nous convient voler et aler sur les plus 
drus, et vraiement dist que, à ce qu'ilen vitet à le manière 
d'eux, 1l tient fermement que se Dieux ny eust prouveu 
toute le ville et toutes les bonnes gens de le ville eussent été 
perdu et ochis ; dist que entre plusieurs autres chil qui chi 
desous seront nommés furent pour le jour li plus mauvais 
en fait en parole et en esheut (k) d'autrui et cil qui le plus 
faisoient semblant en fait et en parole de faire et accomplir 
toutes duretez que maistez d'homme (:) puet faire en tel cas 
et en telle ordenance que muete de commun se ordenne, 


(b) mauvaise. 

(c) son proche et son cousin, le cas sujet ou attribut comporte une 
S On verra plus loin : ses chevaux pour son chevau ou cheval. 

{d) fermement. 

(e) mouvement populaire, émeute. 

(f) prirent. 

(g) meute, émeute, émotion populaire. 

(k) cri d’alarme, appel au secours. 

/t) méchanceté d'homme. 


— 8 — 


quant elle esmuet; est asseavoir Gilot Blancpain (1), les 
deux enfans Robert Rose (2), le fil Jaquemart Bridoul (3), 


(1) En 1346, dans une bagarre, deux valets (le mot vallet a presque 
toujours alors le sens de jeune homme). Gillot ou Gilles Blanc pain 
et Colin de Heninel avaient mortellement blessé un autre valet nommé 
Hanot Hanebique dit de Joy. Ils furent acquittés par les échevins 
« pour chou que selont le loy, usage et coustume de le dite ville, il fu 
bien prouvé qa'ïl l'avoient fait sur leurs corps deffendant » (arch. 
mun., AA 5, n° 43). Cet Hanot avait été lui-même, trois mois aupara- 
vant accusé du meurtre de Simon de Sailly et acquitté (AA 6, n° 17). 

(2) Le nom de Robert Rose figure dans la liste des 35 boulangers 
d'Arras qui en 1371, refusèrent de reconnaître le droit que la dame 
d'Hamelincourt, veuve d'Audrenchem, maréchal de France, prétendait 
avoir de prélever chaque semaine sur chacun d'eux, pour elle et ses 
sens, une certaine quantité de pain freg. mém. If, fol. 46 et A. Gues- 
non, inventaire des chartes d'Arras, p. 135) 

Les fils d'Albert Rose, Hanotin et Jacotin ne sont pas non plus des 
inconnus. Ils furent le 12 mai 1369 l’occasion d'un mandement de 
Charles V, à propos d'un de ces conflits de juridiction si fréquents au 
moyen-âge. Le roi enjoint au baïlli d'Amiens de se dessaisir et de 
remettre au Jugement des échevins d'Arras les deux frères coupables 
d’avoir blessé (navré) Adenet le Fèvre (arch. mun., AA 6, n° 42 et 
invent. des chartes d’Arras, p. 132). 

(3) Jacquemart Bridoul était un bourgeois aisé. 11 possédait deux 
maisons sur la paroisse Sainte-Croix, 4°r tour (rue de Lolliette) 
une maison, sur la même paroisse, 146 tour {le no 57 de la 
Grand'Place) ; deux maisons de la paroisse de la Magdeleine, 2€ tour, 
rue du « grant Dieu » actuellement rue Saint-Denis, et une à Saint- 
Sauveur (rentier {482). Est-ce le Jacquemart Bridoul, boucher, 
auquel la comtesse après un de ses séjours à Arras, ordonne de déli- 
vrer 1420 livres pour fourniture de « chars » (viandes) en même 
temps qu'elle fait aussi paver pour dépenses de son hôtel 6 livres à 
Willame de Nœux « pour gloées » et 8 livres à Michel de Paris « pour 
fagos de laigne » ? 30 octobre 1380 (arch. P.-de-C., A 781). Ici se 
pose la question souvent iusoluble des homonymies si fréquentes et si 
déconcertantes à cette époque. L'identitication des acteurs et des 
témoins de la mutinerie de 4373 serait plus facile, si on trouvait d'un 
côté l'aristocratie bourgeoise et de l'autre l'élément populaire ; mais, 
de part ct d'autre, tous les rangs de la société sont mêlès et confondus. 


= 59e 


Tétart, Jacotin Cousin (1), Colin de Bulli, Jehan Alant, 


Ainsi que le dira Jchan Dansaing dans sa déposition « les aucuns des 
bonnes gens (notables bourgeois) de le ville en estoient courchié (en 
courroux) et les autfes en estoient tout liés (en liesse) et en parloit 
cascun à se volunté et a se guise ». Il y aura donc toujours lieu de 
tenir compte de la possibilité d'une erreur résultant de la similitude 
des noms. 

Hanotin Bridoul « le fil Jacquemart », sergent à masse de la com- 
tesse d'Artois était un homme « brigueus et noiseus ». Il fut « débouté » 
de son office (1377) pour ses démérites et pour avoir frappé par der- 
rière et blessé traîtreusement Tassart de Hanencamp. Par ressentiment, 
il assaillit, l'épée nue à la main, le cousin de Tassart, Englebert Lou- 
chart, échevin, qui sans défiance, était « sur le seuil de son huis, 
tenant entre ses bras une sienne fillete de l'eage de deux ans ». Engle- 
bert atteint de deux coups d'énie, resta cinq semaines en péril de 
mort. Pendant que IHanotin, emprisonné d'abord par la justice lave 
de la ville était transféré a la prison de l’évêque, parce qu'il s'était 
prévalu de sa qualité de clere, le frère, les parents et les amis d'Engle- 
bert l’attaquèrent près de la porte de cité, et, malgré son escorte, le 
navrèrent de telle sorte qu'il en mourut. Par lettre de rémission du 
45 août 1377, le roi Charles V autorise la comtesse d'Artois à leur 
faire grâce (A. Guesnon, invent. des chartes d'Arras, p. 143). Par une 
autre lettre du 14 décembre 1377, Charles V manie au Parlement, au 
bailli d'Amiens et au prévôt de Beanquesne de mettre à exécution Ja 
lettre de rémissin accordée le 15 août (arch. mun., AA 6, n90 14). 
Cependant Taffaire ne fat terminée que le 21 décembre 1378 (A6, 
n° 18). 

(1) Le 26 juin 1374 les maïeur et échevins se plaindront devant les 
sens du grand Conseil de Madame, que des sergents du roi et de la 
comtesse (dont plusieurs sont nommés dans la présente enquête : 
Estevene Chauwart, Jehan Dansaing, Muhieu du Veelet et Pierrot Île 
Barbier) avaient fait des « œuvres et explois au préjudice de la lov 
d'Arras et des privilèges de l’eschevinage et communauté ». Entre 
autres griefs, ils reprocheront à Chauwart et à Dansning d'avoir brisé 
et rompu « huis et fenestres de la maison d'Agnès Wiprelin et de la 
nuuson de Jarolin Cousin dessous le pont Saint-Vaast (arch. mun., 
AA 6, n0 26). La maison de ladite Agnès, d'après les sergents, était 
« un lieux diffamé » ; celle de Jacotin était sans doute aussi une étuve 
et l’on sait ce qu'étaient les étuves au XIVe siècle. 


= 00 = 


Mahieu le Burier (1) qui fu lieutenant du connestabie 
pour le jour, un vallet qui porte viez fer dont 1l ne scet le 
nom et le doit monstrer, Andrieu le Viézier et son fil, un 
parmentier dont il ne scet le nom et le doit monstrer, Morel 
Bechon (2), Colin Eloy. 

IT. Raouz MareL de le age de XLVIIT ans ou environ, 
tesmoings jurés et examinés sur le fait dessus dit, dist que 
le jour saint Mahicu derrain (a) passé, il vit en le plache 
Saint-Géry le connestable des arbalestriers monté et armé 
et apresté pour aller ent (b) en l'ost et là vinrent tout entour 
de lui bien au nombre de VC personnes disans que par le 
sangc Dieu il n'iroit plus avant s'il ne leur faisoit ravoir 
leur confrère appellé Le Bochu et fourwagier en hale tous 
leurs confrères qui estoient semons (c) et disent audit con- 
nestable que s'il ne dessendoit il tueroient et esbouleroient 
lui et son cheval et aussi vit que on l'aerdoit (d) par le frain 


(1) On lit dans une cédule en papier des dernières années du 
XIVe siècle : « pour le salaire de XVIT arbalestriers, c'est assavoir : 
Mahieu le Burrier, comme kief et capitaine, a deux quevaux, Jac- 
quemon le Burier.... envoyés au mandement de Monseigneur le comte 
de Saint-Pol, au castel de Puille, vers Calais... (A. Guesnon, sigill. 
d'Arras, p. 13). Il s’agit sans doute de notre lieatenant, qui, s’il était 
jeune en 1373, a pu très bien servir comme chef et capitaine 20 ou 
25 ans plus tard. | 

Mahieu le Burier possédait trois maisons contiguës sur la paroisse 
Saint-Jean Ronville, 22 tour (rentier 1382, fol. 8), dans la rue 
Héronval. | 

(2) Un Morel Bechon était propriétaire de la maison de l” « Esque- 
quier a le joudale » (brasserie de l’échiquier) près des Pos d'argent 
(rue Pasteur) (rentier 1382, paroisse de Saint-Nicolas sur les fossés, 
6e tour). N’y a-t-il là qu'une simple homonymie ? Notre mutin était-il 
parent de Henri Bechon, échevin en 1359, 1362, 1372 et 1379 (reg. 
mém. E, fos 10, 15, 32 et invent. des chartes d'Arras, p. 138)? Pour 
la raison donnée plus haut le fait n’a rien d’impossible. 

(a) dernier. 

(b) d'ici. 

(c) condamnés. 

(d)asaisir, agripper 


de son cheval et par ses estrivières et comment il s'en alèrent 
au grant marquiet vaux rengher (a) et ordener et que là 
leur courent grans quantité de gens entre lesquels il y avait 
de très mauvais qui disoient grandes et dures paroles tou- 
chans moete de ville (b), se dieux n'y eust prouveu et entre 
les autres furent tout li pieur (c), pour le jour, à ce qu'ilen 
vit et perchupt, les personnes qui s'enssieuvent : est assa- 
voir : Tétart, li dovs enfans Rosete et Colin de Bull. 

III. Boxnacours Wioxs (1), de le age de XLVI ans ou 
environ, tesmoings jurés et examinés sur le fait dessus dit, 
dist que avec ledit Guillaume de Noee il fu tousjours avec 
et en le compagnie de Regnault Wion (2), son cousin, qui 


(a) se ranger. 

(b) comme plus haut : « sentans fait de muete de ville ». 

(c) pires. 

(4) Bonnacourt Wion était comme il le dit lui-même, le cousin de 
Regnault Wion, le connétable des arbalétriers. I appartenait à une de 
ces dynasties échevinales (les Wionnois) qui détinrent le pouvoir aux 
XIIIe et XIVe siècles. Etait échevin en 1367 avec Thomas Amion, 
Michel de Paris et Michel Sacquespée que nous retrouverons plus loin 
(Reg. mém. I, fol. 24). Il le sera encore en 1375 (Reg. mém. II, fol. 
41). Le rentier de 1382 signale (paroisse Saint-Géry, 6e tour) une 
maison appartenant à la veuve Bonnacourt Wion C’est la maison 
n° 39 formant le coin de la Petite-Place et de la Taillerie. 

(2) Les connétables des arbalctriers, corps d'élite de la milice, 
étaient choisis parmi les notables bourgeois. D’après une ancienne 
coutume, rappelée et précisée par un texte de 1580, « tous ceulx quy 
estoient esleus au Magistrat... estans de quelque confrairie des ser- 
mens de la ville estoient tenus eulx déporter d’icelle confrairie pendant 
le tamps de leur officeet ce, non comprinsle maieur lequel à cause de son 
estat estchief du serment des arbalétriers ». Regnault Wion étaitéchevin 
issant, lorsqu'il fut nommé connétable. Il faisait partie en effet, en 
4372, d’un échevinage, dont on peut retrouver les douze membres à 
l'aide de fragments de liste épars dans le registre mémorial IT (folos 
40 vo, 48 ro, 27 vo et folos 16, 18 vo et 27ro à rebours) : Sauwale le 
Borgne, Henri Bechon, Martin de Fampoux, Guillaume Waghon, 
Jacques de Saint-V'aast, Simon Saquespée, Jehan Normant, Regnault 


Et ee 


est connestable des arbalestriers le jour saint Mahieu der- 
rain passé Ctov toutes les duretez et langaues desordenés 
dont ledit Guillaume de Noge a deposé par dessus ; dist que 
tous li pieur du fait de ledite journée furent, si comme il a 
mémoire, chil qui eht apres seront nomimé est assavoir 
Fétart, Rosete fl Robert Rose qui désire s& marier, Jacotin 
Cousin, Cambrav Alant, un taintelier demourant devant le 
Forthiuis (1) et un fruitier dontil ne scet pas le nom,st qu'il 
dist. 


IV. SiIMOxXS pu GuEvarIER (2}, de le age de EL ans ou 


Wion, Reynault Louchart, Haart Valois, Gilles de Wavrans et Simon 
de Lens. 

Regnault Wion possédait sur la Petite-Place pas loin de la bretè- 
que (n° 63) une maison, (n° 60) formant le coin de la rue de la Housse 
nommée lArbalestre et la maison eontigue dans cette même rue 
(rentier 1382, fol. 24), ce qui explique certaines particularités des 
dépositions de Michel Augrenon et de Jehan fils Nichaise le preu- 
dome. Il avait encore deux maisons au voisinage du couvent des 
Carmes hors des murs (ibid, paroisse Saint-Nicolas sur les Fossés, 
7e tour). 

(1) I y avait plusieurs étuves, dont le Fort-Fluts dans la ruelle del 
Queuterre (de la Matelasserie) devenue Delquenterte et d'Elquenterte 
(A. Guesnon. £ireursion historique à travers Arras, p, 3). Cette 
ruclle aujourd'hui disparue, partait du pont Saint-Vaast, limite de la 
rue des Agaches et de la rue des Teinturiers et coptournait par derrière 
l'hôpital Saint-Jean Son prolongement subsiste encore entre les rues 
Saint-Aubert et la rue du 29 Juillet, mais le nom de cette voie a subi 
une nouvelle transformation sur le plan le plus récemment édité de la 
ville d'Arras, On lv appelle en effet rue de l'Esquinterte ! 

(2) Simon du Chevalier devait sans doute son nom à l'enseigne 
d’une maison appartenant ou avant appartenu à sa famille. On trouve 
de nombreux exemples de pareilles appellations dans les rentiers 
(Jchan de l’Aloëte, Jacquemart du Moutonchel, Jehan de le Choule, 
Gillot des Liches, etc., ete., rentier de 1382). Il y avait précisément 
rue Érnestale près des OQuovalés et des Masenyhes (actuellement la 
Ranque de France), une maison du rouge Chevalier, dont le proprié- 
taire n'est pas iadiqué dans le rentier de 1382 et non loin de là, dans 
le même tour (le Se) de la paroisse Saint-Géry, trois maisons d’un seul 


OU 


environ tesmoings jurés et examinés sur le fait dessus dit, 
dist qu'il vit bien les arbalestricrs renghié ou grant marquiet 
d'Arras, le jour Saint Mahieu derrain passé etov en passant 
que li pluseurs d'iaux disoient que sil trouvoient ledit 
Simon, ille tucrotent et pour ce fu que Hdis Simons s'en 
fut a se maison et se asconsa (4) et démueha (b) pour 
doubte (ce) de mort, Et dist qu'il a ov dire à Raoul Maurel 
tesmoings précédent que uns vallés nommés ‘Fetart avait 
devant le halle d'eschevins tiré par le brach le connestable 
des arbalestriers et voulut tuer en disant plusieurs fois que 
S'il ne ravoient leur confrère nommé Le Bochu, qu'il le 
tueroient et qu'il n'iroient nulle partet que en le compaignie 
dudit Tétart estoit de se force et en son aïe IFanos li Bochus 
parmentier demourant en le place Naint Jehan (1), ITanot 


tenant au nom de Simon du Chevalier, dans la rue Sauvale le Bas- 
art depuis longtemps supprimée, qui prolongeat jusqu'à la rue de la 
Coupette ou des Quatre-Crosses, la rue de la Croix-Rouge. Simon 
était « sergent à maque » (reg. meém. E, fl. 18 et passim). On le voit 
procéder un peu arbitrairement en cette qualité à une perquisition 
(ibid, fol. 27)et à une arrestation (fol. 28). I est présumable qu'il 
avait été chargé de prendre des gages sur des arbalétriers punis 
d'amende, ce qui expliquerait la colère et les menaces des mutins. 

(a) se cacha, lady. absconse, caché, existe encore. 

(b) mème sens, on dit encore en patois se mucher. 

(ec) crainte. 

(1) Cette place où plutôt cette placette était contiguë à l'église 
paroissiale St-Jehan en Ronville qui s'élevait sur l'emplacement des 
maisons n0$ À et 3 de la petite rue St-Jean actuelle, appelée rue 
de la Place sur un plan du XVIEE siècle. (Arch. du P.-de-C., H 1182°),. 
C’est là que, en 1232, les chanoines de Notre-Dame exposèrent sans 
l'autorisation de l'abbé de St-W'aast la châsse de la Sainte Manne sur 
un reposoir que démolirent les moines. D'où conflit aigu, excommu- 
nication des vassaux de St-Waast qui avaient aidé les religieux, 
appel, ete (Voir Arch. du P.-de-C., H 2, fol. 38 et suivants, et 
À. Guesnon, Bulletin de la Commission départementale, t. E, p. 305). 


— GE — 


Alant demourant devant le Riez (1). Item dist que le jour 
de ledite congrégacion, (a) il (b) qui parle estoit au marquiet 
avec Jehan le Normant (2) et un sien hoste de Douay. Et là 
vint Jehan Dansaing auquel il demanda se les arbalestriers 


(1) Le riez de St-Sauveur qui appartenait à la ville de temps immé- 
morial. Voir Le Rrels de SE Sauveur et sa légende, où M. A. Gues- 
non démontre que la dame du Rietz qui aurait fait don de cette 
propriété à la jeunesse d'Arras est un mythe d'invention récente. 

(a) rassemblement (de mutins). 

(b) lui. 

(2, On est ici en présence d'un cas d'homonymie qu'il est bien 
difficile d’élucider. S'agit-il de Jehan le Normant, dit Franchois, sergent 
du comte de Sancerre, pour le fief de l’Estrée, dont il a été parlé plus 
haut ? Ne serait-ce pas Jehan le Normant, échevin issant ? Sergents 
et échevins sont nombreux en cette affaire et dans l’émotion générale 
les distinctions sociales s’effacent. D'ailleurs, les sergents étaient des 
bourgeois aisés. Leur charge, qui, outre les fonctions de police, com- 
portait certaines attributions analogues à celles des huissiers et des 
commissaires-priseurs, était ou héréditaire (à St-Waast par exemple) 
ou vénale et « baillée à l’encan et au plus offrant ad vitam ». (De 
Wignacourt, observ. sur l’échevinage, p. 74). Il est donc très possible 
que le Jehan le Normant ici désigné soit le personnage qui fut député 
avec Nevle du Luiton aux fameux états généraux du 43 janvier 1357 
(a. s.) (A. Guesnon, Documents inédits sur l'invasion anglaise, p. 42, 
note 4). Echevin en 1369-70 (reg. mém. 1, fol. 22 et 23\ au moment de 
l'approche des Anglais, il eut, avec Robert Aurri, à faire exécuter 
certains travaux de défense aux abords de la forteresse. L’abbé de 
St- Waast se plaignit, le 20 décembre 1370, de ce qu'ils avaient à cet 
effet, sans son autorisation, « fouy, hauwé et pris wazons (gazons) 
et tere es fossés du Nok (le pré du Nocq en la couture St-Michel en 
le justice et signourie des dis religieux (ibid., fol. 28). Quelle que fût 
la gravité des circonstances, les moines de St-Waast ne manquaient 
Jamais d'affirmer leurs privilèges et de réclamer, sinon des réparations, 
du moins des lettres de non préjudice pour l'avenir. Jehan le Normant 
fut encore échevin en 1372-73 (reg. mém. IT, fol. 18 et 17) et mourut 
vers 1380. Le rentier de 1382 indique, en effet, les deux maisons qu'il 
possédait près de celle de son ancien collègue Nevle du Luiton, dans 
la rue actuelle des Chariottes (paroisse St-Gérv, 5e tour) comme 
appartenant à ses hoirs. 


ES 


estoient paiet, liquel respondi. que oil (a), mais il ne s'en 
vroient point s'il ne ravoient le Bochu et qu'il yroient en le 
plache le Castelain (1} pour le avoir en disant qu'il vroient 
là a tous (b) leurs ars tendus, et qu'on verroit bien ce qu'il 
avenroit s'il n'estoit rendus. Item dist qu il oy dire sanlavle- 
ment que li dis Jehan Dansaing, Mahiu Duran et Mahiu du 
Veellet sergant a mache de le ville d'Arras avoient lesdis 
arbalestriers conseilliet et convoiet hors ville bien IIT ou 
IIII lieues loins (2). 


(a) oui. | 

(1) Actuellement place du Théâtre. Le théâtre est construit sur 
l'emplacement de l’ancienne prison du châtelain. 

(b) avec. 

(2) Les sergents des diverses seigneuries qui avaient droit de Justice 
dans la ville d'Arras, on l'a déjà vu plus haut, soulevaient journellement, 
par excès de zèle ou maladresse, des conflits de juridiction, réglés 
en général d’un commun accord, mais donnant lieu parfois à un 
recours à l’autorité souveraine du roi de France. En 1376, Jacques 
Wambourt (qui sera bailli de Béthune). — (Inv. des Chartes d'Arras, 
p. 155) est « commis et député par le roy » pour juger « le contempt 
(débat) meu en la court du roy... en son Parlement à Paris » entre la 
comtesse d’Artois et les maïeur et échevins d'Arras. Il s'agissait 
comme toujours d’arrestations téméraires, accompagoées de violences. 
Mahieu Durant, Muhieu du Vel ou du Veellet (du Veau), Jehan 
Bridoul et Jehan de Maizières, sergents à masse de la comtesse, avaient 
amené devant le Magistrat, en les « tirant par les cheviaus », en les 
menaçant de leur épée aue, de pauvres diables, que, après avoir ouï 
les témoins, les échevins firent mettre en liberté. C'était, jusque-là, 
l'incident banal et quotidien, mais les sergents, furieux du démenti 
donné à leurs accusations, s’avisèrent d’insulter les échevins et de les 
traiter de « tenseurs et garandisseurs (défenseurs et protecteurs) de 
ribaux et ribaudes et de tous malfaiteurs ». Les mœurs étaient rudes 
au XIVe siècle : on eùt passé l'éponge sur les brutalités, mais il était 
impossible de tolérer les injures et « vilenies » adressées aux échevins 
par des gens de la comtesse. Mahieu Durant fut condamné à aller en 
halle, un jour d’audience, et à faire amende honorable à genoux. A 
quoi s’ajoutérent trois mois de prison pour lui, six semaines pour 
Mahicu du Veellet et quinze jours pour Jehan Bridoul. En outre, 


6) 


— 66 — 


V.. MICHEL AUGRENON (1) demourant à Arras, de le age 


défense d'exercer jusqu’à ce qu’ils aient renouvelé leur serment. (Arch. 
du P.-de-C., A 991, 47 février 4376. — Arch. mun., re. mém. II, 
fol. 57). Une maison, située rue de Paris (actuellement des Porteurs), 
appartenait en 1382 à la veuve Mahieu Durant. 

(1) Les Augrenon (ou Augernon) comptent parmi les plus impor- 

tantes et les plus anciennes familles arragceoises. On relève trois 
Augrenon dans le polyptique de Guiman (XIIe siècle), Aléaume 
(Alelmus Alyhernum), Sébert et Aubert (Seybertus et Aubertus 
Alghernum), (H 1, fol. 66 vo, 73 vo, 75 r°). Deux Augrenon, Raoul 
et Baude, figurent dans un poème satirique du XIIIe siècle contre des 
célibataires endurcis (A. Guesnon, La Satire à Arras au XIIIe siècle, 
p. 6, n. 4). On sait que les grands personnages de passage à Arras 
étaient souvent logés chez les bourgeois, aux frais du comte d’Artois 
ou de la ville. C’est dans « l'hôtel de Miquieux Augrenon » que pen- 
dant la première semaine de janvier 1360 a. st.) le connétable de 
Flandres est installé avec ses gens et ses chevaux, moyennant une 
indemnité de onze écus, quatre gros, payée par Regnault Levoul, 
receveur général de la Conté. La quittance revêtue du sceau mal- 
heureusement brisé dudit Michel est aux archives du P.-de-C. (A 696). 
Michel Augrenon est échevin en 1362 (reg mém. E, fol. 45 ro). Le 
7 avril 4373, les échevins somment le bailli Pierre de Vaulx de 
remettre en leurs mains & pour en faire bon Jugement » Simon 
Augrenon, Qfieux Mikiel Augrenon », qui avait navré « Perrin, le 
marissal de madame d’Artois ». Le baïlll ne put faire droit à cette 
requête, attendu que Simon avait été réclamé, comme clerc, par 
l'official d'Arras. {A. Guesnon, Invent. des chartes d'Arras, pièce 124). 
Michel Augrenon mourut avant 1379. On se souvient qu’en cette 
année, la comtesse « en son indignation » avait durement châtié « les 
Mayeur, eschevins, habitans et communauté d'Arras », et fait abattre 
par ses gens d’arme « entour et par devant la ville » un grand nombre 
de maisons. Or, dans un acte par lequel les propriétaires de ces mai- 
sons donnent « plenière quittance » à Madame d’Artois et à ses gens, 
on rencontre le nom « de Michiel Augrenon, fil et hoir de feu Michiel 
Augrenon pour un manoir à St-Léger. (Invent. des Chartes d’Arras, 
pièce 432 et note {). 

On ne relève pas moins, au rentier de 1382, de treize immeubles 
appartenant à la famille Augrenon. La veuve de Michel est inscrite . 
comme propriétaire de la maison de la Serarne (sirène), la troisième 
en sortant de la porte Ronville ; ses hoirs possèdent : 10 la maison des 


RUE 


de XLVIII ans ou environ, tesmoings jures et examinés 
sur le fait dessus dit; dist par son serment que il se recorde. 
bien que le jour Saint Mahieu derrain passé, sur ce que 
pour obéir au mandement du roy, nostre sire. les eschevins 
de le loy d'Arras avoient ordenné certain nombre de arba- 
lestriers pour aler devers lui à Saint Denis et jusques au 
nombre de XX XV, desquelx conduire et mener estoit ordené 
capitaine Regnault Wion, bourgois de ledite ville d'Arras 
et connestable de la confrérie des dessus dis arbalestriers 
dedens le ville et un autre varies qui est connestable de 
dehors, les dessus dis eschevins, environ heure de le cloque 
à ouvriers accoustumée à sonner de laissier œuvre pour le 
vespre, vinrent a le bretesque et Ià firent faire un cri que 
tout chil qui avoient les cotes de le ville et avoient receus 
les deniers d’icelle widassent le ville sans delay sur telle 
paine qu'il pauoient encourre envers ledite ville et les esche- 


 Cappelés (chapelets) entre le Constentin de St-Géry et les Hayaumes 
(heaumes) pres de la place «de le Hrauwe (Mouette) », actuellement place 
des États. Ces trois maisons ont été démolies lors de la construction 
du palais des États ; 20 la maison du Constentin (no 7 de la Grande 
Place) ; 3° une maison rue Dame Sare Loyresse (rue du Noble) dans 
le voisinage du Coq Limoges ; 40 une maison contiguë à le Gisterne 
(la guitare) rue aux Ours. À Michel Augrenon le fils appartiennent : 
une maison rue de Pavte (joignant « le grant rue Roncville » au 
rempart, actuellement rue Sainte-Marguerite) ; une maison attenante à 
celle de Jehan le Bossu, près du couvent de la Thieuloye, à St-Sauveur, 
à gauche de la route de Cambrai ; deux maisons en la rue « Escor- 
chécat » (Guinegatte) ; la maison voisine de celle des Campions située 
entre le coin du Vocquet d’Or et l'impasse actuelle du Mont-de-Piété, 
et deux maisons, l’Esprnelte et les monnyers, rue Ste-Croix. Simon 
Augrenon a deux maisons rue des Corbilliers (rue du Petit-Atre) et la 
maison du Houche Gilet qui a donné son nom à la rue de la Housse. 
Notons que la fameuse maison des Roseites (n° 17 de la Grande Place) 
est à la veuve Jehan Augrenon. M. A. Guesnon a publié (Sigill. d'Arras, 
pl. XI, 3, 41 octobre 1384) le sceau de Marie Augrenon, veuve de 
Me Jchau de Pulingaage. 


es 


vins. Che cri fait, il («) qui estoit assez prez vit partir ledit 
Regnault et monter a cheval en alant devers le hale et tenoit 
il (a) qui dépose qu'il se deussent tantost partir et aucuns 
qui avoient les cotes de le ville qui sievoient leur connestable 
et disoient as bonnes gens adieu ; il ov Jehan Dansaing 
sergant a mache de le ville d'Arras qui disoit a aulx : Alez, 
alez, je prie à le Saint Sangc que Dieux respandi que avant 
que vous revenez vous puissiez tout estre estégnie (b) de 
malvaises dagues d'Engles. Et li sambloit que c'estoit à 
entendre s'il se partoient sans faire qu'il reussent leur com- 
paignon qui estoit en prison; ne se donna garde (c) qu'il 
vit venir aucuns des arbalestriers, a tout (d) un penonchel, 
parmi le rue Dame Sarre Wagone en venant devers le grant 
marchié dont il se donna grant merveille et quel quemin 
c'estoit qu'il voloient prendre, car c'estoit le contraire du 
quemin quil devoient aler. Sur ce, uns vallés nommé 
Jumelle vint par devers lui qui dépose et li dist : Compere 
Nichaise de Rouvroy qui est bien vos amis et li miens m'a 
dit que je m'en voise a me maison tout quois (e) et qu'il 
doubte (f) fort que tout ne soit honny. Pour ce, je vous con- 
seille que vous vous traiez (g) ensups (2) et alez a votre 
hostel. Je ne sai qu'il ont fait ne qu'il est avenu et lors oy 


(a) lui, Michel Augrenon. 

(b) On trouve dans Godefroy (Dicf. de l’ancienne langue) l’'adv. 
ataignamment ou estegnamment avec le sens de convenablement, 
c’est-à-dire de façon propre à atteindre un but. Estégnie signifie donc 
atteints et peut-être éfeints (tués) par les mauvaises dagues des Anglais. 

(c) se donner garde ou se donner de garde de... ou que... a Ia 
signification de éviter de faire une chose ; ne se donner garde que a 
par suite le sens contraire, c’est-à-dire : s'appliquer à faire une chose. 

(d) avec. 

(e) coi, tranquille. 

(f) craint. 

(g) se traire, se tirer. 

(h) à l'écart. 


10 — 


il (a) ledit Jehan Dansaing qui refresqui ses dures paroles 
en disant que grans meschance leur peust avenir, se ainsy 
se départoient. Et quant il qui dépose fut entrez en se maison 
il ne se donna de garde que les dis arbalestriers furent tout 
renguié devant le maison des III Luppars et courent de 
moult grant nombre de gens ; qu'il disoient ne qu'il avoient 
empensé de faire, il ne le savoit et pour ce estoit et fu il qui 
dépose en grant effroy et ne savoit lequel faire ou demourer 
ou lui partir. Sur ce, les eschevins qui s’estoient assemblé 
en le hale le mandèrent querre (b) par un de leurs sergans 
nommé Tassart du Cornet (1) et qu'il alast par devers yaulx. 
Si s'avisa qu’il vrait et que le meilleur estoit de lui traire 
avec les bonnes gens et y trouva des eschevins (2) Gille 


(a) entendit-il, c’est-à-dire il entendit J. Dansaing qui rafraichit 
(renouvela).… 

(b) chercher. 

(1) Tassart du Cornet, dont le nom revient souvent dans les docu- 
ments de l’époque, était sergent à verge de l’échevinage. Il appartenait 
à une famille de gros bourgeois qui tenait son nom de la brasserie 
du Cornet d’Or située dans l’ancienne rue du Cornet (actuellement 
rue Doncre). « Cette brasserie (A. Guesnon, Excursion hist., p. 28) 
était possédée au XIVe siècle par les Hellin (Robechais) et les Sacquel. 
On disait le Cornet IZellin, la rue du Cornet Hellin et réciproquement 
Hellin du Cornet ». Or, dans le rentier de 1382, paroisse Ste-Croix, 
8e tour, on rencontre en allant de la place de la Béchaie (des Potiers) 
à la maison des Roches, coin de la rue du Cornet et de la Grande Place 
vers Ste-Croix, deux maisons (dont l’une était sûrement le Cornet 
d'Or) appartenaient «à Herlin du Cornet et as hoirs Tassart du Cornet ». 
D'autre part, la veuve Tassart du Cornet, Marguerite Behorelle, était 
propriétaire, sans partage, de deux maisons, près du pont Doutsien 
(actuellement rue Doutstenne où Douaisienne) sur la paroisse de la 
Cappelette, et de la maison « du Moelinel », coin de la rue encore 
appelée du Houlinel et de la rue Méaulens (paroisse St-Aubert, 8e tour). 
Le Molinel avait été donné par Philippe Willequin (échevin eu 1357) 
à la Pauvreté d'Arras et « affermé à 10 livres 10 sols de rente annuelle 
par Tassart Robechais, dit du Cornet, (reg. mém. IE, fol 14 à rebours 
4 février 4368) qui sans doute n’avait pas tardé à l’acheter. 

(2) Le registre au renouvellement de la loy qui commence en 1415 
donne jusqu’à la Révolution les listes complètes et régulières des 


FRE: 


2 OÙ = 


Crespin (1), Michiel Sacqueespée (2), Michiel de Paris (3), 


échevins d’Arras. Pour les XIIe et XIVe siècles on en est réduit à 
glaner dans les documents les plus divers des fragments de listes ou 
même des noms isolés de Magistrats. M. A. Guesnon a recueilli dans 
ses nombreuses publications les « rares épaves » de l’échevinage au 
XIIe siècle. Il a montré le rôle prépondérant dans le gouvernement de 
la ville de ces dynasties bourgeoises qui, dès la fin du XIIe siècle 
jusqu’au milieu du XVe, ont presque accaparé l’échevinage. On retrouve 
dans « l'information » inédite que je publie aujourd’hui, les représen- 
tants de la vieille aristocratie financière des Crespinoïs, des Wionois, 
des Amionois, des Sacquespée, des Aurry, des Lenormant, des de 
Paris, des Augrenon, des Louchart, etc. etc., dont les ancêtres figurent 
dans les poèmes de trouvères artésiens, et pour quelques-uns du 
moins dans le polyptique de Guiman, 4170 (Arch. P.-de C., H, L.) : 
Johannes Crispinus (fol. 73), Wicardus de Paris (fol. 76) et les 
Augrenon cités plus haut. (Voir pour le rôle de ces familles au siècle 
précédent : A. Guesnon, La Satire à Arras au XIII: sièrle; les 
Origines d'Arras let Il; l’Introduction au livre rouge de la vin- 
laine, etc. Voir aussi Henri Guy : Essai sur la vie el les œuvres 
littéraires du trouvère Adan de le Hale ; Alfred Jeanroy et Ilenry 
Guy : Chansons et dits Artésiens au XIIIe srèsle, index des noms 
propres). 

(1) Gille Crespin apparaîtra encore comme échevin en tête du rôle 
des rentes de 1382. Sur ce rentier, lui-même est inscrit pour six 
maisons qui lui appartiennent en propre : deux « en le rue de Com- 
ptengne » dans les parages du Couvent de la Trinité au faubourg 
Ronville (fol. 44 ro); deux sur la paroisse de la Madeleine, 4e tour, 


, au coin de la rue des Grands-Viéziers et de la rue du Canon-d'Or 


(tol. 161) ; deux rue de la Taillerie, nos 1 et 11. De plus, il a plusieurs 
immeubles « à cause de sa femme » Jeanne, fille de Nevle de Luiton : 
deux maisons, dont une nommée Le Plone, à l'angle de la rue des 
Trois-Faucilles et de la rue St-Nicolas (fol. 25 r°) ; une maison et une 
grange situées entre l’hôpital des drapiers et la maison des Plouvters 
(futur siège de la vintaine\, dans la rue actuelle des Chariottes 
(fol. 79 v') ; une maison devant les Plouvters, l’ancien hôtel de son 
beau-père (fol. 49 v ); une maison située rue Noefeglise (rue de 
Jérusalem) (fol. 80 r°); une maison au coin de la rue des Filleresses 
et de la rue Robert Quignié (rue de la Cognée) ( hs 86); et une 
maison rue Ste-Croix (fol. 85 ro). 

Le 29 avril 1379, comme Michel Augrenon fils, il donne plénière 
quittance à la comtesse et à ses gens pour la démolition de sa maison 


7e 
Gille l'Ermite (1*), Robert Aurri (2*) et aultres et Thumas 


du Cariœul à Souchés et pour la perte totale du poisson dans un de 
ses viviers qui avait été essaué (A. Guesnon. Invent. Chartes, pièce 136, 
note 1). Gille Crespin fut mayeur de la « Carité des Ardans » en 1367. 
Son sceau est représenté dans la Sigillographie d'Arras de M. Guesnon 
(pl. X, n° 17, 42 janvier 1370). | 

(2) Michel Sacquespée avait déjà été échevin en 1367 (reg. mém. I, 
fol. 21) ; il le sera encore en 1391 (A. Guesnon, Invent. des Chartes 
d'Arras, pièce 136). Le 1er mars et le 14 août 1377 la comtesse Mar- 
guerite mande au receveur général d'Artois que « a plusieurs {aver- 
niers d'Arras » contenus « ou role » annexé à ses lettres, il paie « le 
vin à trois deniers le lot qu’elle a tait prendre sur eulx pour la des- 
pense de son hostel », lors de son récent séjour en notre ville. L’un 
de ces rôles contient dix-neuf noms, l’autre cinquante-deux. Ce n'est 
pas sans quelque surprise qu'on relève en ces listes de faverniers, les 
noms de Michel Sacquespée, Michel de Paris, Thomas Amion, Simon 
Sacquespée, Englebert Louchart, Philippe Huquedieu, Jehan Crespin, 
etc: (Arch. P.-de-C., A 763 et 766). Mais comme le fait remarquer 
M. Guesnon (Décadence de la tapisserie à Arras, p. 20), « ces riches 
bourgeois du grand marché, de la rue de la Housse et de la rue des 
Balances sont moitié banquiers, moitié facteurs, entreposeurs et 
« hostellains »; ce sont des marchands de vin ». Michel Sacquespée 
était propriétaire du Castel Amoureux (n° 23 de la Grande Place) 
(rentier de 4382, fol. 86). Il avait aussi un courtil à la barette de la 
rue Gaverelle au faubourg St-Sauveur (ib., fol 30). Voir dans la 
Sigillographie d'Arras le sceau de deux membres de la famille 
Sacquespée : Jacques en 1362 pl. X, 11), André en 1399 (pl. X, 4). 

(3) Michel de Paris, échevin en 1362 (reg. mém. I, fol. 15), en 1367 
(ib., fol. 21), en 1370 (ib., fol 27 vv) et en la présente année 1373. 
Il a donc été réélu trois fois de suite, après l'intervalle réglementaire 
de trois ans « Que nuls ne puist estre eschevin, quand il ystera de 
l'eschevinage Jusques à la tierche année après ». (Lettres de Robert, 
comte d'Artois, 1300, p. 123 des observations sur l’échevinage de 
Ch. de Wignacourt). Michel de Paris possédait plusieurs maisons 
bien connues : dans la rue de Justice, les bouteilles d’argent (rentier 
4382, fol. 24; ; sur la Petite Place, le Chine ou cygne, n 98 actuel 
(ib., fol. 41), la bretèque, n° 68 et les Turpinés ou (rupinés (trupin 
ou tupin, trupinet, récipient en terre ou en fer, marmite, dict. 
Godefroy) {ib., fol. 24) au n° 70 et non 66, comme le dit M. de Car- 
devaque dans Les places d'Arras, erreur signalée par M. Guesnon 
(/ntroduction au livre rouge de la Vintaine, p. 23, note 3). M. Gues- 


por 


Amion (1) aussi fu mandez et v vint et là li recordèrent 


non relève en même temps une méprise beaucoup plus grave parce 
qu’elle intervertit l’ordre chronologique de deux générations succes- 
sives. L'auteur, en effet, s'appuie partout, pour la désignation des 
deux premiers propriétaires conous, sur deux rentiers, l’un de 1358 
et l’autre de 1382. Or, le prétendu rentier de 1358 porte en toutes 
lettres la date du 22 septembre 1396. Il y a donc lieu, pour chacune 
des maisons des deux places de rétablir ces propriétaires dans l’ordre 
normal de succession. 

(1°) Gille l’Ermite ou de l'Ermite avait fait partie des XXIIII en 1367 
avec Jacquemart Flouris, un des témoins de la présente enquête. Une 
maisou de la paroisse St-Géry, 8e tour, rue Ernestale, (rentier 1382, 
fol. 59) appartient « as hoirs Gille de l'Ermite ». 

(2°) La famille des Aurri apparaît dans nombre de documents des 
XIIe et XIVe siècles. « Elle compte, dit M. Guesnon, (La Satire à 
Arras au XIIe siècle, p.21.), vingt-sept membres inscrits au registre 
nécrologique des jongleurs entre 1231 et 1344 ». L’un d'eux même, 
Jean Aurri, est un de nos trouvères artésiens. Un autre Aurri, 
Riquière, figure parmi les personnages du Jeu de la feutllée d'Adam 
de la Halle. J’ai eu l’occasion de publier dans La confrérie de St-Eloï 
d’Arras la donation faite le 30 avril 1316 à la chapelle de St-Eloi en 
la Vigne, par Marguerite, veuve de Robert Aurri. On a vu plus haut 
que notre Robert avait été argentier en 1369 et échevin en 1370. Il 
mourut avant 1382 car, « la maison qui fu Robert Aurri, en le rue de 
Compiengne est as hoirs dudit Aurri », (rentier 1382, fol. 14) et un 
autre immeuble « en le Waranche » qui, également « fu Robert Aurri », 
est inscrit au nom de Philippot de Rue. On voit dans la Sigillographie 
d’Arras le sceau de notre Robert Aurri (pl. X, 12, 16 septembre 1364) 
et le sceau d’un autre Robert Aurri (pl. IX, 13, 26 novembre 1304). 

(4) Thomas Amion avait été de l’échevinage de 4357 (reg. mém. I, 
fol. 6). Le 4 janvier 1360, Jehan de Gongnelieu, doyen de Cambrai, 
gouverneur d'Artois, mande à Regnault Levoul, receveur d’Artois, de 
payer quatre écus et quart philippus, pour les dépens de sept jours 
des valets du prieur d’Aubigny, de Nevle du Luiton, Thomas Amion 
et plusieurs du Conseil du Seigneur, appelés à Cambrai pour régler 
une affaire concernant le seigneur de Rély. Les maîtres avaient été 
hébergés à l'hôtel du Gouverneur. (Arch. P.-de-C., À 692. De nou- 
veau échevin en 1367 (reg. mém. I, fol. 21), il le sera encore en 1382 
(rentier de 1382). Il était propriétaire de nombreux immeubles : d'une 
maison non loin « du Puch en le larderie », rue de la Braderie, 


ee 


eschevins comment il avoient esté monter à cheval pour 
convoier leurs gens et mettre hors, mais il avoient eu tel 
empeschement qu'il n’avoient peu passer avant et avoient 
esté moult fort pressé de rendre Le Bochu et en estoient alé 
parler le lieutenant et Andrieu Wion par devers le Conseil 
de Madame. Et se vit pluseurs en ledite hale qui avoient 
esté pour leurs démérites semons de la ville d'Arras à 
LX livres (1) qui voloient fourwagier,lesquelx se demenoient 


(rentier 1382, fol. 45) ; de trois maisons faisant suite aux hôtels de 
Jehan le Normant et de Nevle du Luiton, rue des Chariottes (ib., fol. 49); 
d’un jardin et de deux maisons dans une rue « alant du moelin a 
l'oille a le croix ou pré » (rue du Crinchon) (ib., fol. 68) ; de deux 
maisons près des Hounoters (place Ste-Croix) (ib., fol. 77) ; d’un més 
et de la terre par derrière sur la paroisse de la Basècle (Achicourt) 
(ib. fol. 449). Lui aussi donna en 1379 à la comtesse et à ses gens 
« plénière quittance » pour une maison démolie à Béthonsart 
(A. Guesnon, Invent. des Chartes d'Arras, pièce 136, note 4). Sur le 
cueilloir des rentes de St-Waast pour 1398, la maison des pois en 
l’abbaye est signalée comme appartenant à la veuve Thomas Amion. 
M. Guesnon a donné dans la Sigillographie d’Arras les sceaux de 
Guillaume Amion (1296-1327) et de Tassart Amion (1398). Le sceau 
de Thomas Amion, bien conservé, est appendu à une quittance qu'il 
délivra le 3 février 4365 à Regnault Levoul, d’une somme de « cent 
frans d’or » que la comtesse Margucrite, au nom de « sa très chière 
et zmée cousine, la dame de Saint Valier » avait mandé à son receveur 
général de payer à Thomas Amion. Ce sceau ne diffère de celui de 
Tassart que par un filet en bande. (Arch. du P.-de-C., A 719). 

(1) Voir dans la Charte de Philippe-Auguste (4194) et la confirma- 
tion de cette charte en 1211 par le fils ainé de Philippe-Auguste, le 
futur Louis VIII, (A. Guesnon, Invent. des Chartes, pièces 4 et 9) les 
nombreux cas où un bourgeois pouvait encourir cette lourde amende 
de 60 livres ,enviroy 1800 francs de la monnaie actuelle) : violation 
de domicile, vol, viol, hospitalité accordée à un banni de 60 livres, 
démenti donné à un échevin devant la justice, voies de fait sur un 
échevin, blessures non mortelles, etc., etc. En général, cette amende 
était infligée pour « bateures et navreures », c'est-à-dire pour coups 
et blessures. Les mœurs étaient brutales ; on a vu et on verra encore 
dans les notes de la présente « information » des exemples de violences 


eh, 


assez merveilleusement et y vit Colart du Chevalier, (1) uns 
vallet nommé Rosete, Jacotin Cousin, Pierret de Barp- 


exercées par des sergents ou des bourgeois. La haute bourgeoisie 
mème jouait à l’occasion du poing ou du couteau ; témoin l’aventure 
suivante ou on retrouvera, en 1390, sinon les personnages de l’enquête 
de 1373, du moins leurs descendants directs. Après une partie « de 
certain jeu de dez », Gilles Crespin et Jehan Louchart en vinrent aux 
injures et aux coups. Jacques Cardon prit le parti de son cousin Jehan 
et « navra vilainement d’un coutel au visage » Gilles Crespin, dont la 
vue fut « débilitée ». Malgré la tentative de réconciliation que Cardon 
fit faire par l'intermédiaire de Michel Augrenon auprès de Gilles 
Crespin, celui-ci, invoquant le vieil usage et « l’observance gardée 
en le ville d’Arras », se crut en droit de procéder par « voies de fait, 
par manière de contrevangement », contre son adversaire. « Il fit 
savoir audit Jacques qu'il se gardast de lui ». C'était une véritable 
déclaration de vendetta. Jacques ne sortit plus qu'accompagné de son 
cousin Colart de Paris, en arines. Gilles Crespin et ses amis surprirent 
ledit Colart sur le grand marché, « l'abatirent a terre » et le laissèrent 
sur place, mutilé de « la jambe senestre » et à moitié mort. Philippe 
le Hardi, duc de Bourgogne et comte d’Artois, envoya son chancelier 
et ses conseillers pour régler cette affaire. Jacques Cardon fut con- 
damné à faire amende honorable à Gilles Crespin, « à lui crier merci 
à sa personne en lui disant qu’il était... dolent de la bateure qu’il lui 
avait faite » et à lui payer 60 livres tournois « de dommages interests 
et despeus ». Gilles Crespin, de son côté, fut condamné à faire dans 
les mêmes conditions, amende honorable à Colart de Paris, au lieu où 
il fut battu, et à payer 200 livres parisis de dommages et intérêts. 
Jacques et Gilles devront, en outre, faire en personne et avant la 
Toussaint, un pèlerinage à « Notre Dame de Boulogne sus la mer ». 
(Arch. P.-de-C., À 994, 28 aoùt 1390). Ces amendes et d’autres moins 
élevées étaient souvent remises ou tout ou moins « modérées » par 
décision du souverain. On pourrait en citer de nombreux exemples 
analogues au suivant : « Philippe, duc de Bourgogne, « quitte et remet 
à Piérot le Cordouanier, prisonnier. la somme de quarante et six sols, 
en quoy il a été semons pour ce que nagaires il donna une buffe à 
une femine nommée Belotte le francoise, pour cause qu’elle disoit 
plusieurs laides paroles et infamables » (ib., A 799, 7 mai 1384). 

(1) On relève dans le rentier de 1382 (fol. 11) une maison appar- 
tenant à la veuve Colart du Chevalier « rue de le Croix » au faubourg 
Ronville, non loin de l’église St-Vincent. 


palmes (1}, Colin de Barli et pluseurs aultres dont il ne se 
recorde des noms et vit bien que, le lieutenant et Andrieu 
Wion (2) retourné du Conseil de Madame, li Bochus fu 
mandés querre qui estoit en prison et là fu jugé et délivré 
en disant qu'il n’estoit point trouvez semons et, le cose faite, 
cascun se départit et ala a se maison. Cil, requis de l’eure 


(1) S'agit-il ici de Pierre de Bapaume « tapisseur de hauteliche » 
qui, pour avoir avec son collègue Gilles de Marquais, « rappareilli » 
quarante-deux tapis appartenant à Philippe, duc de Bourgogne, reçut 
le 20 avril 1384 la somme de « vint frans du roy » ? (Arch. P.-de-C., 
A 799). D'autre part, un « Pierot de Bappaumes », le même peut-être, 
était propriétaire de la maison des Flagos d’argent. (Les flageolets et 
nou les fléaux, comme il est dit dans Les rues d’Arras), maison située 
sur la place du Châtelain, mais communiquant avec la rue actuelle du 
Collège, à laquelle elle donnait son nom (rentier 1382, fol. 58), et de 
deux maisons contiguës « dont li une fait le touquet (coin) devant 
l'Uys de fer » et par conséquent est située au coin de la rue des 
Grands Viéziers et de la Larderie (ib., fol. 140). | 

(2) André Wion, échevin en 1368-69 (reg. mém. I, fol. 22 et 23). 
Etait sans doute encore échevin en cette présente année 1373, car ce 
ne peut être qu’à un échevin que l’on a confié la mission d'aller avec 
le lieutenant du bailli vers le Conseil de la comtesse d'Artois. Figure 
sur la liste des échevins placée en tête du rentier de 1382. En 1399, 
Jacques Wion, « filz de deffuncts Andrieu Wion et demiselle Marie 
Dubos » était « personne foraine et non bourgeois ». Or, la ville avait 
droit à la moitié des meublewdélaissés par un bourgeois à un forain. 
Jacques Wion avait fait prendre dans la maison des Maillés, sur le 
grand marché (n9 33 actuel) « un grant baca de grès », d'où poursuite 
intentée par les « mayeur, eschevins et communité de la ville d’Arras » 
devant Hue de Villers « lieutenant de le garde de le prévosté de 
Bcaucaisne » en restitution du bac ou en paiement de cent sols parisis, 
valeur de la moitié de l’objet. Après opposition et débats, Jacques 
Wion dut payer « quatre escus d’or du coing et forge du roy ». Les 
échevins se montraient intransigeants lorsque les droits et privilèges 
de la bourgeoisie étaient en jeu. André Wion possédait le four des 
prétres, rue des Prêtres (actuellement des Pécollets) (rentier 1382, 
fol. 56) ; la susdite maison des Muillés, à cause de sa femme, (ib., 
fol. 86); une grande maison et sept petites maisons sur la paroisse 
St-Nicolas à Méaulens (ib., fol 151). 


nt 


dist qu'il estoit jours faillis et avant qu'il partissent de le 
hale, estoit 1l entre deux cloques, le première et le derraine. 
Requis quel gens furent enle grant assemblée qui n'estoient 
mie des parures de le ville, dist qu'il ne les aprocha point 
et pour ve n'en a aucune Cognoissance. 

VI. GuiLLAUME DE BEELLOY, demourant en le place Saint 
Géry, tesmoings juréset examinés sur le fait dessus dit, dist 
que le jour Saint Mahieu derrain passé, il vit bien en ledite 
place grant quantité de personnes qui avoient environné 
le connestable des arbalestriers et par espécial vit un vallet 
nommé Tetart qui tiroit par le bride ledit connestable et 
disoit à lui : par le sangc Dieu, s'il s'en aloit sans ce qu'il 
reheussent Le Bochu, il tueroit lui et son cheval et fu tant 
li dis connestable tiré et saquiés que il convint que il se 
retournast avec ledit commun qui lors estoit tous esmeus si 
comme il sembloit et autre cose n'en sait. 

VII. PIERRE DE PAULLI, dit LE BARBIER (1), sergant a 
cheval a Madame d'Artois de le age de XLV ans, si qu'il 
dist, tesmoings jurés et examinés sur le fait dessus dit, dist 
que le jour que li arbalestriers se monstrèrent d Arras quant 
il durent aler en l'ost, il estoit au marquiet d'Arras avec 
Jehan Dansaing (2), Estene Chauwart (3) et Jehan des 


(1) Un Piérot le Barbyer (Pierre li Barbiers, Pierre le Barbieur) 
possédait une maison dans la rue du Ffèsnes (des Portes-Cochères), 
derrière la maison de « le miauwe » (située au fond de l’actuelle place 
des Etats) (rentier 1382, fol. 153) et deux maisons contiguës à 
proximité du « Molin de Posterne » (ib., fol. 64). Peut-être n’y a-t-1l 
là qu’une simple homonymie. 

(2) Voir plus loin une note sur Jehan Dansaing qui est témoin dans 
l'affaire. 

(3) Estène (Esthevène ou Estienne) Chauwart est un des sergents 
dont on rencontre le plus fréquemment le nom dans les documenis de 
l’époque. Lui aussi sera un peu plus tard condamné à une amende de 
60 livres pour avoir retusé de payer aux échevins la taille de XIIT s. 
III d., « avoir mis main a coustel et désobéi a le justice ». La com- 
tesse Marguerite lui fit remise de cette amende le 43 avril 1381 « pour 
considéracion, dit-elle, de ce que Estevene Chauwart, notre sergent à 


« 


Auteulx (1) sergans à mache de Madame et là fu dit par 
Jehan Dansaing que par le sangc que Dieu respandi, li 
arbalestriers ne se partiroient d'Arras s'il n'avoient Le Bochu 
leur confrère et que c'’estoit leurs drois et que, qui l'en 
volroit croire, on l'iroit querre en prison de Madameet lidis 
Pierres li respondi qu'il disoit mal et que puis qu'il estoit a 
Madame il ne devoit dire ne conseiller cose qui fust contre 
luiet il respondi queançois avoit-ilesté confrère de l'arbaleste 
que à Madame et que vraiement on raroit ledit Bochu 
anchois qu'il partissent et que il y metteroit I lot de vin 
contre I flourin et lidis Pierres dist que il ne y metteroit 
point. 

VIII. Jaquemars FLouris (2), de le age de XLV ans ou 


mache est anciens homus (un vieil homme) et que longuement il nous 
a servi oudit office bien et loyaument » (Arch.P.-de-C., À 105). Deux 
maisons d’un seul tenant, dans « le rue Robert Quignié » (de la 
Coignée), dont l’une correspond à la maison actuellement habitée par 
notre ami Eugène Carlier, sont inscrites à son nom au rentier de 1382 
(fol. 87). 

(1) Voir dans la Sigillographie, pl. XI, 13, le sceau (18 décembre 
1398) d’un Jehan des Auteux. Il est probable qu'il s'agit de notre 
personnage. 

(2) Jacquemard ou Jacque Flouris apparaît à diverses reprises dans 
nos archives. Il faisait partie des XXIV en 1367 (reg. mém. I, fol 21 vo). 
Le 27 février 1388, une procuration générale est donnée, par devant 
les échevins de Lille, à Simon Sacquespée et Daniel de Lagrange par 
Henri de la Vacquerie et Marie de Puvinage, sa femme, pour vendre 
7 menc. en francs alleux à Ste-Catherine, près Arras. La vente a lieu 
le 8 août « par devant hommes aliiés ou tenans frans slloex ; Simon 
le Courtois, Jacques Flouris... Jehan Nemer:... al hostel dudit Jehan 
Nemeri, nommé les Carllaax, devant St-Jori » pour 50 francs d’or. 
L’acte fut passé par Nicaise Postel dont il sera parlé plus loin (H6pital 
St-Jean, série A. 3). Enfin un Jacque Flouri, le nôtre très probable- 
ment, figure dans l’échevinage de 1392 (A. Guesnon, Invent. des 
Chartes d’Arras, p. 155). Il possédait deux maisons sur la paroisse 
St-Maurice, 2e tour, (rentier 1382, fol. 93 et 94) rue Méaulens. 


nn, 


environ dist par son serment que il vitle mutacion (a) des- 
dis arbalestriers, comimencher un peu de là le maison des 
Pappeguais etles prousuitoutfendantle marquietjusques a le 
bretesque et là oy pluseurs fois que Li Leu de Hachicourt, (1) 
Machonchiaux et uns grant parmentier qui est de Houdaing 
et demeure en l'EÉstrée disoient en alant: par le sangec Dieu, 
ilne se partiroient de le ville ne yroient hors devant ce quil 
raroient Jehan Le Bochu leur confrère et avec yaux aloit 
uns vallés nommé Bauduins de Masières, (2) taneur, qui 
leur disoit: par le sangc que Dieux respandi, vous avez 
droit ; je prie a Dieu que de mauvais couteaulx puissiez vous 
estre tuez si vous vous partez sans le ravoir, quoique il en 
doive avenir et se ne gardez bien vos drois. Et depuis li dis 
Jaquemars Flouris qui dépose s'en rala de là en se maison 
et au revenu qu'il s'en revenoit a le maison du baillieu, (3) 
il oy a l'entrée du Cange que uns vallés nommé Rosete disoit 


(a) mutacion, commocion, moete, esmoelc sont tous mots synonymes 
de mouvement populaire. 

(1) Le 22 septembre 1380 Jehan Le Leu de Hachicourt, sergent à 
cheval au bailliage d'Arras fuit ajourner devantle bailli, au château 
d'Arras, Jacotin de Fontaines, accusé d’avoir tué Jean de Rigobart. 
Les échevins, estimant que Jacotin était leur justiciable, réclament 
contre cet empiétement de pouvoir et le baïlli Jehan DEeuel désavoue 
son sergent. (Arch. mun. AA, 6, n0 59). 

(2) Peut-on identifier ce Bauduins de Masières avec le Baudin de 
Marzières qu'on trouve parmi les XXIIIT en 1370 (reg. mém. I, fol. 27), 
le Bauduin de Maisières signalé comme greffier de la vintaine en 1378 
(A. Guesnon, Introd. au livre rouge de la vintaine, p. 32) etle Baudin 
de Maizières propriétaire de quatre maisons sur la paroisse St-Aubert 
Te tour, « non loin de la Croix au pré » (rentier de 1382. fol. 118) ? 
Les légères différences d'orthographe ne sont pas suffisantes pour 
écarter celte conjecture. 

(3) La maison du bailli était située daus la rue actuelle du Saumon, 
appelée, sur le plan partiel d'Arras dressé par dom Page au XVIIe 
siécle, rue du Bailliage. (Arch. du P.-de-C., H, 1182). Elle faisait 
face à l’angle de la rue de Justice vers la porte St-Nicolas. (Arch. hôp. 
St-Jean I, E 4, comptes des hôpitaux et maladreries), 


V0 = 


a pluseurs autres dontil n'a mie mémoire: parle sange Dieu, 
nous ne Waignerons riens se nous ne tuons tout. 

IX. Demisele BEATRIX pu MEXNIONNET (1) de le age de 
XXXII ans ou environ dist par son serment que combien 
que elle oist grant noyse et grant murmure en le ville le jour 
que le dite assemblée se fist, ne scet elle les personnes ne 
les paroles qui furent dites et ne fu avant des Quevallés (2), 
tant dist elle que aprez les coses faites ainsi que l'amie du 
Bochu retournoit et passoit devant l'uis d'elle qui dépose et 
sur ce que on li demandoit comment le cose aloit elle dist 
que ses maistres estoit délivrés et qu'il n'estoit mie en le 
puissance de Dame, de Seigneur, d'eschevins ne d’autres 
que ses maistres ne fust délivrés pour l'eure. 

X. AGNÈS DE LE PonTE, femme Wille Trisse (3), machon 
de le age de XXXVI ans ou environ dist par son serment 


9 


* 


(4) Il y avait à Arras une maison à l'enseigne du Mentonnet ou 
des Menionnés située entre les Cauderons et les Flagos d’argent 
(place du Chatelain). Il est probable que la demoiselle Béatrix appar- 
tenait à une famille qui avait été propriétaire de cette maison. Il est 
également probable que « Pierre de Nœux, des Menionnés, sergent 
à cheval au bailliage d'Arras en 1372 » (Arch. P.-de-C., A, 151), alors 
âgé de 49 ans (id., A, 990), un parent sans doute, la désigna comme 
témoin aux enquêteurs. On a vu, en effet, qu'il y avait beaucoup de 
sergents mêlés à cette affaire. Ce Pierrot des Ménionnés avait fait 
plusieurs Anglais prisonniers en 1371 et la comtesse d’Artois lui 
avait abandonné 100 francs sur les 500 francs d'or de leur rançon 
(id., A, 748). On le retrouve parmi « les frans hommes du chastel 
d'Arras » dans une information faite à Boussies en 1377 par Jehan 
Grenel, baïlli d'Arras (id., A, 991). 

(2) La maison des Quevallés (chevalets, petits chevaux), sise rue 
Ernestale, était voisine de l’hôtel des Masenghes (les Mésanges) sur 
l'emplacement duquel s’élève aujourd’hui la Banque de France (rentier 
4382, fol. 60). 

(3) Une quittance du maçon Wille Trisse, du 26 mars 1384, contient 
un petit détail intéressant ; il déclare « avoir ouvré de son mestier à 
paver une plache de XXX piés d’esquarrie, estant au praiel de le 
Court le Conte joignant la nouvelle salle pour faire uu jeu de palme 


que elle se recorde bien que le jour Saint Mahieu derrain 
passé, en l'eure que les arbalestriers ordenez pour aler en la 
guerre yssirent de le hale pour aler ent leur quemin, elle vit 
ainsi que le connestable nommé Regnault Wion, qui estoit 
connestable des arbalestriers vint en l'opposite de le maison 
qui fu Nevle du Luiton {1} que Jehan de Croisettes, qui 
siévoit derriere a piet, appella ledit connestable liquelx se 
retourna et tourna Île teste de son queval devers lui et le 
prinst li dis Jehan de Croisettes par le frain du cheval et 
conseilla a lui en parlant si bas que elle ny autre qu'elle 
sache ne orent cose qu'il desist et en ce moument elle vit 
Jehan de Reu, boursier, iiquelx estoit de le route de choux 
qui aloient en l'ost, monta sur le seul d'un huis et s'escria 
en haut : Connestable, connestable, vous voulez partir de le 
ville, mais j'enten que nulx de nos compaignons ne vous 
sievra se ne ravons nofre confrère et adont elle vit que ledit 
connestable, avec luiGille Crespin eschevin d'Arras retourna 
à revenir devers le marquié auquel on dist que les dis arba- 
lestriers se logèrent et furent grant pièce et y avoit grant 
multitude de gens mais ne scet qu'il v dirent ne quil y 
firent. 

XI. JEHAN DE CROISETTES (2), de le age de XXXVITI ans 


que Monseigneur le duc de Bourgogne y fait faire, pour VIII jours à 
III sols par Jour (Arch. P.-de-C., A, 803 . 

Agnès de le Porte était sans doute à la porte de sa maison située 
un peu plus haut que les Papegais, rue St-Nicolas (rue Emile Legrelle 
no 28) (rentier de 1382, fol. 2). 

(1) Il s’agit ici de la maison du Plonc, rue St-Nicolas. 

(2) Jehan de Croisettes, échevin en 1370 (reg. mém. 1, fol. 27), fut 
receveur général des aides « octroyées au roy pour la guerre es pays 
d’Artois, Boulonnais et St-Pol » comme l’atteste une quittance de 
Michel le Cambier, receveur général d’Artois pour cent francs d’or 
reçus le 22 janvier 14376 de Sainte de Paris, veuve de Jehan de Croi- 
settes (Arch. du P.-de-C., A, 762). La maison des Patines (no 30 de 
la Petite Place), appartenait à la veaive Jehan de Croisettes (rentier 


1382, fol. 41). 


Le 


ou environ, tesmoings jurés et requis sur le fait dessus dit, 
dist par son serment qu'il se recorde bien que le jour de 
Saint-Mahieu derrain passé, environ heure de Vespres, sur 
ce que le ville avoit ordené à envoier abalestriers en Fost,au 
mandement du roy notre sire, il ov a plaine bretesque crier 
que tout homme ordené pour aler en l'ost as saudées (a) de 
le ville widassent tantost et sans delay sur tel paine qu'il 
povoient encourre envers le ville et eschevins et assez tost 
apres il vit Regnault Wion, connestable des dis arbalestriers 
monter à cheval et aler devers le hale d'eschevins et le 
convoia en siévant apres jusques au Pellican, et quant ilfu 
alez jusques en le hale il retourna vers le marquiet et trouva 
Thumas Amion, Simon Sacqueespée (1) et autres et assez 
tôt après oy dire : vela le connestable qui s'en va, se retourna 
pour veir le muete en le rue Dame Sarre Wagonne pour 
adevancer ledit connestable et veir leur muete eten s'en aler 
encontra pluseurs gens qui tournoient à venir vers le grant 
marquiet, liquel murmuroient et disoient entre eulx : nous 
lairons nous ainsi despointer de nos drois et le disoient par 
manière de grant arrogance, si qu il li sembloit et pour ce 
qu'il les senti ainsi mal meus se tourna devers eschevins et 
leur dist: messieurs, mettez en ce remède et vit que le con- 
nestable et eschevins retournèrent devers le petit marquiet 
etilqui parle se traistavec Simon Sacqueespée devers Jehan 
le Verrier, (2) lieutenant, en disant qu'il meist reméde en ces 


(a) à la solde. | 

(4) J'ai noté plus haut que Simon Sacquespée était en 1373 échevin 
issant comme le connétable Regnault Wion et qu'il figurait sur la liste 
des {averniers fournisseurs de vin pour l’hôtel de la comtesse Mar- 
guerite. Il était propriétaire des Nonnettes, de l’Egle d'or, de l’Espée 
(rue de l’Abbaye), de la Couppe d’or (angle de la rue des Trois-Visages 
et de la rue du Marché-au-Filet), de l'Empereur (no 149 de la Petite- 
Place) et de trois maisons d’un seul tenant, dans le voisinage du 
moulin de poterne (rentier de 1382, fol. 47, 51, 53 et 64). 

(2) Un compte de Jehan le Verrier (1351) nous le montre « arant 
le baïl de l+ conté d’Arloys, des revenus, exploits et pourfis du lieu 

( 


besongnes pour Dieu afin de éviter le péril qui s en povoit 
ensiévir. Requis des noms, dist qu'il n'en scet nul nommer 
dont il ait a présent vraie cognoissance; dist encore que 
quant ledit connestable fu descendus, il vint devant esche- 
vins, avec lui Mahiu le Burier, présens ledit Jehan et vit 
que tousjours croissoient gens et y avoit grant murmure. 


que on dit le pooir maistre Adam » (Arch. du P.-de-C., A, 673). 
Le 13 août 1357, Jehan le Verrier est signalé comme barllt du pooir 
maïstre Adam (reg. mém. I, fol. 6). On a les comptes dudit Jehan, 
receveur du pooir maistre Adam, empres Arras, de 1358 à 1367 
(Bibliot. com. d'Arras, ms 1135, fol 20-27). Le 3 octobre 1361, il 
signe une quittance en qualité de sergent a cheval, receveur des 
avoines du gaule (Arch. P.-de-C., A, 698) ; il conservera ladite recette 
pendant longtemps, puisque par un mandement du 7 avril 1381, la 
comtesse Marguerite déclare Jehan le Verrier, jadis receveur de la 
gavène d'Arras, quitte des avoines qu'il lui devait encore (ibid. A, 103). 
Le 22 novembre 1362, il apparaît comme lieutenant du bailli d'Arras, 
Guy de Gouy, ‘reg. mém. T, fol. 15) fonction qu'il exerce encore en 
1381 {Areh. P.-de-C., A, 784). Il est aussi qualifié garde de la baillie 
d'Arras (reg. mém. I, fol. 15) et reçoit le # mars 1371 une commis- 
sion de receveur des bailliages d'Arras, d'Avesnes et d'Aubigny 
(Arch. P.-de-C., A, 98). À une époque imprécise, entre 1370 et 1380, 
après le décès de Regnault Levoul, receveur général d'Artois, l’Official 
et le Balli d'Arras écrivent à la comtesse Marguerite pour lui recom- 
mander Jehan le Verrier pour cet emploi considérable et font de lui 
un grand éloge 1hid., A. 4006). On poutrait se croire en présence de 
deux homonymes dont les carrières se seraient développées parallèle- 
ment, l’une dans les finances, l’autre dans l'administration. Il n’y a là 
sans doute qu’un exemple des changements ou des cumuls de fonctions 
si fréquents au moyen âge ct même en des temps plus rapprochés de 
nous. En tous cas, il ne saurait être question de deux générations de 
Le Verrier, attendu que Jehan, lieutenant du baïlli, avait 52 ans en 
4375 äbid., A, 990). Il a son sccau reproduit dans la Sigrll. d'Arras 
de M. A. Guesnon (pl. VI, no 11). 

Jehan le Verrier possédait deux maisons dans la rue des Corbilliers 
(rentier 4382, fol. 73), une maison à l’angle de la rue St-Etienne et 
de la rue Ste-Barbe (ibid., fol. 408) et une maison sur la paroisse 
Notre-Dame-en-Cité, 2e tour, en l’estrée (ibid., fol. 145). 


XII. Huarr DE CHasrenLon (1) de je age de LXITII ans 
ouenviron, tesmoings jurés et examinés sur le contenu dudit 
intendit (a) dist par son serment qu'il fu présens en le place 
Saint Géry, lau il vit que Regnault Wions, connestable des 
arbalestriers qui estoit montez a cheval avec pluseurs des 
eschevins pour conduire les arbalestriers esleus pour aler 
en l'ost fu avironnez de pluseurs et grant quantité de gens 
qui le prinrent efforchiement par le bride et le pressèrent de 
descendre, si comme il apparoit, en disant qu’il descendesist 
et fesist tant qu'ils reussent leur confrère hors de prison et 
que s'il ne le ravoient, il ne se partiroïent pointet ie tenoient 
tout court et vit qu'il le traittèrent si durement que ses che- 
vaulx (b) s'agenouilla, ou il descendi ; ne scet il qui dépose 
lequel ce fu, pour ce qu'il estoit au dehors de le presse des 
gens et qu'il avoit au devant de li grant multitude de gens. 


(4) Le 16 janvier 1368, (a. st.) Huart de Chastillon délivre la quit- 
tance suivante : « sache tout que jou, Huars de Kastillon, bourgois 
d'Arras cognois et confesse avoir eu et receu de madame d'Artois, par 
les mains de Jehan de Vy, receveur de Bappalmes, trente mencauds 
de blé, tel que du grant cens de Bappalimes .. duquel blé je me suis 
tenus pour content et bien paiés... En tesmoings de ce, j'ay ces lettres 
seelés de mon propre seel... » Ce document, le seul que J’aic trouvé 
sur le douzième témoin de l'enquête, a ceci d’intéressant qu'il est 
accompagné du sceau très bien conservé de Huart de Chastillon, qui 
paraît être d'argent au chevron de pourpre avec, en pointe une étoile 
et en chef un meuble difficile à reconnaître, vu les dimensions res- 
treintes du cachet. (Arch. P.-de-C., A, 728). | 

(a) L’intendit, d’après la définition donnée par les traités de juris- 
prudence, était autrefois une enquête faite, non comme aujourd’hui, 
au moyen de témoignages oraux et contradictoires, mais au moyen 
d’écritures communiquées aux parties qui avaient le droit d’y répondre 
par de nouveaux écrits. C’était une procédure interminable et dispen- 
dieuse. Déjà en 1364, une ordonnance de Charles V constate que l’on 
consumait beaucoup de temps et d'argent à dèbattre les éntendits, 1l 
résulte cependant de la présente information que le mot #ntendrt pou- 
vait s'appliquer à une enquête orale. 

(6) son cheval. 


—— 


Et li semble qu il faisoient sembiant de vouloir porter dom- 
mage audit Regnault, sil ne faisoit leur volunté. Et assez 
tost apres 1l qui dépose se parti dudit liu et s'en alla à se 
maison. Requis des noms de ceulx qui ainsi traittoient ledit 
Regnault dist qu'il en y avoit tant au devant de lui qu'il ne 
les povoit coisir. Item, dist que lui venu a se maison, il y 
trouva pluseurs compaignons buvans, entre lesquels estoit 
Regnault Louchars (1) liquel l'envoièrent au vin ou grant 
marchié. Et lors qu'il ÿ vint vit de loins grant quantité de 
gens qui estoient renghié à torses et à falos a tout leurs 
arbalestes où front du grant marchié au devantde le maison 
des [TE Luppars etavoient banière et penonceaux ventelans 
et sembloïent gens de guerre et renguiés pour combatre et 
avoient en leur compaignie grant plente de gens, qui avec 
eulx estoient, si comme il sembloit, et disoit on communé- 
ment qu il estotent esmeu et estoient bien taillé une malvaise 
œuvre et en avoient très grant doubte les boines gens de le 
ville et dist que ainsi qu'il revenoit de le taverne a tout son 
vin lis dis arbalestriers s'en revenoient parmi le dit marchié 
en venant vers le petit. Et admenoient entre eulx Jehan le 
Bochu et avec eulx et en leur route estoit Phillipache (2) le 


(1) Regnault Louchart appartenait à une ancienne famille dont les 
représentants jouèrent un rôle important dans l’histoire d'Arras aux 
XIITe et XIVe siècles, Lui-même (Reginaldus Louchars) fut échevin en 
4372-73 (reg. mém. I, fol. 27) (Invent. des Chartes d'Arras, pièce 124, 
affaire de Simon Augrenon rapportée plus haut). Il figure encore dans 
la liste échevinale inscrite en tête du rentier de 1395-96. On voit aussi 
son nom sur le rôle des tavernters qui fournissaient du vin à la Com- 
tesse, lors de ses séjours à Arras. 

(2) Philippache nous est connu par une affaire qui, soulevant un 
point de droit intéressant, avait ému les gens de métier. Ilavait donné 
« certains cuirs pour conrrer à un conreur ». Ledit Corroyeur, ayant 
besoin d'argent, les mit en gage chez un usurier, et prit la fuite. Le 
4er janvier 4367 (a. st.) Philippache, par devant les échevins et « tout 
l'estat de le ville » réclama ses cuirs, en offrant de payer le prix du 
corrovage. L'usurier prétendit, de son côté ne les rendre que si on lui 


= g5 


cordewanier qui en alant parloit a haute voix et adrechoit 
ses paroles as dis arbalestriers est asscavoir au Leu de 
Hachicourt, au connestable de dehors et aux autres dont il 
n’est mie recors des noms en disant ainsi : Par le sangc 
Dieu, beau seigneur, vous êtes bonne gent et preudome, 
vous wardez bien vos drois, tels gens comme vous estes 
doit on amer et par le sang Dieu avec vous vueil je vincre et 
morir ; or avant alons ent (a) querre les autres et wardez que 
vous ne vous en alez point sans avoir les ; encore en ya il 
a le maison le Castellain et a le court l'Evesque et par le 
sangc Dieu, qui m'en crera, nous les arons tous. Et s'en 
aloit en disant et en continuant les dites paroles et sem- 
blables de haute voix et combien que aucuns lui deissent 
el espécialement h Bochus qu'il n'en y avoit plus en le 
maison le Castellain, si disoit li dis Phillipache que si avoit 
et qu'il arorent tout. Requis des noms des présens dist quil 
estoit commis (b) et qu'il y avoit si grant presse de gens 
qu'il n'en y ravisa fors le dit Phillipache quil ooit-parler à 
le Leu de Hachicourt et eust assez à faire a le tenir et encore 
eust il de sen vin respandu pour le forche des gens. Et de là 
il s'en ala a se maison et plus n’en scet. 

XIII. JEHANS FILS NICHAISE LE PREUDOME, proxime et 
ami de Regnault Wion, à présent connestable des arbales- 
triers d'Arras, tesmoings jurés, ois et examinez sur le fait 
dessus dit, dist et dépose par son serment que le journée que 


remboursait ses avances. Les échevins donnérent raison au cordonnier 
par une sentence dont l’usurier fit appel au Parlement. Alors se posa 
la question de savoir, si les échevins devaient comparaître comme corps 
de ville, ou à titre personnel. Une assemblée de l'échevinage, de la 
vinglaine, des maieurs des gueudes et des bourgeois décida que « la 
cause estoit à deffendre à partie à la ville, ne mie as eschevins en leurs 
personnes, » On ignore l’issue du procés. ‘reg. mém. E, fol. 20). 

ta) d'ici. 

(b) I n’était pas là simple spectateur, mais chargé d’une commis- 
Sion. 


Qi 


li arbalestriers durent partir, est asscavoir le jour Saint 
Mahieu derrain passé il estoit en le grant ru Saint Nicolay 
devant les Pos d'argent et là vit que Tetars, Rosete, Colin de 
Bull, uns molequiniers qui demeure d'en costé le four 
dehors le porte Saint Nicolay ou de Méaulens, ITanotins de 
le Soioire, Jehans Haves et aucuns aultres dont il n’a mie 
mémoire des noms, vinrent audit Regnault et li disoient 
plusieurs fois et moult durement: Connestable, connestable, 
gardez que vous faites et acquittez le serment que vous avez 
à nous, Car vous ne partirez, ne Compaignon aussi, se ne 
ravons de prison le Bochu notre confrère. Et convint que 
lors que le dis Regnault, volsist ou non et par leur force, 
retournast avec yaux et ramenèrent en la plache Saint Géry 
et là, comme dessus, li dessus nommé avironnèrent le dit 
Regnault et le aherdent par le bride et par les gambes et li 
disoient que par le sange Dieu, s'il se partoit sans ravoir 
leur dit compaignon, il en moroit une fois. Lors li dis 
Regnault fu retournez et tant pourmenez entre yaux que 
jusques devant se maison et la descendi, volsist ou non, et, 
li descendu, li et les arbalestriers à tout leurs banières des- 
ploiès, ranguiet l'un devant l'autre s'en alèrent devers les 
III Luppars où grant marquiet et quant ïl vinrent Ià il 
envoièrent le dit Regnault en hale devers eschevins afin de 
ravoir le Bochu en continuant que pour inorir 1l ne se parti- 
roient sans le ravoir et fist tant le dis Regnault quil reut le 
Bochu, ne scet par quel voie et autre cose n'en scet du fait, 
si qu'il dist diligemment requis. 

XIV. MaiLzaRT DE MARQUETE (1), dist que le jour de le 


(4) Maillart de Marquete était un personnage important de la ville 
d’Arras. Les archives de l'hôpital St-Jean (A, 3) signalent une vente 
d'immeuble effectuée le 17 janvier 1369 (a. st.) par devant Guy de 
Gouy, bailli d'Arras, Maillart de Marquette, Jehan le Verrier, Simon 
de Wamin et Jean Agache, hommes de fief de lu comtesse d’Arlors. 
Le 26 février 1370, Pierre le Jonc, maître charpentier du château 


07 — 


commocion des arbalestriers, environ heure de complie il 
estoit devers se maison {1} ea le rue Ste Crois et vit passer 
devant lui un nommé {le nom est resté en blanc] demourant 
devant le Coulpe d’Or et estoit armez de sen bachinet mis et 
faisoit s’arbalestre porter apres lui et deseure ses armeures 
avoit vestu une houppellande de drap et les bras saquies ens 
et s’en aloit vers le grant marquié en grant haste et sembloit 
bien estre esmeus pour voloir porter dommage à aultre. Et 
lors s’en aia ou dit marchié au devant des III Luppars; lau 
il qui dépose le siévi, pour voir qu'il feroit. Et quant li dis 
(en blanc) vint là, il y trouva les arbalestriers renghiés à . 
banière desploiée etsembloit qu'il deussententrer en bataille. 
Et y avoit grant nombre des gens de le ville sur ledit marquié 
avec eulx qui les confortoient, si comme il sembloit de loins 
et lequelx il qui parle ne saroit nommer pour ce que a eulx 
congnoistre ne mettoit mie paine, ne aussi il ne vouloit aler 
près. Et dist que quant le dis vint entre les dis arbalestriers, 


d'Hesdin, passe une quittance par devant Maillard de Marquette, 
écuyer, châtelain d’Iesdin (Arch. du P.-de-C., A, 738). Adam de Mar- 
quette, dit Maillard, (Est-ce le même ?) est, en 1376, grand bailli de 
l’abbaye de St-Vaast (ibid., H, 10641. Par lettres patentes du 6novembre 
4381, la comtesse Marguerite autorise les échevins à aller en appel au 
Parlement de Paris contre les religieux de St-Waast qui avaient fait 
pendre Jean Guéminart, de Vis-en-Artois, lequel, d’après eux, s'était 
pendu de désespoir dans les prisons du couvent où l’avait fait enfermer 
Adam de Marquette, dit Maillard, mais que, en réalité, ils avaient 
laissé mourir de faim. C’était un conflit de juridiction. (Arch. mun., 
AA, 6, no 124). 

(1) La maison des Caperons (Jes trois chaperons), rue du Marché- 
au-Filet rentier de 1382, fol. 83). C’est dans cette maison que Nicolas 
Albergati, cardinal de Sainte Croix, logera en 1435, lors de la paix 
d'Arras. On a vu que la Coupe d’Or était située un peu plus bas, sur 
le même rang, à l'angle ce la rue des Trois-Visages. Maillard de 
Marquette possédait encore les deux maisons des Wacarres, (tambours 
ou timbales; rue de l’Abbaye (ibid., fol. 50) ; cinq maisons et un jardin, 
rue des Gauguiers (ibid., fol. 1442). 


—_ 88 — 


il despouilla se houppellande, tantost aussi comme tous 
esineus et le baïlla à son valet en disant : tien, porte à l'ostel 
et prinst s arbaleste en ses mains et demoura en pur (a)ses 
armeures. Et estendoit ses bras l'un après l’autre comme 
s il se volsist ensaier a combatre et gambioit de ses gambes 
devant les autres et paulmioit (b) son arbalestre en disant : 
Or cha, ore est il temps de voler, or avant il v fait bon, il a 
grant temps que nous ne volames, or est le jours ; Pendus 
soit qui bien ne le fera, et sembloit à ses manières et a ses 
paroles qu'il deust incontinent lui aler combatre. Et quant 
il qui dépose vit et oy les dites contencions et paroles il s'en 
revint assez tost en se maison et plus n'en scet, fors que il 
dist et afferme én se conscience que si comme il lui puet lors 
apparoir par ce que dit a, hi tient ledit (en blanc) estre et 
avoir esté de male volunté et ghendreur (ce) et eust esté tous 
liés (d) se mal fust advenu. 

XV. JEHAXS DaNsaixG (1) sergant a mache, de le age de 
XXXVI ans ou environ, tesmoings jurés etexaminés sur le 


(a) sans rien autre que son armure. 

(6) frapper de la paume. | 

(c) gendreure (dietre de Godefroy) signifie na/ssanre, en latin genus, 
Ja race ; male ghendreur correspondrait assez bien en ce cas à notre mot 
racaille. 

(d) joyeux. en liesse. 

(4) Jehan Dansaing avait été accusé par le sergent à cheval Pierre 
de Paully, dit le barbier, 7€ témoin, d'avoir excité les arbalétriers 
mutinés. Entendu à son tour, il laisse voir sa sympathie pour ses 
confrères de l’arbalète, mais il prétend que les propos qu’on lui a prêtés 
ont été tenus par Morel ou Morians Béchon, et qu’en présence de la 
tournure des événements il rentra dans sa maison, sise au grand 
marché: Dans ces parages, je n’ai trouvé qu’un Jehan Dansaing, un 
de ces boulangers qui signèrent en 1371, avec Robert Rose, une pro- 
testation contre les exigences de la veuve du maréchal d'Audrenehem 
(voir plus haut}. Il demeurait dans la maison désignée comme halle 
des basiniers et « as saulers de vaque » (n0 17 de la rue de la Taille- 
rie: maison qu'il vendit le 7 mars 1380 à Jehan Herbaut. 

C’est là sans doute, chez son père peut-être que notre témoin habi- 


— 89 — 


fait de la commocion faite et avenue en le ville d'Arras le 
inerquedi jour Saint Mahieu l'an mil GCC LXXIII, dist par 
son serment que ainsi que le dit jour environ apres heure 
de vespres cantées, il estoit ales boire a l'ostel au Æaubert 
avec Mahiu du Veellet sergant qui aloit en le route (a) des 
autres en l'ost en le compaignie de Regnault Wion connes- 
table des arbalestriers, li quelx Mahieux paioit se bien alée(b} 
et yvestoitavec Simon du Chevalier, Moriaux Bechon, Jehan 
de Monchiaux (1), pettier, demourant devers Sainte Croix. 
Le dis Jehans de Monchiaux qui estoit vssus pour querre 
des nois, à son retourner qu'il fist, dist as autres dessus 
nommez : Vous ne savez, li arbalestriers qui doivent aler en 
l'ost n'iront point avant, se il ne ront leurs confrères qui 
sont en prison et rendront leurs cotes et leur argent. Il oy 
que le dis Moriaux Bechon et devant et après disoit : par le 
sangc Dieu il ne fu onques heure que il ne les reussent et 
volroit mieux qu'il en morust VC (500) que on neles reust et 
il qui parle dist que il se taisist, de par le diable, et il dist : 
je me tais, je ne cuide riens meffaire au dire et dist que 
adont les dessus dis estoient en le halle ; Se se départirent 
de le taverne ; et pour le mürmure et pour doubte que il eu 
de le fureur du commun, en espécial de chiaux de le dite 
assemblée s'en ala a se maison laquelle siet sur le grant 
marchié d'Arras; ne demoura pas longe temps que il vit le 
connestable de dehors nommé {en blanc) venir une maque 
en se main, de lez lui un penonchel et en se compaignie 
environ jusques au nombre de XVI, prendre leur quemin à 


tait, à moins que le boulanger et le sergent ne soient qu'une seule et 
même personne. Il n’est pas sans exemple en effet, que les sergents, 
en dehors de leur service, aient exercé un métier. 

(a) bande, compagnie. 

1h) on disait : payer sa bien allée, comme on dit encore : payer sa 
bien venuc. 

(1) On voit en 1379 un Jehan de Monchiaus portier de la chatellenie 
d'Arras (?) (Arch. P.-de-C. A, 773). 


— 90 — 


venir devers le grant marquié et là se rengua et adont, tout 
le commun commencha a murmurer : Vechi un malvaiz 
signe, grans meskies {a) en verra, ne demoura mie grant- 
ment (v, que les autres de la route sievirent à tout le grant 
baniere de l’enseingne des arbalestriers et s’alèrent renguier 
avec le- autres et disoient à tous chiaux qu'il encontroient : 
alez qu:rre vos ars et venez avec nous, et assez tost après, 
furent bien assemblé en leur route jusques a IIm (2.000) 
personnes et vit bien passer par devant se maison jusques 
a C arbalestriers a grans routées et ordenance de assemblée 
et avoient falos, les trompes de le ville, challemelles et cor- 
nemuses ; les aucuns des bonnes gens de le ville en estoient 
courchié et les autres en estoient tout liés et en parloit 
cascuns a sa volunté et à sa guise ; des paroles ne se recorde 
mie, fors tant qu'il y vit bien un nommé Jehan Havet, 
Engueraniet le Cauffourier (1), Jacotin Cousin, Andrieu le 
viézier et son fil nommé (en blanc), Hanotin Bridoul, 
Mahieu le Ploumier, Pierret de Bappalmes. 

XVI. NicnaisE PosTEL (2), clerc, demourant a Arras, enle 
plache St Gery, de le age de XX XV ans ouenviron, si comme 


(a) méchefs, malheurs. 

(b) grandement ; c’est le mot gramin de notre patois artésien avec 
le sens de beaucoup. 

(1) Le 22 novembre 1374, Jehan d’Arras, receveur particulier de la 
baillie d'Arras, reçoit mandement de donner deux sous d’or en plus 
des 16 francs dus à Enguerran le Caufvurier qui, pour ce prix, avait 
« marchandé de charrier les terains, pieres et moelons cheus en le 
fontaine de le maison du chastelain ». Il avait exposé aux gens du 
Conseil qu’il était pauvre et qu'il y avait mis du sien, ce qu’ils avaient 
trouvé être vrai (Arch. P.-de-C., A, 758). Cependant, à moins d’une 
homonymie possible, mais peu probable pour un nom peu banal, notre 
Enguerran était propriétaire de quatre maisons sur la paroisse St-Jean- 
Ronville, trois d’un seul tenant à quelques pas de ladite église et une 
au faubourg (rentier de 1382, fol. 3 et 10. et de plusieurs maisons sur 
la paroisse St-Maurice (ibid., fol. 414). 

(2) Nicaise Pustel, issu d’une famille de Montreuil, étair clerc, maitre 
ès-arts et bachelier (Arch. P.-de-C., H, Méaulens et Boves). On trouve 


— 91 — 


il dist, tesmoings jurés et examinés en ceste présente audi- 
cion ou informacion, dfst et dépose par son serment que le 
jour de Saint Mahieu derrain passé, que le connestable et 
p useurs des confrères de l'arbaleste de la ville d'Arras 


souvent son nom dans les documents de l’époque : quittance par 
devant Nicaise Postel, notaire en la cour d’Arras (ibid., A, 722) ; 
acte passé sous les seings des notaires apostoliques, Nicaise, dit le 
Caron de Thilloy et Nicaise Postel, 9 juillet 4373 (Arch. mun. AA, 
41, n° 82) ; au bas de l'acte relatant le serment à la bourgeoisie, prêté 
le 8 janvier 1391 par Grars Wambours, fils du bailli de Béthune : 
« Ego Nichæsius Postel, clericus attrebatensis dyocæsis, publicus 
apostolica et impertali auctoritate tabellio... (A. Guesnon, Invent. 
des Chartes d'Arras, pièce 136), etc., etc., Ainsi Nicaise Postel était à 
la fois notaire royal, apostolique et impérial, ce qui rendait son pou- 
voir beaucoup plus étendu et moins sujet à contestations. En effet, 
les notaires apostoliques et impériaux qui recevaient leur investiture 
du pape ou de l’empereur n'avaient, en principe, que le droit d’instru- 
menter dans les affaires ecclésiastiques ou sur les terres d’Empire ; 
mais ils n’hésitaient pas à empièter sur les attributions des votaires 
royaux et s'ingéraient de recevoir toutes sortes d’actes même concer- 
nant les affaires temporelles, ou en dehors des terres soumises à Ja 
suzeraineté de l’Empereur, d'où plaintes, conflits et protestations, si 
bien que Charles VIII défendra par un édit de 1490 de faire passer ni 
recevoir aucun contrat par notaires apostuliques ou impériaux, en 
matière temporelle, à peine de nullité de l'acte ainsi passé. (Voir Guyot, 
Répertoire de jurisprudence, 1184, tome 19, p. 218 et suiv.) Dans 
ua procès, en 1375, Nicaise Pustel, témoin avec Jehan Grenel, baïlli 
d’Arras, 40 ans, Jehan le Verrier, lieutenant du bailli, 52 ans, et 
Pierre de Noé, dit des Menionnés, 51 ans, figure sous le titre de 
« desservant le clergié de le baillie d'Arras, 37 ans » (Arch. du P.-de-C., 
A, 990). 

Le Seing de Nicaise Postel est reproduit dans l'article de M. J. M. 
Richard sur les marques des notaires aux XIIIe et XIVe siècles (Bulle- 
lin des Antiquités Départementales, tome 4, p. 420. fig. 8 et8 bis). 

Nicaise Postel possédait sur la place St-Géry, près de la halle éche- 
vinale dont elles n'étaient séparées que par la maison de Jehan du 
Tertre, deux maisons sises sut l'emplacement du palais de justice 
actuel. (rentier 4382. fol. 4) et une maison sur la paroisse St-Nicolas 
sur les fossés, 9 tour, à St-Sauveur (ibid., fol. 33). 


09 


estoient ordené pour partir et aler as soudées de ledite ville 
en l’ost et ou service du roy, nostre sire, il estoit en se dite 
maison, à heure de vespres ou environ et oy le ryu-{(a) et le 
muete que les dits saudoiers faisoient à leur partement en 
ledite plache et pour ycelle cause ala a l'entrée de son huiset 
vit que, en ycelle place Saint Géry, avoit bien assemblé 
mil personnes, entre lesquelx estoit li dit connestable, mon- 
tez et ordenez pour mettre hors (b) les dis saudoiers et leur 
caroy et aussi y avoit des eschevins et pluseurs des bonnes 
gens de le ville qui estoient monté à cheval pour faire le dit 
convoy (c) plus honnorablement. Et là vit il qui dépose que 
grant quantité de compaignons, si comme Tetars, li enfant 
Rosete, Colin de Bulli et pluseurs autres dont il n’a nulle 
mémoire de leurs noms se arroutèrent (d) entour ledit con- 
nestable, en le tirant par les règnes de son cheval et par les 
estrivières de se selle, en disant que par le sangc Dieuil ne 
s'en yroit mie ainsi qu'il cuidoit, ne leur confrère (e) avec 
et qu il raroient anchois de prison le Bochu leur confrère et 
auxi qu'il aroient tout forwagiet et tinrent lors en telle 
manière ledit connestable qu'il convint (/) qu'il et ses che- 
vaux, volsist ou non, retournast avec eulx aultres devers 
le halle d'eschevins et en telle manière et de si grant rigueur 
que a peu que sondit cheval ne fu reculez et passez par der. 
rière en un celier et pour ce fu que il qui parle, véans le dite 
mutacion qui estoit encommenchié, si qu'il sembloit, a fin 
de mutacion de commun ou d'esmuete de ville, heut dudit 
fait grant doubte que grant inconvéniens et rebellions et fais 


(a) bruit. 
(b) conduire les soldats hors de la ville. en l’ost. 
(c) pour convoyer. 
(d) s’attroupèrent autour. 
(e) ici au pluriel, à la ligne suivante au singulier. 
 (f) qu’il fallàt que lui et son cheval, bon gré mal gré... 


= 0 = 


de communauté (a) ne s'en ensiévist des malvais oultrageux : 
contre les bons et espécialement contre les officiers du Sei- 
gneur a qui le délivrance dudit Bochu et le fourwagement 
des dis coufrères appartenoiïient et, pour ce, se enferma très 
fort en son hostel et clost son huis et ses basses fenètres de 
devant et ne vit plus du dit fait ne de ce que depuis on dist 
que s’en ensievit. | 


(a) mutacion de commun, esmuete de ville, fais de communauté, 
trois expressions qui signifient mouvement populaire, révolte du 
commun ou du peuple. 


Brest 


"VIVE L'EMPEREUR!” 


Surun dessin reproduisantuntableau de Raffet 


PAR 


M. Edmond PILAT 


Membre résidant 


——— 28 EE ———————— 


GE n'estencor qu'un gosse et le sabre blafard 

ë À De sa rouge embrassade au front déjà le baise, 
De rage et de dépit s'allume son regard 

Et son cri de douleur devient la Marseillaise. 


Il est homme. À Hochstedt, troué de part en part, 
Il tombe ensanglanté, braise dans la fournaise, 
La plainte qu'il rugit est le Chant du Départ ; — 
Tomber en cränant, c'est tomber à la française ! 


Sur tous les champs de gloire il a nargué la Mort; 
Il a vu l'Italie et l'Autriche et l'Espagne, 
Il a, sur les chemins, connu le froid qui mord... 


Plus de dix fois blessé, — car à tout coupl'on gagne 
À cejeu, — le grognard sait aussi comme on meurt, 
Et son défi suprême est : « Vive l'Empereur ! » 


324 


Pour les Morts du ‘ Vendémia 


+ © 


Le 
PAR 


M. Edmond PILAT 


Membre résidant 


Re noble tombeau! Salut Vendémiaire ! 

(9 Le geste qui convient est un geste d'orgueil; 
Nous verserons pourtant nos pleurs et nos prières 
Sur vous, enfants ravis à la Patrie en deuil! 


Lorsque voici deux ans aussi le Pluviôse 

Donnait à nos marins l'Océan pour tombeau, 
Celui-ci défiait : (« Vienne encore qui l'ose ! » 
Vous avez dit : « Présents! » et ce mot-là fut beau! 


Bravant la mer sournoise où le danger se cache, 
Enclos dans l'acier comme dans un cercueil, 
Chaque jour, ignorés, pour accomplir la tâche, 
Des portes de la Mort vous heurtiez le dur seuil! 


Et voici qu à la fin elles se sont ouvertes. 
Maisilfautquetoutgrands tournentleslourds vantaux 
Car menant le convoi des dépouilles inertes, 

La Gloire et la Pitié. venant dans leurs manteaux 


002 


Ou funèbres, ou teints des pourpres des batailles, 
Et portant dans leurs bras les immortels lauriers, 
Conduiront devant vous de belles funérailles ! 

Et pendant ce temps-là, la France va prier. 


Notre France qui croit, et sait la récompense 

Que Dieu donne aux héros du simpleet pur devoir, 
Du péril accepté, gaiment, sans qu'on y pense. 
Aussi notre prière aura su l'émouvoir ! 


IT 


Oh ! la lugubre fin! Pas d'ennemi qu'on brave... 
Mais notre Saint-Louis dans le brouillard venant, 
Vous coupeen deux,soudain,du choc de son étrave, 
Et vous disparaissez dans le flot bouillonnant, 


Vingt quatre... Lieutenant Prioul...Audic,enseigne.… 
Et vous autres aussi que l'on devrait citer, 

Mais vos noms trop obscurs, que l'Histoire dédaigne, 
Vivront sur le granit, au cœur de la Cité. 


Il faudrait qu'un poète, et meilleur et plus digne, 
Déchaïne en votre honneur la strophe au rudeessort, 
Et rendant par ses vers votre mémoire insigne, 
Fasse aux cœurs généreux envier votre sort ! 


Ce que vous défendiez dans le Vendémiaire, 
C'est tout notre génie et tout notre Idéal, 
Car en accomplissant la tâche coutumière, 
De l'effort de chacun naît le succès total. 


Un jour, proche peut-être, à l'ennemi barbare, 

Il faudra faire obstacle, au prix de notre sang, 
Répondant à l'appel des guerrières fanfares, 

O chers Morts, vous viendrez marcher parmi nos rangs! 


ARR 


PAR 


M. Léonce VILTART 


Membre résidant 


En esthétique, quiconque est et 
sait quelque chose, doit obéir à 
ses tendances, à ses instincts, à 
son sentiment. 

C. Le GENTIL. 


GvusravE CoLin naquit à Arras. Son père collectionnait 
fr les médailles, aimait les fleurs.., la ligneet la couleur ; 
un de ses oncles recherchait les reliques du passé, boiseries, 
tableaux, gravures ; lui, était un grand et admirable | 
garçon, un superbe bouillon de culture (1). 

Frais émoulu des Humanités dontil reste toujours quelque 


chose dans un cerveau ordinaire et, à fortiori, dans une 


(4) Le mot est de Coin, appliqué à une autre et même... charmante 
personne. Il en a eu beaucoup, pittoresques et clairs. Quel homme. 
d'esprit ! H est mort à 82 ans et il en eut toute sa vie... Quand, à /a 
République Française, il causait avec GamBerra, il y avait deux 
RUGGIERI. 

Avant de prendre la plume, j'ai essayé d'entendre encore une fois sa 
voix ; et d'entrer, comme jadis, en communion avec lui. Je tiens à le 
dire. 


1 


UN 


intelligence, Couix entra dans l'atelier de DUriILLEUX à ARRAS. 

Qu'est-ce que DuriLLeux ? On peut lire, à son sujet, Sa 
biographie par M. LE Gexriz, et Constant Dutilleux, par 
Gustave Couix lui-même; en commencant par M. LE GENTIL, 
un gentilhonme qui avait beaucoup de lettres, un artiste et 
un savant... Il fut de l'Académie... Au point de vue docu- 
mentaire, on peut préférer le travail de M. LE GENTIL ; à 
d'autres points de vue, celui de Gustave Coin, d'une langue 
quipeintl'homme, avec de grandioses envolées vers l'horizon 
que nul n'a touché. 

DuriLLeux n'était pas seulement un très habile artiste, 
paysagiste et portraitiste ; c était encore un Humaniste qui, 
toujours, s'abreuva aux grandes sources ; c'était un écrivain, 
un penseur. Ajoutons qu il était en relations avec DELACROIX, 
son ami, et qu'il fut un de ses exécuteurs testamentaires, 
avec CoroT. Est-ce trop dire que Coin eut trois maîtres à 
Arras et qu'il profita de leurs leçons ? 

Après l'atelier arrageois, ce fut l'Ecole des Beaux-Arts 
avec l'enseignement de CoururE... € Couture... Thomas, 
dit plus tard son élève, le prénom dispense d'en dire plus 
long. » 

Lorsque Corix le quitta, DuTiLLEUx écrivit : « Ce grand 
diable grimpe avec une ardeur sans pareille et ira haut. » La 
prédiction s'est réalisée. 

Se tromperait qui croirait que l'Ecole des Beaux-Arts soit 
un pensionnat de demoiselles clos et gardé. On y va,onny 
va pas et le compte v est tout de mème, pourvu qu'on 
n'oublie pas de verser entre les mains du masster. COLIN 
avait de grandes jambes pour y aller et pour en sortir. Il ne 
fut pas un pompier ! 

Un pompier ! Ah! qu'il me soit permis de donner ici un 
souvenir à Louis-NoëL dont CoLix saluait le Père Halluin 
et le Faidherbe. Pompier ! Comme certaine coterie l'a dit, 
l'auteur des œuvres qui viennent d'être nommées, de David 
d'Angers, de la Vénus qui est au MUSÉE D'ARRas et du buste 


— 95 — 


de M. Paris. Ah ! qu’il n'en appelle pas à la Postérité ; la 
cause est jugée. | | | 

Où en étions-nous ?.. À Gustave CoLiN qui n'allait pas 
souvent à l'Ecole. Avait-il tort ? Avait-il raison ? C'est une 
question à étudier, mais laissée de côté. À la date où nous 
sommes, les enseignements de l'Ecole — technique toujours 
nécessaire à part, — n étaient pas sans contradicteurs. Les 
pompiers pompaient ; mais les libres esprits regardaient la 
vie ; les grandes jambes battaient la campagne et même le 
boulevard... ce qui n'a jamais été tourner le dos à l'Art, 

Que se passa-t-il encore de remarquable dans l'existence 
de celui dont nous parlons, avant l’année 1863 où il présenta 
au Salon le Jeu de Balles au pays basque, depuis longtemps 
la propriété de M. BERNARD, d'Arras, un de ces amateurs 
éclairés qui vont au-devant du talent même méconnu ? : 
Qu'importe? Il y avait, au Salon des Refusés, une toile qu'il 
était urgent de voir. Les amateurs prononçaient les noms de 
WisTLER, de MaxET et de Coin ; la Critique les écrivait. Le 
Jeu de Balles. refusé à l’officiel Salon, avait été reçu en face, 
et on l’acclamait. Quel beau tapage! L'Œucre, roman natu- 
raliste mais documenté, l'a rappelé. 

Entrer dans la carrière en protestant contre les décisions 
du jury, de la seule des Institutions que, ni les réquisitoires 
les plus violents, ni les haïines les plus justifiées, ni les plus 
criantes injustices, n'ont pu ébranler, de la seule que la 
République ait recueilie avec des tendresses de mère dans 
le giron de l'Empire, de la seule que le XIX£ siècle ait trans- 
mise au XX°, que le XX° transmettra au XXI, et ainsi de 
suite jusqu’à la révolution finale des temps... Entrer de ce 
pied-là dans la carrière, à notre pauvre Gustave CoL1x ! 

Maintenant, 1870. Garde national, Couix subit toutes les 
péripéties du siège et écrivit des vers, iambes enflammés. 
Jetons un voile de deuil, non pas sur les vers du poète et du 
patriote... sur l'époque. On a dit que deuil était synonvme 
de souvenir et d'espérance. 


no 


Ensuite c'est IS7I. Après lécrasement de la COMMUXE, la 
France renait et, ce qui le prouve mieux que le paiement 
partiel de l'Indemnité, c'est l'ouverture du Salon. Rien de 
changé en Art, d'ailleurs, sauf quelques fonctionnaires. La 
Coterie était impérialiste ; elle est républicaine, elle eût été 
radicale-socialiste, si celte nuance avait été trouvée par les 
chimistes politiques. 

[Inutile de dire que CoLiN avait {onjours, TOUJOURS, été 
républicain ; de longue date il était lié avec GAMBETTA ; il 
fut des premiers collaborateurs de la 2epnhlique Française à 
laquelle il donna des articles remarqués. 

Le mot fameux et classique : (Ce que CoroT a peint, 
c'était moins la nature que l'amour qu'il avait pour elle », 
est 2 lui, dans un de ces articles. 

Il n en fut pas moins traqué qu'auparavant. 

Le Pouvoir des Pouvoirs daigna parfois Iui ouvrir la 
porte. pour le mettre dans le petit coin, et F'accrocher très 
haut. Les toiles, faites pour être vues de face, devenaient 
des plafonds. 


Recu en 1880 par un jurv composé de peintres etd hommes 


de lettres, des pontifes et des laïques, Corix obtint une troi- 


sième médaille qui, au palmarès, devint une nention 
HONORABLE. 

Fureur, rage et désespoir qui se traduisirent plus d'une 
fois. Il était le plus tendre, le plus serviable des amis, le 
plus dur et le plus eruel des ennemis. Trop tard il apprit, 
avec quelques autres, qu'il n° va rien de plus fâcheux que 
de traduire clairement ce que l'on a concu aisément. 

[ y avait, à Paris, un Gerele qui s'appelait et s'appelle 
encore l'Æpatant, Cercle d'hommes politiques, de Httérateurs 
et d'artistes, qui faisait et fait encore, chaque année, une 
exposition, un Salon avant le Salon, sous les mêmes inspi- 
rations. 

CoLIX avait envoyé ; il était et ildevait ètre de l’Æpatant.…. 
Le jour du Vernissage, lui qui élait toujours en veston, mit 


— 101 — 


sa jaquette et le tout-Paris, le gratin du gratin, ne fut pas 
surpris d'avoir son salut, car il en faisait partie depuis long- 
temps. Ses toiles se trouvaient dans la dernière salle, un trou 
avec de l'ombre; je risque le mot : un four. Et je présente 
des excuses. 

Gustave CoLix qui n'était que membre correspondant de 
notre Compagnie, n'eut pas la même civilité..… A la sortie, 
une voix lui dit : | 

— (Eh bien ! CouixX, vous ne me reconnaissez pas ? » 

L'interpellé se retourna et reconnut son ancien collabo- 
rateur à {a République Française, le Président de l’Epatant, 
Monsieur SPULLER... 

— («Comment c'est vous, fit-il avec surprise du haut de 
ses cinq pieds, siX pouces, je croyais que vous étiez resté 
au poteau de SATORY ! » 

Inutile d'insister ; la situation est claire. Traqué par les 
uns, honni par les autres, 1l ne lui restait que peu d'amis; 
les uns chérissaient l'homme et l'artiste ; les autres étaient, 
en outre, ses clients. Qui faut-il citer? Le prince Doria, 
MM. IfazarD, Currrizs, ROUART, sans oublier les amateurs 
d'Arras. Ah ! qu'il était heureux quand une de ses œuvres 
prenait le chemin de chez nous; et plus heureux encore, 
quand le facteur lui apportait le Courrier ou l’Acentr. Un 
amoureux d'art, eñt-1l la plus jeune des plumes, pouvait, 
sans le froisser, fui mesurer les élowes ; sa reconnaissance 
était grande, et cest ainsi que s'est formée au moins une 
amitié. | 

Pour ne rien céler, Corx en fut réduit à l’ultina ratio, la 
vente à l'hôtel Drouot, njour, en passant rue Drouot, mes 
veux tombérent sur une affiche annoncant une vente de 
notre compatriote; Jentrais. Je ne fus pas séduit. Les ver- 
dures du pavs basque me parurent dures, et, criard, le bleu 
des ciels. Seule, une petite toile, un coteau, des peupliers, 
une chèvre, me ravit. Comme tous les coupables qui avouent, 
je plaide les circonstances atténuantes..…. La salle était, à 
coup sûr, trop petite, le Jour insuflisant.….. 


— 102 — 


Quelques jours après, je rendis visite au peintre. Le soir 
venu, il fumait, Comme toujours, écroulé sur un divan. À 
une question discrète sur le résultat de sa vente, il répondit : 

« Ma vente, ce n'est pas un désastre, c'est un SEDAN ! » 

Dans ces conditions, Couix n'avait pas augmenté son 
patrimoine. La lutte pour la vie était dure, lorsque fut fondée 
LA SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS, dont il fut un des 
premiers adhérents... naturellement. 

Trop sincère pour farder mes impressions, je dis que ses 
envois me frappèrent moins que ceux de maints de ses 
confrères qui, entrant dans la carrière, ne s'amoindrissaient 
pas en se répélant ; je ne men réjouis pas moins de ce que 
la Renommée embouchàt enfin sa trompette. Je savais déjà 
que, si la justice est immanente, elle est lente, et qu'il faut 
longtemps l'espérer. | 

Le temps ües épreuves était enfin passé. CoLix fut nommé 
chevalier de la Légion d Honneur, puis officier, tout comme 
les Pontifes sans originalité, ni vrai talent (car le vrai talent 
est original), du Salon d'à-côté, avec cette différence que le 
ruban rouge était accroché à la boutonnière d'un peintre 
d'un écrivain, d'un homme d'esprit et de cœur, dont on peut 
noter ies défaillances, mais dont les œuvres resteront depout, 
pour la gloire de leur auteur et de la Cité qui lui a donné le 
jour. 

Notre musée posséde la Barre de la Bidassou qui, pour 
qui sait rapprocher, est dela mème gamme que la Barque du 
Dante de DELACRoIx ; La Course de N'ovillos, une admirable 
palette : nos amateurs possèdent plus de cinquante toiles, 
tableaux, études, pochades, toutes du plus haut intérêt (1). 


(4) M. C. Le Gexrie a donné la liste de presque toutes les œuvres 
de Gustave Couin qui sont à Arras, dans un article publié dans le 
Courrier du Pas-du-Calaïs en 1890 ou 1881. On y trouve également 
une trés intéressante biographie. 

On y remarque également les trois lignes, épigraphe de cette esquisse. 


— 103 — 


Que l'on cherche ! On prononcera le nom de DuUriLLEux et 
même celui de Coror. | | 

Notre ville peut ne pas se croire tenue d'élever le plus 
modeste des monuments à son glorieux enfant ; on a 
consommé tant de marbre et de bronze qu'il n'en reste plus 
sans dotte. Dans ces conditions, oserais-je demander à nos 
édiles quiont trouvé trois rues pour porter le nom de certaines 
mesdames que l'on n'a jamais vues qu'en peinture depuis la 
création du monde jusqu à nos jours et, pourtant, VOLTAIRE 
a dit que ses petits-enfants verraient de belles choses; d'en 
trouver quelques-unes pour Jules BRETON, Gustave CoLin, 
Désiré Dugois, Xavier DourLEns, THÉPAUT, Charles DEsA4- 
varY et Louis MAYEUR. 

Enfin, Paris devant avoir l’an prochain une exposition 
Gustave Coznàl’'Ecoledes Beaux-Arts; neserait ce pas pure- 
ment et simplement remplir notre devoir que de rendre 
pareil hommage au maître consacré ? 

Si, après avoir figuré dans les Mémoires de l'AGADÉMIE 
d’'ArRAS, malgré quelques coups de bec qui devaient venir, 
ces pages, hommage d'un compatriote, d'un admirateur et 
d'un ami, prenaient place en tête du Catalogue de l’Expo- 
sition arrageoise, leur auteur en serait fort honoré et aurai 
acquitté une vieille dette. 

Gustave Coin et celui qui a tenté de l'évoquer n'en diraient 
pas moins : « Merci, Messieurs et chers Collègues, de nous 
avoir donné l'hospitalité ! » 


+99 


AURTAURTATATAURTALALATAIA TS 7 Le AT 
CREER + YÉT TETE MRRRRTER. ÉRÈRERÈRS 


OTCP CAC CAC CHCCACPONCP CCF CRC CAC CH CAC CCF CP a © 


DISCOURS DE RÉCEPTION 


de M. E. PLOCQ 


Membre residant 


——_—_ 2 ——Z ———— | ——_————— — 


Messieurs, 


Fous m'avez appelé à prendre place parmi vous, malgré 

DU la faiblesse de mon bagage littéraire. Je vous suis 
reconnaissant de me conférer ainsi des lettres de bourgeoisie 
à Arras. J'y ai vécu plus de deux fois l'espace de quinze ans 
que l'auteur a pu appeler : QC grande œæri spatium », à une 
époque où l'on vivait moins vite que maintenant. Mon père 
était de sang Picard ; ma mère était née dans la Flandre 
maritime. Trop de liens rattachent l'Artois à la Flandre et 
à la Picardie pour que je ne puisse pas désormais me consi- 
dérer absolument comme votre compatriote. 

Maintenant que je me suis acquitté de mon premier devoir 
qui est de vous remercier, il faut que j'en remplisse un autre. 
Avant de venir m'instruire en vous écoutant, Je dois vous 
adresser une harangue, comme on disait au temps jadis. Je 
vous plains, Messieurs, de devoir écouter la prose d'un vieux 
cheminot, peu habitué à manier le langage châtié qui a 
cours parmi vous. 

J'ai d'abord à vous faire l'éloge de mon prédécesseur, le 
très regretté M. Wicquot. La tache me sera relativement 


— 105 — 


facile, étant donné ce que j'ai connu de lui et ce qu'ont bien 
voulu me dire ses amis et ses parents. 

Je devrai ensuite vous parler de mon crû, là sera le diffi- 
cile pour moi. J'ai cherché longtemps un sujet. Je me suis 
arrêté au suivant. Depuis longtemps, je m'occupe de la 
question des travaux publics avant la Révolution : je fais 
porter notamment mes recherches sur la création des voies 
navigables dans nos régions au XVIII: siècle. J'ai naturel- 
lement été amené à me rendre compte du fonctionnement de 
divers organes administratifs à cette époque. Dans ces 
conditions,] ai pensé que je pouvais essayer de vous présenter 
un tableau très succinct et le moins inexact que possible de 
ce qu'était l'organisation d'Arras au commencement de 1789. 

Je n'oublie pas que j'ai le devoir de ne pas trop ennuver 
nos aimables auditrices. Je ne vous dirai pas : Mesdames je 
compte sur votre indulgence. Je vous dirai : si vous trouvez 
ma prose indigeste, prenez-vous en à Messieurs de l'Acadé- 
mie qui m obligent à parler devant vous. 

[Il me faut quitter ce ton familier pour vous parler de. 
l'homme de bien, du fin lettré qu'était Auguste Wicquot, 
votre vénéré collègue, mort le 29 septembre 1910, à qui J'ai 
l'honneur de succéder. 

Îl appartenait à la vieille bourgeoisie d'Arras ; ilen était 
fier. [aimait à rappeler qu'en 1780, un membre du Tiers- 
Etat de son nom prit souvent la parole à l'assemblée générale 
des Etats d'Artois. Sa grand'mère maternelle, emprisonpée 
aux approches de thermidor, n'échappa à la mort que parce 
qu elle était sous le bénéfice du sursis accordé aux femmes 
sur le point de devenir mères. 

Auguste Wicquot suivit les cours du collège communal 
d'Arras. Bachelier ès-lettres en 1843, licencié en 1850, ii 
passa huit ans, de 184 à 1852, au Iveée Napoléon où il fut 
chargé, les quatre dernières années, de suppléer les profes- 
s'urs de troisième, de seconde et de rhétorique. I compta 
parmi ses élèves les fils de Casimir Delavigne, de St-Arnault, 


— 106 — 


de Salvandy. Il avait rapporté de la période de 1848 à 1851 
maints souvenirs pittoresques qu'ilse plaisait à évoquer dans 
ses conversations avec sa famille et avec ses amis, au pre- 
mier rang desquels il plaçait le président Guérard et le 
général Cary. Ayant voulu quitter Paris pour revenir à 
Arras, 1l y fut régent de logique et de philosophie sciences. 
Il devint principal en 1866 au Quesnoy et en 1869 à Abbe- 
ville. Il passa l'année terrible dans ce dernier poste et sut y 
rendre les plus grands services, grâce à sa connaissance de 
la langue allemande. Successivement officier d'Académie en 
1864, officier de l'Instruction Publique en 1872, il était en 
1876, année de sa retraite, proposé pour la croix de la Légion 
d'Honneur qu'il ne devait recevoir que plus de vingt ans 
après. 

Il fut nommé principal honoraire et revint se fixer à Arras 
. Où ses anciens élèves du Quesnoy et d'Abbeville venaient 
jusqu'à la fin de sa vie rendre un hommage affectueux à leur 
ancien maitre. Tous l'aimaient et le vénéraient, sans dis- 
tinction d'opinion ni de parti. 

Sa carrière universitaire finie, sa carrière de bibliothé- 
caire commença. De 1882 à 1909, il fut à la tête de la biblio- 
thèque d'Arras. Vous savez tous, Messieurs, les services 
qu'il rendit grâce à son intégrité et à sa science des livres 
qu'il aimait par dessus tout. Il était un véritable dictionnaire 
vivant, et ceux qui onteu à le consulter savent quel précieux 
secours ils pouvaient attendre de lui dans leurs recherches. 
Grâce à sa connaissance complète et éclairée des trésors dont 
il avait la garde, le renseignement utile, le choix et la valeur 
de l'ouvrage à consulter étaient indiqués sans perte de temps 
ni d'efforts. Son concours était prodigué avec tant de bonne 
grâce qu'il semblait qu'il füt l'obligé des travailleurs qui 
mettaient à profit son savoir et son inépuisable complai- 
sance. 

La prévenance, l'aménité, la courtoisie étaient les domi- 
nantes du caractère de M. Wicquot. A l'égard, non de ses 


— 107 — 


ennemis, il n'en avait point, mais de ceux dont la recon- 
naissance pour ses services s'avérait plus que tiède, il n avait 
jamais un mot amer. La politesse se perd un peu, se bornait- 
il à dire, tout prêt à répondre aux sollicitations des mêmes 
_clientslorsqu'ilsavaientrecours à lui, sans sefaire d'illusions 
sur leur gratitude problématique. 


Cette philosophique douceur n'était pas la qualité maîtresse 
chez lui. Tous ses amis, tous ses parents m'ont dit sa géné- 
rosité. Il vivait avec une simplicité claustrale, se privant de 
tout pour lui-même, afin de pouvoir, malgré ses ressources 
modiques, se montrer prodigue envers les pauvres et les 
siens toujours comblés de cadeaux, dont ils étaient moins 
heureux que l’aimable vieillard qui se dépouillait pour eux. 

Entre sa famille, ses amis et sa chère bibliothèque, qu'il 
ne quitta qu'en 1909, sa vie s'écoulait; sa vue baissait et il 
ne pouvait plus guère jouir du plaisir qu'il goùtait par dessus 
tout, lire un beau livre dans un bon coin, suivant sa devise 
latine in angello cum libro. C'était son grand chagrin, mais 
son intelligence restait entière ; il trouvait sa consolation 
dans la pratique d'une religion toute de tolérance et dans sa 
mémoire extraordinaire qui n'avait pas une lacune. Il vivait 
par le souvenir et citait à l'occasion, sans défaillance. des 
passages entiers des poètes grecs et latins. [I n'avait besoin 
d'aucun lexique pour donner à son petit-fils, rhétoricien, 
des lecons de grec, que si peu connaissent en notre vingtième 
siècle. 

J'ai gardé pour la fin, Messieurs, son rôle à l'Académie. 
Membre résidant depuis 1860, il reprit, à son retour à Arras 
en 1876, possession de son fauteuil et eut, dès lors, une part 
importante dans les travaux de votre Compagnie. Je vous 
rappellerai sa réponse au discours de réception de M. l'abbé 
Deramecourt. Le vieil universitaire, professeur de philo- 
sophie, souhaitait la bienvenue au professeur d'histoire du 
petit Séminaire d'Arras. Laissez-moi vous citer sa conclu- 
sion, toujours de circonstance ; 


— 108 — 


« Sous la double tutelle de l'histoire et de la philosophie 
qui n'ont qu'un but unique, cherchons donc sans cesse la 
lumière, cherchons le jour. 

» Mais ne croyons pas qu'on ne le voie que du côté où se 
lèvera l'aurore de demain. Pour mieux voir en avant, 
regardons en arrière ». 

Il faut aussi vous citer son rapport sur le prix de poésie, 
œuvre d'un lettré, poète à ses heures. 

Il débutait ainsi : 

€ Un calife de Bagdad rèva une nuit que les dents lui 
tombaient de la bouche. Le premier interprète qu'il fit venir 
était un maladroit qui s'écria : (« Malheur à toi, calife, tous 
» tes parents mourront avant toi. » Il fut fouetté et chassé. 

» Un second interprète, mieux avisé, lui dit : € Salut à 
» toi, commandeur des croyants ; tu survivras à tous tes 
» parents et amis. » [l'avait dit absolument la même chose, 
et fut richement récompensé. 

» [1 y a donc un art véritable d'exprimer son jugement 
sur les choses les plus délicates sans mortifier les gens ». 

Cet art existe, Messieurs, mais c'est un art difficile que 
je ne possède pas comme M. Wicquot : aussi, dans l'exposé 
succinct qui va suivre de ce qu'était Arras au commence- 
ment de 1789, je me garderai bien de porter un jugement 
critique. D'une part, je ne puis oublier que je suis un enfant 
de la Révolution dont j'ai entendu raconter le développement 
par mon arrière-grand-père, mort très âgé, et qui, en 1789, 
était modeste clerc chez un procureur de Soissons. D autre 
part, je dois me rappeler que c'est le travail de la monarchie 
par Jeanne d'Arc, par Richelieu, qui a créé l'unité de la 
‘France, de cette France que la République a pu dresser, 
vibrante d'énergie et d'indignation, devant l'étranger 
envahissant ses frontières. | 

L'histoire de France est une : il n'est pas permis den 
détacher un chainon. Saluons Jeanne d'Are comme Lazare 
Hoche, et les soldats de l'an II comme ceux de Denain et 


— 109 — 


de Fontenov. Dans des temps difficiles, les commissaires de 
la Convention, les intendants de Louis XIV, comme ceux 
de Richelieu, ont travaillé à l'unité de Ia France annoncée 
par ses voix à l'humble fille du peuple qu'était Jeanne la 
Lorraine, abandonnée de tous sur le bûcher de Rouen. 

Arras, capitale de l'Artois, dépendait en 1789 de l'Inten- 
dance de Flandres et d'Artois depuis 175%, après avoir 
dépendu auparavant de celle de Picardie. 

Le gouverneur général de la province était M. le duc de 
Guines. Il est inutile de vous rappeler que déjà, sous le 
Grand Roi, les Gouverneurs ne jouaient plus guère que la 
comédie du pouvoir. L'expression est de Mme de Sévigné 
dontle gendre, M. de Grignan, exerçait aux lieu et placede 
M. le duc de Vendômela charge de gouverneur de Provence. 

En Artois, le gouverneur lieutenant général des armées 
du roi n'exerçait mème pas le commandement des troupes. 
Il v avait deux officiers généraux, MM. de Rochambeau et 
de Sommyèvre, portant Ie titre de commandant en chef dans 
la province d'Artois. 

La place d'Arras dépendait, pour l'artillerie et le génie, 
des Directions de Douai et de Lille. Ÿ tenaient garnison les 
régiments d'infanterie suisses Nalis-Samade et Diesbach et 
le régiment de cuirassiers comte de Lameth. 

L Intendant de Flandres et d'Artois, M. Esmangart, con- 
seiller du roi en tous ses conseils, maitre des requêtes, 
honoraire de l'hôtel du roi, résidait à Lille. Son subdélégué 
à Arras était M. de Canchy, doven des avocats au Conseil 
d'Artois. | 

Je ne puis avoir la prétention de vous dire en détail ce 
qu'était un Intendant. L'énoncé de ses titres correspondant 
à des fonctions effectives, vous montrera l'importance de sa 
charge. En tête de ses ordonnances, M. Esmangart était 
qualifié Intendant de justice, police, finances et des armées 
du roi aux provinces de Flandres et d'Artois. I était aussi 
nommé Chevalier, Seigneur de Montigny, des Bordes et 


== 4110! == 


autres lieux. Ses parchemins ne lui auraient certes pas 
ouvert l'entrée de l'ordre de la noblesse aux Etats d'Artois 
où l'on ne siégeait que si l'on était noble de six générations 
et seigneur de paroisse ou église succursale. Si les grands 
seigneurs, dans leurs requêtes, l'appelaient Monseigneur, 
cette qualification s'adressait à la puissance qu'il détenait 
du roi. | 

Law a dit des Intendants : « [ls sont trente maitres des 
requêtes, de l'hôtel du roi, qui gouvernent la France. De 
Tocquevile a fait voir leur rôle dans les pays d'élection, dans 
les pages magistrales où il montre que la centralisation et 
la tutelle administrative ne datent pas de la constitution de 
l'an VIII. Pour tout dire en un mot, les pouvoirs des Inten- 
dants de Richelieu n'étaient pas bien différents de ceux des 
cominissaires de la Convention. Il suffit, pour s'en con- 
vaincre, de lire dans l'étude de M. Boyer de Ste-Suzanne 
la commission de [saacq de Laffemas, intendant de justice 
et de police en la province de Picardie, et de parcourir 
ensuite les travaux de MM. Etienne Lamy et de Rougé sur 
la mission du conventionnel André Dumont, à Amiens, ceci, 
bien entendu, en faisant abstraction des personnalités, et 
sans juger le rôle et le caractère des deux missi dominici. 

J'ai parlé de l'Intendant en pays d'élection : je n'oublie 
pas que l'Artois était pays d'Etats ctquele pouvoir s'exerçait 
au nom du roi, et par l'Intendant et par les Etats. 

Tant de travaux ont été faits sur les Etats d'Artois ou 
sont en préparation que je n ai pas à m excuser d'en parler 
fort superficiellement. 

Ils apparaissent pour la première fois avec les trois ordres 
en 1338. Le Tiers-Etat y fut doté en 1526 par Charles Quint 
du droit de ne payer que les taxes qu'il aurait concouru à 
établir. D'autres ont dit et diront avec autorité les transfor- 
mations successives des Etats depuis la conquête d'Artois, 
leurs pouvoirs d'origines confirmés par le roi et ceux que 
le roi leur avait abandonnés à condition de solder les dépenses 


nee 


en son lieu et place.Je ne veux vous citer, à titre d'exemple, 
que ce qui se passait en ce qui concerne la voirie. 

Il y avait, à la conquète, deux sortes de chemins: les 
chemins royaux, entretenus par le roi, et les chemins tra- 
versiers ou vicomtiers d Artois,entretenus paries seigneurs, 
les abbayes et les communautés. À la fin du XVIÏI® siècle, 
les Etats consentirent à titre provisoire, vu le malheur des 
temps, disent les actes, à en prendre les charges et à les 
entretenir à l'aide de leurs agents. Ce provisoire, suivantla 
formule moderne, devint définitif et dura jusqu’à la Révo- 
lution. Dans ces conditions, les Etats réclamèrent peu à peu 
et obtinrent par arrèts du Conseil les droits administratifs 
et judiciaires de commissaire du roi. Ils furent, en somme, 
les Intendants pour les parties des services publics qu'ils 
assuraient de leurs deniers et à l’aide de leurs agents. Je 
suis forcé, et je m'en excuse, d'employer des expressions 
concrètes, tout en sachant bien qu'en ce temps, rien, en 
administration, n'était concret. 

Les Etats correspondaient directement avec le pouvoir 
central : ce qui n empêchait pas leurs relations avec l’Inten- 
dant ou son subdélégué. Deux exemples montreront ce qui 
se passait pour les travaux publics. En 1741, en travaillant 
à la construction de la route d'Arras à Bapaume, le Conseil 
provincial d'Artois dont il sera parlé plus loin avait jugé un 
différend entre des particuliers et les Etats constructeurs. 
Les Etats exposent au roi que si depuis 1691 ils se sont 
substitués à lui pour l'exécution des travaux publics en 
raison des circonstances malheureuses de guerre et à titre 
provisoire, ils ont dès lors tout pouvoir de commissaire du 
roi et ne peuvent accepter la juridiction du Conseil d'Artois 
compétentseulementpour les constatationsentre particuliers. 

Un arrêt du Conseil du roi leur donne raison. 

La même année, étant donné que les chemins vicomtiers 
étaient mal entretenus, l'Intendant proposa en assemblée 
générale des Etats de leur confier la police de ces chemins. 


— 112 — 


Les Etats refusèrent d'être chargés de la dépense. C'est 
l'Intendant qui garda la police de ces chemins au nom du 
roi. 

Cet exemple montre combien il est diflicile de délimiter 
exactement les pouvoirs et l'agtion des Etats. On a voulu 
les comparer à un conseil général à compétence étendue : 
l'on voit qu'en matière de voirie, à l'inverse d'un conseil 
général, ils avaient la charge des routes nationales et ne 
s'occupaient pas de vicinalité. Je parle le Jangage moderne 
toujours approché quand il s'agit de l'époque et sans entrer 
dans les distinctions si nettes aujourd'hui entre la grande et 
la petite vicinalité. | 

Quoi qu'il en soit, je passe à l'organisation des Etats qui 
siégeaient en leur palais où se rend aujourd'hui la justice de 
première instance et celle des juges consulaires. 

Hs comprenaient trois ordres, la noblesse, le clergé et le 
tiers état, avant chacun leur secrétariat. 

Je ne puis m'attarder à citer les noms de ceux qui sié- 
geaient à l'Assemblée générale du 29 décembre 1783 : laissez- 
moi vous signaler à titre de contraste que l'ordre du clergé 
avait pour chef Monseigneur de Conzié, évêque d'Arras, qui 
devait devenir dans l'émigraltion le chancelier du comte de 
Provence, et pour secrétaire [erman le père, avocat au 
Conseil d'Artois, dont le fils devait, cinq ans plus tard, pré- 
sider le tribunal révolutionnaire, 

L'assemblée avait été ouverte le 29 décembre par les 
commissaires du roi: M. le duc de Guines, gouverneur 
général d'Artois, M. Esmangart, intendant des Flandres et 
d'Artois, et M. Briois, premier président et chef du Conseil 
provincial d'Artois. Elle fut close le 2F janvier 1789. 

Des trois conimissaires sus-désignés, un seul discutait 
effectivement pendant Ja session. C'était l'Intendant. Les 
deux autres ne jouaient qu'un rôle représentatif ou à peu 
près. ; 


Pour montrer l'étendue du travail des Etats en matière de 


— 113 — 


truvaux publics, d'instruction, d'hygiène, d'administration 
de la province et des communes. il faudrait parcourir les 
registres de leurs délibérations et leurs archives tenus avec 
un ordre parfait. 

Je me borne à vous donner l'énumération de leurs com- 
missions. 

Hors le temps des assemblées générales, Fadministration 
était assurée pur la commission des députés ordinaires des 
Etats siégeant en permanence à Arras. 

La commission des députés à la cour, chargée d'assurer 
les relations avec le pouvoir central, siégeait à Paris en son 
hôtel. : 

1] y avait une commission spéciale de l'instruction publi- 
que, une autre des comptes généraux et une comimission 
chargée de la nomination des officiers municipaux des diffé- 
rentes villes de la province. 

Ces commissions avaient toutes dans leur sein des repré- 
sentants des trois ordres. 

Les Etats avaient des secrétaires, des agents de diverses 
qualités parmi lesquels je citerai le Directeur des Travaux, 
Demiaut, dont nous retrouvons fréquemment l'action intel- 
ligente et vigoureuse. Pour satisfaire aux intérêts en jeu e 
ménager les deniers de ses concitoyens, il avait fréquemment 
à lutter contre les Etats voisins du [fainaut, du Cambresis, 
contre les Ingénieurs du roi, civils où militaires. Je me suis 
arrêté un instant sur lui, Messieurs, parce qu'il faisait par- 
tie de cette phalange d'ingénieurs des Etats, peu connus, qui 
n'ayant pas écrit de mémoires n ont laissé que leurs œuvres. 

Dans son cours de droit administratif à l'école des Ponts- 
et-Chaussées, M. Aucoc, après avoir énuméré les grands 
Ingénieurs du roi au XVIITe siècle, les Trésaguet, les Lam- 
blardie, les Perronet, ajoute : &« C'est avec ces noms et ces 
services, auxquels il faudrait joindre ceux des ingénieurs 
des pays d'Etats dont nous n'avons pas encore l'histoire. 
que le corps des ponts-et-chaussées se présentait devant 
l'Assemblée constituante. 

8 


 — 


Denniaut, en Artois, Richard, en Cambrésis, étaient de 
ceux-là et vous me permettrez de les saluer au passage 
comme des ancêtres. | 

La maréchaussée d'Artois était pavée par les Etats qui, en 
1695, avaient obtenu le droit de nommer à tous ses emplois. 
Elle assurait l'exécution des ordres des Etats en ce qui con- 
cernait le service du roi et était indépendante de la maré- 
chaussée du roi. 

Les relations toujours délicates entre l'Intendant et les 
Etats étaient assurées à Arras par le subdélégué de Canchv. 
Le subdélégué qui était à la désignation de l'Intendant 
choisi parmi les notables, avait là une mission toute de con- 
fiance personnelle qui permettait d'aplanir bien des diffi- 
cultés à leur origine. 

Il v avait bien entendu à Arras, à côté des agents des 
Etats, des agents du roi parmi lesquels un directeur général 
de la régie, un préposé de la recette générale des finances, 
un directeur receveur général des Domaines. 

On ne tirait pas encore de charbon dans le Pas-de-Calais, 
les Etats se préoccupaient seulement d'en rechercher. Aussi, 
l'Inspecteur des mines de Flandres, Hainaut et Artois 
résidait-il à Valenciennes. 

Après cette énumération des emplois civils, nous arrivons 
à l'organisation de l'Etat ecclésiastique. Monseigneur de 
Conzié était évêque d'Arras depuis 1769. L'évêèché compre- 
nait deux archidiaconés, celui d'Arras et celui d'Ostrevent. 
Nous ne pouvons pas dire qu'il était assisté d'un chapitre, 
car celui-ci avait une existence et des pouvoirs presqu indé- 
pendants de ceux de l'évêque. Si l'évêque nommait les 
chanoines, le roi nommait le prévôt et le chapitre lui-même 
les dignitaires. 

De seize paroisses de la ville et du dehors, cinq étaient à la 
nomination de l’évêque et à la collation du chapitre. Quatre 
étaient à la nomination de l’abbaye de St-Vaast. Arras 
possédait de nombreux couvents d'hommes et de femmes et 


— 15 — 


une abbave célèbre dontles batiments subsistent sous le nom 
de Palais St-Vaast. Le cardinal de Rohan en était l'abbé 
commendataire. | | 

Evèque, chapitre, abbaye de St-Vaast, outre leurs pou- 
voirs spirituels, avaient des pouvoirs de justice temporelle. 
Leurs tribunaux se composaient d'un bailli, délégué ou 
prévôt ussisté d'assesseurs que l'on nommait hommes de 
fief, jurés ou gradués. Maximilien de Robespierre était 
homme de fief gradué du tribunal de l'évêque. 

Comme l'évêque, le chapitre et l'abbaye de St-Vaast, 
l'échevinage d'Arras, outre ses pouvoirs administratifs, 
avait son tribunal; nous allons le voir figurer dans l'énumé- 
ration des tribunaux du 1°" degré, qui étaient : | 

La Gouvernance d'Arras ou bailliage royal; 

L'Election provinciale d'Artois ou tribunal des aides ; 

Le Siège prévôtal de la maréchaussée. 

Nous noterons au passage que Île procureur du roi v était 
M. de Canchy, avocat au Conseil et subdélégué de l'Inten- 
dant. 

La maîtrise des eaux et forêts avec appel pour les causes 
criminciles au Conseil d'Artois, et pour les causes civiles au 
siège des eaux et forêts de la table de marbre à Paris. 

L'échevinage de la ville et celui de la cité d'Arras avaient 
été réunis en 1749 par l'édit portant union de la Ville et de 
la Cité. L'échevinage investi de pouvoirs administratifs et 
judiciaires était composé d'un grand baïlli, d'un maveur et 
de dix échevins dont deux gentilshommes, quatre avocats 
ou gradués et quatre notables. Les échevins, sauf deux à la 
nomination de l’évêque, étaient nommés par l'assemblée 
uénérale des Etats d'Artois. Il y avait en outre un procureur 
syndic, un secrétaire-greffier civil et criminel, un argentier, 
un contrôleur des ventes. 

Venaient ensuite les justices temporelles des autorités 
ecclésiastiques. 


La Prévôté de l'Evêché. 


— IG — 


La Justice temporelle du Chapitre. 

Le Siège abbatial du St-Vaast. | 

Vous dire la compétence de ces divers sièges, les peines 
qu'ils appliquaient serait très long, fort compliqué et parfai- 
tement inutile. Il me suflira de renvover les chercheurs à 
l'ouvrage capital de votre ancien et éminent collègue, 
E. Lecesne, sur la législation coutumière d'Artois. 

Au-dessus de ces juridictions du premier degré existait à 
Arras un tribunal supérieur qui a sa place parmi les grandes 
compagnies judiciaires de l'ancienne France. Etabli en 1530 
par Charles Quint, le Conseil provincial d'Artois, comme le 
Conseilde Gand, relevait du Grand Conseil de Malines. Main- 
tenu par déclaration royale de 16#1, et confirmé après 
l'annexion définitivement ratifiée par le traité des Pyrénées, 
il siégeait et avait tous ses services à la Cour-le-Comte, 
ancien hôtel du comte d'Artois qui occupait l'espace limité 
par la place de la Madeleine, les rues de la Gouvernance, 
Saint-Aubert et des Agaches. 

L'importance de ce corps était si considérable au moment 
de l'annexion, qu'avant que l'Artois ne fût rattachée à 
l'Intendance de Picardie, son premier président fut pourvu 
d'une commission d’Intendant, de justice, police et finances, 
en la ville et gouvernance d'Arras. 

Il fut réorganisé en 1695 par un règlement qui confirma 
à ses membres leurs privilèges de noblesse et d'exemption 
d'impôts. ; 

Il était composé de deux présidents, de quinze conseillers, 
d'un avocat général du roi, d'un procureur général prenant 
rang après l'avocat général et d'une chancellerie avec des 
secrétaires du roi résidant dans les différentes villes du 
ressort qui s'étendait sur l'Artois et les châtellenies de Bour- 
bourg, Dunkerque et Gravelines. 

Il garda le titre officiel de Conseil provincial d'Artois, plus 
exact que celui de Conseil souverain, sous lequel on le 
désigne souvent. 


— 117 — 


Il jugeait en dernier ressort au criminel. On pouvait 
appeler de ses sentences en matière civile au Parlement de 
Paris, en matière d'impôts à la Cour des aides. Les recours 
pour dénis, renvois, ou incompétences devaient être portés 
devant le Parlement de Paris. En fait, la royauté semble 
avoir voulu maintenir la justice supérieure à deux degrés, 
et transférer au Parlement de Paris et à la Cour des aides les 
droits du Grand Conseil de Malines vis-à-vis des Conseils de 
Gand et d'Artois. Malgré les déclarations royales de 1704, 
1708, 1715, 1728, le Conseil d'Artois, fort de son ancienneté, 
de la situation personnelle de ses membres, revendiqua 
toujours le rang de conseil souverain. En 1763, il n'hésita 
pas à méconnaitre l’autorité du Parlement de Paris lors des 
arrêts qui déterminèrent la suppression de l'ordre des 
Jésuites, | | 

En 1789, le premier président était M. Briois, connu sous 
le nom de Président de Beaumetz. Il avait épousé la fille du 
marquis de Crény et avait succédé à son père, M. François- 
Joseph Briois, devenu président honoraire en 1785. 

Votre secrétaire perpétuel, M. Dubois de Fosseux, rendait 
compte dans le journal Les À fiches de Picardie, du 14 jan- 
vier 1786, de son installation. Il s'étend, notamment, sur ce 
qu'avaient eu de touchant, les félicitations portées au nom 
des députés ordinaires des Etats par M. de Crény qui avait 
harangué son gendre. M. de Fosseux terminait suivant 
l'usage du temps par des vers latins. Je les cite, Mesdames, 
d'abord parce que peu nombreux, ensuite, parce que M. de 
Fosseux les faisait suivre de leur adaptation en Français : 

« Quod sibi mœstu Themis lumen deflebat ademplum, 
« Zn palre, jam natam redidere lœta videt. » 

Thémis pleurait Briois, son organe chéri, 

Mais Beaumez le remplace, et Thémis a souri, 

Esprits, talents, vertus, déjà chacun révère 

En cet auguste fils le vrai portrait du père. 

Sans me prononcer sur les mérites et du père et du fils, 
je remarque seulement qu'il était naturel que le fils succédât 


— 118 — 


au père, vu que les charges du conseil étaient des charges 
vénales. 

À côté du conseil, on voyait les corporations des avocats, 
des greffiers du gros, et notaires royaux d'Artois, des 
procureurs au conseil. | 

La liste des familles qui ont fourni des conseillers, des 
avocats, des officiers au Conseil d'Artois est longue. Dans 
celle des avocats se choisissaient, en général, le subdélégué 
de l'Intendant, les membres de l’échevinage et les juges des 
diverses juridictions. | 

Parmi tous ces noms, nombreux sont ceux des familles 
qui ont continué à servir la cité pendant le XIXe siècle. Au 
fur et à mesure que l'on se rapproche de l'époque actuelle, 
leur disparition est plus rapide. Autrefois, les familles ne 
disparaissaient guère que par extinction; les déplacements 
n'étaient pas faciles : on restait plus au pied du vieux beffroi, 
parce qu'il était plus difficile de sortir de la cité. Sans 
entrer dans des considérations philosophiques, la simple 
énumération des moyens réguliers de transports vous mon- 
trera la situation que le vieux cheminot ne peut pas ne pas 
vous montrer. 

La diligence de Paris partait d Arras à minuit tous les 
mardis et arrivait à Paris le jeudi à dix heures du matin. 
Elle arrivait à Arras le lundi à 8 heures du soir. Le prix 
était de 35 livres, 12 sols et de 22 livres dans le cabriolet. 

Deux fois par semaine, on allait d'Amiens à Arras et 
retour, en passant par Doullens. Le trajet durait 15 heures 
et l'on payait 7 livres, 10 sols. 

Ilyavaittrois voyages pour Lille par semaine,en 10 heures, 
au prix de 3 livres. On allait tous les jours à Douai pour 
8 livres, 10 sols et à Bapaume pour 1 livre, 10 sols. Un 
chariot assurait les communications avec Cambrai une fois 
par semaine, pour 3livres. | 

Les lettres partaient tous les Jours pour Paris et la fron- 
tière par Lille. Pour Saint-Pol et Hesdin, il n'y avait que 
trois courriers par semaine. 


— 119 — 


Comme bien vous le pensez, il y avait à Arras des 
médecins, des pharmaciens, des sages-femmes. Les Etats 
d'Artois, comme M. Jourdain, faisaient de l'hygiène sociale 
sans ia connaître, ou bien plutôt sans en avoir inventé le 
nom pompeux. Ils s'étaient depuis longtemps préoccupés de 
former pour les campagnes des praticiens modestes, exercés 
et dévoués. La Maternité, l'Ecole de médecine d'Arras, 
fermée il y a quelques années, avaient été créées par eux de 
toutes pièces. 

J'ai gardé, Messieurs, pour la fin, ce qu’on appelait alors 
l'Etat littéraire. 

Sans parler de la bibliothèque St-Vaast, déjà ouverte au 
public, et de l'Académie annexée au collège de l'Oratoire, 
votre Compagnie brillait d'un vif éclat sous son nom 
d Académie des belles-lettres d'Arras. Le nom, du reste, 
n'était pas pour en faire seulement une société se confinant 
dans le culte de la littérature. Rien de ce qui était humain 
ne lui échappait, ainsi que vous le rappellera le compte- 
rendu de sa séance annuelle de 1788 que nous pourrions 
encore prendre pour modèle. 

On avait mis au concours le sujet suivant : « Quelle est la 
meilleure méthode à emplover pour faire des pâturages 
propres à multiplier les bestiaux en Artois ». 

Le premier prix fut décerné à M. Gilbert, professeur à 
l'école vétérinaire rovale, l'accessit, à M. Charlemagne, 
Jlaboureur à Rozoy-en-Brie. 

M. le Docteur #Ansart, directeur de l'Académie, fit une 
communication sur le traitement de la maladie appelée 
tympanite et répondit au discours de réception de M. d'Hau- 
teville, major des ville et cilé d'Arras, qui, après avoir fait 
l'éloge de son prédécesseur, M. Dubois, de Duisans, parla 
sur les obstacles qui s opposaient dans sa jeunesse à ce que 
les militaires, entrant au service, cultivassent les belles- 
lettres. M. de Robespierre, avocat au Parlement, traita de 
la jurisprudence criminelle. M. l'abbé Jacquemont parla du. 


— 120 — 


suicide. M. le Docteur Taranget, de l'Université de Douai, 
communiqua ses travaux sur la constitution physique e1 
morale de l'homme. Enfin, M. d'Hauteville termina par un 
sonnet badin sur lui-même. 

J'arrive, Messieurs, au bout du chemin que je me suis 
proposé de parcourir avec vous. Je n'entends ni approuver 
ni critiquer, j'ai seulement retourné quelques feuïllets au 
hvre de la cité, et je m'aperçois que c'est bien plutôt le 
sommaire d'un travail que je vous ai présenté qu'une étude 
digne de vous. Je serai heureux, cependant, si j'ai donné à 
quelqu'un de vous l'idée d'écrire d'une plume élégante et 
diserte quelques-uns des chapitres dont je ne vous ai donné 
que les titres un peu développés. | 

Il me faut cependant conclure : le tableau que je vous ai 
présenté date de 1789. Trois ans plus tard, cette France 
d'une organisation si compliquée, devait, au milieu des 
secousses intérieures les plus formidables qu'ait enregistré 
l'histoire, se lever contre l'étranger, sans que rien, en 
apparence, ne fût resté du passé. 

Je ne vous redirai pas que l'histoire de France est une 
chaine ininterrompue et que la France nouvelle sortait de 
la France du passé. Pour vous faire saisir ma pensée, en 
un langage à la fois académique et vibrant, je laisserait, 
pour finir, la parole à l'historien Sorel, au lendemain du 
manifeste de Brunswick. | 

« C'est de la sorte que les camps se peuplent de jeunes 
hommes vaillants et impétueux. Ils y apportent une passion 
qui concentre toutes les vertus politiques et les résume : le 
patriotisme. « OÔ vous tous, s'écriait André Chénier, dans 
» la détresse et l’amertume des discordes politiques, vous 
» dont l'âme sait sentir ce qui est honnèêteet bon; vous tous 
» qui avez une patrie et qui savez ce que c'estqu'une patrie, 
» et qui saviez ce que vous disiez quand vous jurâtes de la 
» défendre, et pour qui rtere libre ou mourir signifie quelque 
» chose : citoyens français, vous tous qui avez des filles, 


» des femmes, des parents,.des frères, des amis avec qui et 
» par qui vous voulez vaincre, avec qui et pour qui vous 
» étiez résolus de mourir, jusqu'à quand parlerons-nous de 
» notre liberté pour rester esclaves de factions impies ? 
» Elevez donc la voix, montrez-vous ! que la nation 
» paraisse. » Elle parut, et jamais nation ne présenta une 
image plus noble, plus fière et plus vraie de soi-même que 
ne le fit alors la France en ses armées. Elles sont l'incar- 
nation de cette unité nationale que la monarchie prépare 
depuis des siècles. Les rois ont fondu ensemble tous les 
éléments de la patrie : la Révolution la détache du moule 
où ils l'avaient jeté. Le moule se brise, mais l’œuvre en sort 
accomplie et semble indestructible. « Monsieur le général, 
» le roi de France est parti, il est en fuite ! » répondait, à 
l'époque de Varennes, un administrateur effaré à un officier 
qui réclamait des mesures de défense. «& Il est parti, la 
» nation reste, répliqua le général. Délibérons sur ce qu'il 
» y a à faire ». 


RÉPONSE 
au Discours de Réception 
| de M. E. PLOCQ 


Membre résidant 


PAR 


M. G. ACREMANT 


President 


Monsieur, 


é l'Académie éprouve de temps à autre le besoin de jus- 
(K@ tifier son choix, ce n'est certainement pas aujourd'hui. 

Après les applaudissements que vous a valus votre 
magnifique discours de réception, je ne crois pas que nous 
puissions donner au public aimable qui nous écoute une 
preuve plus convaincante de votre savoir. 

Nous joignons avec grand plaisir nos bravos à ceux que 
vous venez d'entendre. : 

Beaucoup mieux que vous, nous savions ce que vaut le 
« vieux cheminot » comme il vous a plu de vous désigner 
vous-même. : 

Cheminot! soit ! le mot importe peu! A l'instar de ces 
« chevaucheurs de l'escurie du roi » qui ont su conserver 
leurs privilèges lors de la Révolution, vous avez, vous, su 
conserver les privilèges d'un esprit fin, au langage élevé et 
au style châtié. 


— 123 — 


C'est là, ce qui nous a tous captivés, et vous a fait ouvrir 
les portes de l'Académie. 


% di * 

[l est bien éloigné le temps, où tout frais éclos de l'Ecole 
Centrale des Arts et Manufactures, vous étiez attaché à la 
Compagnie des chemins de fer du Nord. 

Depuis lors, vous avez parcouru avec une grande rapidité 
beaucoup de chemin, ce mot étant pris au sens figuré aussi 
‘ bien qu'au sens propre et technique. 

En effet, la Compagnie des chemins de fer du Nord, ayant 
repris les actions de la Compagnie de Picardie et de Flandres, 
a mis sous votre direction toutes les lignes d'intérêt local du 
Pas-de-Calais. Et c'est parce que, pendantquarante ans, vous 
avez été chargé de l'exploitation de près de huit cents kilo- 
mètres de chemins de fer d'intérêt local, qu'en 1898, le 
Gouvernement de la République a placé sur votre poitrine le 
ruban rouge, qui est le symbole et la marque de la reconnais- 
sance des services rendus, le ruban de la Légion d'honneur. 

Lorsque vous avez appris que j'étais chargé de répondre 
à votre discours de réception, je me souviens que vous 
m'avez dit familièrement : « Ne soyez pas tout miel et tout 
sucre, vous me géneriez !.….. » 

Je ne dois donc pas, sous peine de faire rougir votre front 
modeste, signaler également les diverses fonctions que vous 
avez su occuper simultanément et mériter ainsi les votes 
unanimes de l’Académie. 

Tant pis après tout ! Je me risque, car je ne puis passer 
sous silence votre nomination d'inspecteur divisionnaire en 
1889, qui fut suivie de celle d'inspecteur principal de la Com- 
pagnie des chemins de fer du Nord en 1895. 

Je suis bien obligé d'ajouter que vous avez assisté aux 
congrès de Londres et de Berne et qu à l’un comme à l’autre, 
vous avez été nommé rapporteur, sur la demandeexpresse de 
la Société Générale des chemins de fer économiques et de 


la Compagnie des chemins de fer du Nord, qui vous ont 
désigné comme l’un des ingénieurs les plus compétents. 

Depuis lors, vous avez été nommé Inspecteur Principal 
honoraire et Ingénieur honoraire. Et je me souviens que, 
lors de votre mise à la retraite, M. Sartiaux, Ingénieur en 
chef de l'Exploitation des chemins de fer du Nord, vous 
écrivait au nom du Comité de Direction « qu'il était spéciale- 
ment chargé de vous exprimer les vifs regrets que lui a fait 
éprouver votre détermination... Le Comité sait, ajoutait-il 
plus loin, de quel collaborateur je vais être privé et la perte 
que subira la Compagnie en perdant votre concours dévoué 
et éclairé... » 

Je me demande comment il aurait pu en être autrement. 
Noblesse oblige ! dit-on, et vous appartenez à une famille 
d'ingénieurs qui n'a pas dit son dernier mot. 

Votre père, M. Alfred Plocq, était Inspecteur- Général des 
Ponts-et-Chaussées. Votre beau-père, M. Mireski, était Ingé- 
nieur des chemins de fer du Nord... Aussi loin que je regarde, 
je n'aperçois que des ingénieurs dans votre maison, car, Si 
je ne me trompe, M. Carlier lui-même, le frère de votre mère 
était aussi Inspecteur-Général des Ponts-et-Chaussées. 

Je ne veux pas parler de l'avenir, qui, pour vous, apparaît 
sur un nuage rose, car je tiens à respecter l'aimable pudeur 
qui est peinte sur votre visage. 

Est-ce que à l'instar de M. Sartiaux, Je dois présenter une 
figure navréeen regard de votre détermination d'abandonner 
le service actif ? Evidemment non ! Le malheur de l’un fait 
le bonheur de l’autre, dit le proverbe, et l'Académie est trop 
heureuse de vous posséder pour regretter votre décision ; 
c'est à partir de ce jour que vous nous appartenez tout 


entier. 
Ye 
* % 
Aujourd'hui nous chantons vos louanges de même que 
nous chantons celles de M. Wicquot dont vous êtes le digne 


successeur. 


L 4 
. LD 
mt) 


Vous nous faites, à notre grande satisfaction, du principal 
honoraire l'éloge qu'il mérite, car vous vantez tour à tour sa 
prévenance, son aménité, sa courtoisie. Puis vous nous 
rappelez que, comme bibliothécaire, il rendit de nombreux 
services à tous ceux qui ont bien voulu le consulter, & à ces 
travailleurs, comme vous le dites excellemment, qui met- 
taient à profit son savoir et son inépuisable complaisance.» 

Cela lui était facile, si je puis ainsi m'exprimer, ou du 
moins plus aisé qu'à aucun autre, car il a fait lui-même le 
catalogue des livres existant dans notre bibliothèque com- 
munale. [1 devait donc les connaître ! Nous saisissons cette 
occasion pour, en même temps, témoigner notre reconnais- 
sance au Conseil municipal qui a bien voulu voter les fonds 
nécessaires à son impression. 

Quatre gros volumes in-8° ont été indispensables pour 
contenir ce travail, et si l'on songe à la patience de béné- 
dictin quil a fallu pour relever chacun des livres un à un, 
l'on reste en adiniration. C'est peu, sans doute, lorsqu'on le 
compare avec le grand catalogue de Pékin qui a plus de 
deux cents volumes commencés en 1790, c'est-à-dire depuis 
plus de cent vingt ans! Mais ces ouvrages sont continués 
chaque jour par les lettrés du Céleste Empire, tandis que, 
comme Pierre Petit, M. Wicquot a opéré seul. 

[] a fait précéder ce catalogue d'une Notice historique de 
la bibliothèque de la ville d'Arras, qui est un modèle du genre. 

Elle contient soixante-quatre longues pages et l’auteur y 
relève les noms des gardiens de la bibliothèque de St-Vaast, 
depuis 1622, la nôtre n'étant que la continuation de celle de 
la puissante Abbave. | 

Dans cette étude, il montre tous les attraits et tous les 
avantages que retire de la lecture l'écolier studieux et, après 
le céièbre Alcuin, le précepteur de Charlemagne, le béné- 
dictin de cœur qui n'avait que deux passions : celle de 
l'enseignement et celle de livres, il s'écrie : « Dans les livres, 
Dieu parle à l'homme, comme dans la prière l'homme parle 


bee 


à Dieu ; si la lumière est la joie de l'œil, la lecture est celle 
de l'âme » (1). . 
* _* 

Comme membre de l'Académie, M. Wicquot composa de 
nombreux travaux qui figurent dans nos Mémoires. Tous, 
ou à peu près, rappellent l'ancien professeur de philosophie 
qui présente cette particularité d'être entré deux fois, ou 
plutôt d'avoir fait partie deux fois de l'Académie d'Arras : 
la première fois de 1860 à 1866, la deuxième fois de 1879 à 
sa mort. Pendant son interrègne, si je puis employer cette 
expression, 1l quitta Arras et fut successivement principal 
au collège du Quesnoy, puis, en 1869, principal du collège 
d'Abbeville. 

Aussitôt qu'il fut admis dans notre Société savante, il 
suivit les principes d'Abd-El-Kader et fit sa première lecture 
sur ce personnage étrange dont l'Europe suivait à cette 
époque, et avec anxiété, les moindres mouvements. 

Le défenseur de la nationalité arabe venait d'être déclaré 
savant et saint (marabout et thalet) par ses coreligionnaires. 
Il avait été flatté de cet honneur, mais 1l ne crut pas l'avoir 
mérité. I] fut tourmenté par les scrupules. I] composa alors 
son livre intitulé : Rappel à l'intelligent, avis à l’indifférent. 

Puissiez-vous,commelui, êtreaiguillonné parles remords! 
L'Académie, qui n'aurait qu'à y gagner, vous applaudirait 
des deux mains. 

Le livre d'Abd-EI-Kader renferme diverses questions 
intéressantes relatives à la religion, à la philosophie, à 
l’histoire et à la philologie. Il ne contient, bien souvent, au 
fond, que les-idées des anciens philosophes rajeunies par 
une forme piquante. On y sent, surtout dans le chapitre qui 
traite de la civilisation et de la prophétie, la chaleur d'un 


(4) « Zn libris Deus ad hominem loquitur et in orationibus suis 
homo ad Deum loquitur. Sicut lux oculos ; ita lectio corda læti- 


Jicat ». 


de 


esprit supérieur, plein de nobles aspirations et qui étouffe 
au milieu du vieux monde musulman. 

François Balduin a été également l’objet d’une étude très 
minutieuse et très approfondie de M. Wicquot. Pour nous 
mettre en haleine, il a d'abord publié ses Prolégomènes à 
l’Histoire Universelle. Ces deux livres de préface ont été 
malheureusement écrits en latin, langue peu en faveur de 
nos Jours; le professeur les a traduits en français, de 
manière à faire ressortir l'élégance de la forme et les trésors 
d'érudition qui y sont répandus à profusion. 

Quelques années après, il publie un long mémoire sur ce 
savant et l'étudie tour à tour comme istorien, jurisconsulte, 
théologien et diplomate. Il nous faiten passant remarquer que 
beaucoup d'idées qu'on a admirées comme nouvelles dans 
Bossuet, au XVII: siècle, avaient été exprimées un siècle 
auparavant par Fr. Balduin et s'ennorgueillit qu'Arras l'ait 
vu naître. Enfin, après une longue suite des ouvrages com- 
posés par ce savant, il exprime l'espoir que ( son nom sera 
toujours en honneur chez ses compatriotes et que ses œuvres 
demeurent pour l'Artois comme un dépôt de famille, comme 
une sorte de trésor domestique ». 

Si à ces œuvres considérables, nous adjoignons l’histoure 
du Collège St- Vaast à Douai, sa fondation, son organisation, 
son développement, sa disparition et son enseignement phi- 
losophique en 1773, et une simple question : à quelle époque 
la ville d’Arras est-elle devenue réellement française ? qui fit 
naître à l'Académie bien des contreverses, nous croyons avoir 
cité tout le bagage philosophique de M. Wicquotet il est très 
lourd. 

Pourtant, 1l avait aussi un bagage littéraire des plus 
complets. En dehors de son discours de réception et de sa 
réponse à Mgr Deramecourt, il fut plusieurs fois rapporteur 
du concours de poésie (1) et fut même chargé d’un rapport (2) 


(1) 1865 — 1881 — 1884. 
(2) 1865. 


— 128 — 


sur un mémoire hors Concours, la traduction en 5.000 vers 
français des Astronomiques de Manilius. 

Bien plus, à ses heures il fut poète et je connais certaines 
de ses pièces de vers qui n'ont jamais vu lejour et qui n'en 
respirent pas moins l'amabilité, la fraicheur et la grâce. II 
n'en existe que deux dans nos mémoires ; l'une et l'autre 
sont des fables et je souris volontiers en parcourant celle qui 
nous montre l’iron se reposant sous un vieux marronnier du 
bois de Boulogne : 

Le célèbre auteur de la Métromanie 


...qui ne fut rien 
Pas même Académicien 


se découvre et prend pour lui, les hommages que viennent 
rendre à N.-D. d'Auteuil un jeune paysan, une fraiche 
fillette, voire mème l'escadron du Roi : 


Le vaniteux, assis au pied de cette image 
S'était approprié salut, fleurs et hominage. 


Après avoir fait l'éloge de notre collègue toujours regretté, 
vous nous présentez un tableau fort intéressant de l'Admi- 
nistration à Arras au début de l'année 1789, c'est-à-dire au 
début de la Révolution. Ce sujet est très vaste. J'y reconnais 
toute votre compétence et j'aime à croire qu'il fournira par 
la suite à votre «plume élégante et diserte » quelques «(cha- 
pitres » que vous prendrez plaisir à écrire. 

Les travaux publics n'y tiennent qu'une place modeste. 
Un auteur a cependant dit : («On juge de la grandeur, de la 
puissance et de la richesse d'une nation par la beauté de ses 
chemins et l'entretien de ses routes. » Napoléon Ir, ce grand 
maître en l'art de faire la guerre, a exprimé la même pensée 
d'une facon différente en disant : « la victoire est dans les 
jambes de mes soldats »... Je partage ce sentiment, car les 
chemins, en facilitant les transports, alimentent les centres 


— 129 — 


d'habitation de voyageurs et de marchandises ; ils établis- 
sent entre les diverses cités des relations intimes en créant 
entre elles un commerce, qui, chaque jour, devient de plus 
en plus inéluctable. 

Il y avait autrefois les chemins royaux ; en général 1ls ont 
été construits par les Romains qui leur avaient donné le nom 
de voies militaires, viæ militares. 

Leur solidité a défié les siècles. Sur l'origine de quelques- 
unes d'entre-elles se racontent, aujourd'hui, à la veillée, dans 
les chaumières, des légendes dont le plaisir ou la douleur 
sontavivés par un intérêt toujours poignant. 

H existait aussi de grands chemins publics, qui n'étaient 
utilisés ni par les postes, ni io les messageries, ni par les 
voitures publiques. 

Quant aux chemuns vicomtiers, leur qualification n'était 
pas bien établie en Artois; à l'encontre des justiciers, le 
commun des habitants et des propriétaires des terres adja- 
centes prétendait que c'étaient (« ceux qui vont de villages 
à villes ou bourgs voisins et où 1l y a marchés publics ». 

Il n’en est pas moins certain que malgré les besoins du 
peuple, rien n'avait pu, jusqu à Louis XV, faire sortir de 
leur longue apathie les fonctionnaires des pays d'Etats. 
Aussi, ce sera la gloire de ce prince d’avoir tracé les diverses 
routes qui sillonnent notre belle France. 

Il y a malheureusement lieu d'ajouter que Louis XV, qui 
a failli succomber à Versailles sous le poignard d'un Artésien 
régicide, n'a rien fait pour Arras. 

Ce n'est pas, en effet, en le blessant dans son amour- 
propre qu on attire à soi tout un peuple ; on le réduit peut- 
être en esclavage par la force lorsque, par exemple, on tient 
vers lui, vers ses monuments, sans cesse des canons braqués 


comme ceux de la Belle Inutile, ainsi que le prouve 
M. Wicquot (1). 


(4) Mémoires de l'Académie, 2 série, t. IX, p. 488. 


__ 130 — 


Ce n'est pas ainsi qu'on entraine ni son attachement, ni 
sa reconnaissance. 

Peut-être que vous avez eu en vue la lecture de notre 
estimé confrère, Monsieur, lorsque vous nous avez exposé 
le tableau d'Arras en 1789? Sans doute, vous avez pensé 
que votre travail viendrait utilement à l'appui des dires de 
M. Wicquot, qui a prétendu qu'il avait fallu cent cinquante 
ans et la Révolution pour que la province d'Artois devint 
réellement française. 

M. Esmangart des Bordes avait son domicile à Lille. Il 
était tout puissant et était qualifié, ainsi que vous nous le 
faites vous-même remarquer : « Intendant de justice, police, 
finances et des armées du roi aux provinces de Flandres et 
d'Artois ». Arras était donc, depuis 1754, tributaire d'une 
cité, bien qu'historiquement parlant, cette ville ait eu le pas 
sur elle et qu'avant toute autre, elle ait été la capitale des 
Flandres. Comment admettre que c'était flatter le peuple 
que le discréditer à ce point. 


* 
*K  _* 


Mais je m'aperçois qu'après vous avoir signalé l’immen- 
sité du sujet que vous avez choisi, je me laisse moi-même 
entrainer par l'ampleur de votre thèse. 

Il est temps d'en finir ! Brusquement, je veux terminer, 
car je vois que nous avons fatigué l'indulgence habituelle de 
nos aimables auditrices. Et je m'empresse de vous recevoir 
à grands bras. 

Pendant nos séances hebdomadaires, vous ferez succéder 
vos communications les unes aux autres, car vous vous sou 
viendrez, nous l'espérons, que vous avez débuté par un dis- 
cours digne d’un maitre. Et pour continuer sur le même ton, 
vous ferez défiler devant nous les principaux faits de l'his- 
toire d'Arras racontés avec la verve et l'esprit qui vous sont 
choses habituelles. | 


Le 


Pre dede ed de ee de Ve eee ee Dee 9e de ee DES 
PS CÈ AE RER EREAERE CRETE EE AE AE RE VE RENE AE ERA 


LA 


DÉPOPULATION DES CAMPAGNES 
dans le Pas-de-Calais 


PAR 


M. Jules SION 


Membre résidant 


Statistique pour fe Pas-de-Calais, 


Se" département du Pas-de-Calais a une superficie de 
663.846 hectares, égale aux 0,0125 du territoire de la 
France (Iles et Corse comprises) ; sa population, de 
1.068.155 habitants, représente les 0,0269, c'est-à-dire plus 
de la 37° partie de celle de la France. La densité de sa popu- 
lation, presque 161 habitants au km?, est plus du double de 
la densité moyenne de la population en France. 

Ainsi qu'en témoigne le tableau A ci-annexé (1), sa popu- 
lation n'a pas cessé de s’accroitre de 1801 à 1851, époque où 
il y eut un léger fléchissement (2) (densité : 104,8 en 1846 : 
104,4 en 1851). Mais, à partir de ce moment, l'augmentation 


(1) Tableau A. — Département du Pas-de-Calais : Dénombrements 
de 1801 à 1911. Densité de la population au km2. 

(2) C’est, pour une bonne part, la conséquence de l'épidémie de 
choléra qui a sévi très fortement dans un certain nombre 2e communes 
du Pas-de-Calais, en 1849. 


en 


est constante. Après avoir suivi une marche à peu près uni- 
forme Jusquen 1872, elle progresse considérablement. 
(Densité : 123,3 en 1881; 128,5 en 1886; 131,7 en 1891 ; 
136,5 en 1896; 143,9 en 1901 ; 152,5 en 1906 ; 160,9 en 1911). 

Le même tableau montre que la progression n'est pas 
commune à tous les arrondissements. L'arrondissement 
d Arras comptait, en 1856, environ 30.000 habitants de plus 
que celui de Béthune ; ils étaient à peu près au même chiffre 
en 18/2; en 1911, celui de Béthune est plus que le double 
(2,2) de celui d'Arras. L'arrondissement de Béthune a 
gagné 131.22+ habitants de 1896 à 1911. Cette augmentation 
prodigieuse est due presque tout entière à l'accroissement 
de l'industrie houillère dans cet arrondissement depuis 1861 
et surtout depuis 25 ans. 

Un autre arrondissement s'est aussi fortement accru 
depuis 40 ans; cest celui de Boulogne, qui a passé de 
141.600 habitants, en 1866, à 193.244 habitants en 1901, à 
205.615 habitants*en 1906 et à 215.695 en 1911. Cette aug- 
mentation est attribuable au développement qu'ont pris les 
ports de Calais et de Boulogne, l'industrie tullière à Calais, 
diverses autres industries, et, en particulier, celle du ciment 
à Boulogne et dans les communes environnantes. 

On est loin de retrouver la même prospérité dans les 
quatre autres arrondissements. 

Celui d'Arras, qui avait 171.947 habitants, en 1846, en a, 
65 ans après, 178.836, en décroissance par rapport à 1901 et 
à 1906. | 

L'’arrondissement de Montreuil a atteint sa plus forte 
population (81.964) en 1911, avec un léger accroissement ; 
cependant il faut remarquer qu'il a peu varié depuis 1826, 
où il atteignait 78.651 habitants. 

L'arrondissement de Saint-Omer, qui n'avait cessé de 
s’'augmenter depuis 1891, a atteint son plus haut chiffre en 
1891 (117.796) ; en 1911, il est à 115.287. 

L’arrondissement de Saint-Pol a progressé de 1801 


— 133 — 


(70.780 habitants) jusqu'en 1851 (81.800 habitants); depuis 
lors, il n'a fait que décroitre; en 1911, il est à 73.792 habi- 
tants, avant perdu presque le dôuzième de ses habitants. 

Si l'on suit le mouvement général de la population à 
partir du premier grand dénombrement de 1806, on s'aperçoit 
que, en tenant compte du chiffre initial, il est à peu près le 
même dans tout le département, pendant la première partie du 
XIX° siècle, c'est-à-dire pendant la période où l'agriculture 
est, sinon l'unique, du moins la principale ressource de ses 
habitants. Le grand essor de la population, à partir de 1851 
dans l'arrondissement de Boulogne, et de 1861 dans celui 
de Béthune, doit donc être attribué à la prospérité indus- 
trielle dans ces régions. 

Il n'est pas besoin de faire remarquer que la délimitation 
de l'arrondissement, quant à l'accroissement ou à la dimi- 
nution de la population, n'a rien d'absolu et qu'il arrive 
fréquemment qu'une partie de l'arrondissement est prospère 
tandis que d'autres sont en voie de décroissance (1). C'est 
ainsi que, dans l'arrondissement de Boulogne, les cantons 
de Guines et de Marquise diminuent, le premier, depuis 
1816, le second, depuis 1876, tandis que les autres cantons 
augmentent. 

Dans l'arrondissement d'Arras, d'après le dénombrement 
de 1911, deux cantons seulement, celui d'Arras-sud et sur- 
tout celui de Vimy, situé au nord de l'arrondissement et à 
la partie méridionale du bassin houiller, sont en voie 
d'augmentation et l'on peut dire que sans eux l'arrondisse- 
ment d'Arras serait depuis longtemps en décroissance. Les 
autres cantons de l'arrondissement ont atteint leur maximum 
à des dates diverses : Arras-nord, Bertincourt, Croisilles et 


(1) Voir le tableau B indiquant : 10 la division en cantons; 2° les 
dénombrements de 1806 à 1911 ; 3° la densité de la population en 1826, 
4846, 1911 ; 4 la répartition des cantons selon les dates où ils ont 
atteint leur plus forte population. 


— 184 — 


Pas, en 1846; Bapaume et Beaumetz, en 1851 ; Marquion, 
en 1866 ; Vitry, en 1891. 

Parmi les cantons de l'arrondissement de Béthune, un 
seul, celui de Laventie, qui n’est pas dans la zone de péné- 
tration du bassin houiller, ne participe pas à l'accroissement 
extraordinaire dont nous avons parlé. Après avoir eu son 
maximum en 1866 (15.901 habitants), il n’a plus aujourd'hui 
que 13.223 habitants. En revanche, il est curieux de cons- 
tater que le canton de Lens, qui avait 19.068 habitants en 
1856, a dû être scindé en deux cantons, qui contiennent 
ensemble 133.382 habitants. 

Un phénomène analogue, avec des proportions moins 
grandes, peut être constaté dans l'arrondissement de Bou- 
logne. Tandis que cinq des cantons ont leur maximum en 
1911, que les cantons primitifs de Boulogne et de Calais ont 
dû être scindés en quatre cantons contenant ensemble une 
population double de celle de 1851, le canton de Desvres 
décroiît depuis 1901 et celui de Marquise, depuis 1876. 

Dans l'arrondissement de Montreuil, deux cantons seu- 
lement, Etaples et Montreuil. paraissent se développer; les 
autres ont eu leurmaximum : Fruges, en 1826; Hucqueliers, 
en 1836 ; Hesdin, en 1841 ; Campagne, en 1851. 

Deux cantons de l'arrondissement de Saint-Omer, 
Audruicq et Saint-Omer-sud, sont, en 1911, en légère 
augmentation par rapport à 1906. Le canton d'Aire a atteint 
son maximum en 1841 ; Fauquembergues, en 1876; Saint- 
Omer-nord, Ardres et Lumbres, en 1891. 

La diminution est générale dans l'arrondissement de 
Saint-Pol. Ontobtenuleurmaximum, les cantons d’Avesnes- 
le-Comte, en 1826; du Parcq, en 1841 ; d'Aubigny,en 1851 ; 
d'Auxi-le-Château, en 1866; d'Heuchin et de Saint-Pol, 
en 1876. \ 

En résumé, étant entendu que nous nous arrétons au 
dénombrement de 1911, les 46 cantons du Pas-de-Calais 
doivent, sous le rapport du recensement auquelils ont atteint 


— 135 — 


leur plus forte population, être répartis ainsi qu'il suit: 
2 cantons, en 1826; — 1, en 1836; — 3, en 1841; —5,en 
1846 ; — 4, en 1851 ; — 3, en 1866 ; — 4, en 1876; — 4,en 
1891 ; — 1, en 1901 ; 19, en 1911. 
Ces 19 cantons se répartissent, à leur tour, de cette 
manière : 
2 dans l'arrondissement d'Arras, 


8 — Béthune, 

6) — Boulogne, 

2 — Montreuil, 
2 — Saint-Omer. 


L'accroissement n'est vraiment considérable pour les 
cinq derniers dénombrements que dans les cantons miniers 
de l'arrondissement de Béthune, dans 1e canton de Vimy et 
dans ceux de Calais, de Boulogne, de Samer et de Montreuil. 

Ce sont là les cantons les plus industriels du département ; 
l'agriculture s'y est conservée comme par le passé; mais ce 
sont les grosses industries qui emploient la majeure partie 
de la population. 

Si nous faisons abstraction de ces cantons et de ceux 
d'Arras-sud et de Saint-Omer-sud, il nous restera les 29 
cantons où l'agriculture domine, laissant partout une place 
plus ou moins grande à des industries locales. 

En calculant la densité moyenne de la population dans ces 
29 cantons en 1846 et en 1911, nous trouvons les résultats 
suivants : 

En 1846,...... 90 habitants au km? ; 
En 1911,...... 81.8 — 

La diminution serait beaucoup plus grande s'il était 
possible de séparer de la population agricole la population 
qui, dans une même localité, est occupée à l'industrie ou au 
commerce, non seulement dans les villes comme Arras et 
Saint-Omer, mais aussi dans des communes de moindre 
importance comme Bucquoy (2.079 habitants), Bapaume 
(2.917), Vitry (2.952), Sailly-sur-la-Lys (2.60%), Laillers 


— 136 — 


(8.260), Desvres (5.125), Guines (4.358), Marquise (3.517), 
Etaples (5.823), Hesdin (3.327), Aire (8.247), Arques (4.658), 
Saint-Pol (4.243), Auxi-le-Château (2.586), Frévent (4.692). 

La conclusion à laquelle aboutissent ces chiffres est celle- 
ci : dans le Pas-de-Calais, comme ailleurs, malgré l’accrois- 
sement de la population, en général, les campagnes se 
dépeuplent d'une facon continue. 

Au surplus, il importe de remarquer que, de bon 
nombre de communes rurales où le chiffre de la population 
ne diminue pas ou diminue moins rapidement, les habitants 
désertent néanmoins les champs pour les usines ou pourles 
mines. Grâce aux chemins de fer, les trains ouvriers 
pénètrent de plus en plus dans les campagnes pour y aller 
chercher et reconduire des ouvriers à des distances parfois 
très grandes. Il en est ainsi dans tout le Département, et 
surtout à l’intérieur et dans les environs du bassin houiller. 


Statistique particulière à l’Arrt d’Arras. 


Il nous a paru intéressant d'étudier d'une manière plus 
approfondie le phénomène de la dépopulation des campagnes 
dans l'arrondissement d’Arras. 

Le tableau GC (1) montre le mouvement de la population 
dans les communes qui le composent depuis 1801 jusqu'en 
1911. Il permet de faire un certain nombre de constatations. 

Le tableau D (2), qui en a été extrait, établit que, abstrac- 
tion faite de la ville d'Arras, où la population dite flottante 
ou comptée à part ne permet pas de faire une comparaison 
juste, sur les 210 autres communes qui composent l’arron- 


(1) Tableau C. — Arrondissement d’Arras : cantons et communes. 
— Dénombrements de 1801 à 4911. — Comparaison entre la popu- 
lation de 1941 et, depuis 1826, la plus forte ou la plus faible. — Tant 
pour 100 des augmentations ou des diminutions. 

(2) Tableau D : Répartition des communes selon les dates où elles 
ont atteint leur plus forte population, 


— 137 — 


dissement, 2 ont atteint leur maximum en 1801 ; 2, en 
1815 ; 1, en 1820 ; 10, en 1826 ; 17, en 1831 ; 8, en 1836 ; 15, 
en 1841 ; 25, en 1846; 13, en 1851 ; 10, en 1856; 12, en 1861 ; 
15, en 1866 ; 7, en 1872 ; 11,en 1876 ; 12, en 1881 ; 7 en 1886; 
6, en 1891 ; 9, en 1896; 4, en 1901 ; 9, en 1906 ; 17, en 1911. 

Par conséquent, depuis 1856, la population a diminué 
dans 103 communes de l'arrondissement. 

D'autre part, sur les 17 communes qui ont atteint leur 
plus forte population en 1911, 12 sont dudit canton de Vimy ; 
les 5 autres, disséminés dans les autres cantons, sont 
pourvues d'industries diverses : fonderie, à Biache; raffi- 
nerie de pétrole, à Corbehem, etc. 

Le canton de Vimy offre un exemple frappant de l'influence 
que peut exercer une industrie sur le chiffre de la popula- 
tion qui se trouve dans la zone de son action. Ce canton, 
situé au sud du bassin houiller n'a pas encore de fosses sur 
toute l'étendue de son territoire (1). C'est ce qui fait que la 
population de plusieurs communes est restée stationnaire 
ou même a diminué (Acq, Arleux-en-Gohelle, Carency, 
Fresnoy, Gavrelle, Izel, Neuville-St-Vaast, Thélus, Villers- 
au-Bois), tandis que celle de plusieurs des autres s'est aug- 
mentée d'une façon tout américaine. Avion, qui avait 972 
habitants en 1806, 2.750, en 1886, en compte, en 1911, 9.968 ; 
Drocourt, qui comprenait 447 habitants en 1886, en compte 
2.909 ; Méricourt, qui perdit 400 de ses mineurs dans la 
terrible catastrophe du 10 mars 1906, a cependant gagné 
3.200 habitants depuis 20 ans et est à 4.769 au recensement 
de mai 1911. 

La répartition des communes d'après le nombre des habi- 
tants en 1846 et en 1911 montre des différences dignes de 
remarque : 


(1) On fait seulement les sondages dans les nouvelles conces 
sions. 


— 138 — 


4846 41941 
Communes au-dessous de 50 habitants » » 
— de 51 à 100 — 1 3 
— de 101 à 1450 — 3 7 
— de 151 à 200 — 7 11 
— de 201 à 250 — 9 15 
— de 251à 300 — 11 17 
— de 301 à 350 — 12 10 
— de 351 à 400 _ 16 12 
— de AOL à 450 — 12 13 
— de 451 à 500 — 19 43 
— de 901 à 990 — 40 20 
— de 551 à 600 nu (109) 9 (1313 
y, — de 601 à 650 — 13 5 
— de 651 à 700 — 12 1 
— de 701 à 800 — 15 14 
— de 801 à 900 — 14 4 
— de 901 à 1.000 — 9 6 
— de 1.001 à 1.100 — 7 7 
— de 4.101 à 1.200 — A 7 
— de 1.201 à 1.300 — 4 3 
— de 1.301 à 1.400 — 7 3 
— de 141.401 à 1.500 — 5 1 
— de 1.501 à 1.600 — 2 2 
— de 1.601 à 1.700 — 2 » 
— de 1.701 à 1.800 — 2 2 
— de 1.801 à 1.900 — 1 3 
— de 41.901 à 2.000 — » 1 
— de 2,001 à 2.500 — o D 
— de 2.501 à 3.000 — )) D 
— de 3.00! à 3.500 — 1 ) 
— de 3.501 à 4.000 — » | 
— de #4.001 à 4.500 — 1) ) 
— de 4.501 à 5.000 — » | 
— de 9.001 à 10.000 — » 1 
— de 10.001 à 20.000 — ” ) 
— au-dessus de 20.000 — sl 1 


— 139 — 


Ainsi, tandis qu il s'est formé de grosses agglomérations 
dans le canton de Vimy, le nombre des petites communes, 
pour la plupart purement agricoles, s’est accru dans les 


autres. 


Etudions maintenant le mouvement dela population dans 
l'arrondissement, de 1846 à 1911, abstraction faite de la ville 


d'Arras et du canton de Vimvy. 


1846 1911 

Cantons d'Arras, Nord et Sud (moins 
PU de CR 14.913 15.779 
Canton de Bapaume................. 13.854 10.345 
— Beaumetz-lez-Loges ....... 13.753 11.784 
_— Bertincourt............... 16.323 13.159 
— Croisés. sense 17.279 14.442 
— Marquion................. 17.727 15.304 
— Pas-en-Artois............. 13.949 9.743 
— VV eseRa cdi 19.312 20.087 
TOlLAUX: Lu ceesue 127.110 110.643 


Sans tenir compte de l'accroissement de quelques com- 
munes, telles que Biache, Corbehem, St-Laurent-Blangy, 
où, à côté des exploitations agricoles, sont venues s'installer 
d'importantes industries, on trouve, pour l'ensemble de ces 
cantons, composés en majeure partie de communes rurales, 
une diminution de 16.467 habitants, c'est-à-dire de près de 
13 pour 100. 


A quelle date peut-on faire remonter le commencement 
de la dépopulation des campagnes ? 


En ce qui concerne l'arrondissement d'Arras, comme 
nous l'avons vu précédemment, parmi les 9 cantons dont 
nous venons de parler, 4 ont atteint leur maximum en 1846, 
2 en 1851, avec une faible différence par rapport à 1846 ; un 
autre en 1866 avec une augmentation d'environ 300 habi- 
tants sur 1846; enfin, si le canton de Vitry ne décroit que 


22 AA == 


depuis 1891, ii n'y a pas une différence considérable entre 
son maximum et sa population de 1846. Cette date marque 
donc une étape dans le mouvement de la population pour 
l'ensemble des cantons de l'arrondissement d'Arras; mais 
pour ce qui concerne les communes, on a vu précédemment 
que, dès 1826, 15 d'entre elles avaient déjà commencé à 
diminuer. Le tableau B montre que, dans le Département, 
15 cantons avaient atteint leur plus forte population en 1851. 

La question ne tarda pas à préoccuper les esprits. Le 
colonel Repécaud, dans un travail très intéressant et très 
documenté présenté à l'Académie d'Arras le 14 juin 1850, 
après avoir constaté le progrès constant de la dépopulation 
des campagnes, recherchait les moyens d'y porter remède. 

La situation était, à quelques nuances près, la même dans 
le reste de la France, ainsi qu'en attestent, entre autres 
témoignages, les mémoires de bon nombre de sociétés 
savantes des départements. En 1849, à la société d’agricul- 
ture de Toulouse, M. Pommier exposait un projet relatif à 
la création d’une « Banque de crédit foncier » pour veniren 
aide aux petits cultivateurs, et M. de Bastoulh lisait un 
mémoire sur le sujet suivant : & Quelle est la cause de la 
» désertion de la population agricole qui apporte dans les 
» grandes villes une superfétation de force et v accroit la 
» misère tandis qu'elle prive l'agriculture de bras et la met 
» hors d'état de satisfaire au besoin croissant des subsis- 
» tances... et quel serait le moyen le plus efficace pour 
» arrêter la dépopulation des campagnes? » 

Il convient de reconnaître que, dans le Pas-de-Calais, la 
question n'eut jamais ce double caractère de, gravité : la 
main-d'œuvre ne fut jamais trop abondante dans ies villes. 


Causes de la dépopulatlon. 


Etudions, à notre tour, les causes de la dépopulation des 
campagnes, générale, même dans un département comme 


Vol 


le nôtre, si riche, où l'agriculture donne des profits aux 
cullivateurs laborieux et intelligents. 

Serait-ce la désaffection du paysan pour la terre que ses 
ancêtres ont arrosée de leur sueur ? Ce n'est pas l'opinion 
d'écrivains éminents, qui ont étudié l'histoire de paysans de 
différentes régions depuis le moyen âge jusqu'à nos Jours. 
Nous sommes de leur avis lorsque nous voyons autour de 
nous l'attachement des ouvriers d'industrie pour la maison- 
nette familiale et le lopin de terre qu'ils possèdent ou même 
qu'ils ne font que louer. Ne faut-il pas qu'un sentiment 
profond anime ces braves gens pour qu'ils s'imposent la 
fatigue qui résulte pour eux de leur éloignement de l'usiné 
ou de la fosse ? Chaque jour, par exemple, nous voyons plus 
.de 500 mineurs (1) venir de 4, 5, 6 et 8 kilomètres, à Arras, 
pour y prendre, soit vers une heure, soit vers six heures de 
l'après-midi, des trains qui les conduiront à Avion, à Lens, 
à Liévin, à Billy-Montigny, etc. Répartis dans les mines 
des environs, ils en remonteront, les uns vers minuit, les 
autres vers cinq heures du matin, pour reprendre les trains 
qui les ramèneront à Arras, d'où ils retourneront à pied 
dans leurs communes respectives. Pourquoi s'imposeraient- 
ils de pareils déplacements s’il n’y avait en eux un vif 
amour du village natal”? Il se produira naturellement des 
défections; mais jusqu'ici elles sont moins nombreuses 
qu'on aurait pu le craindre. Au surplus, l’ouvrier d'usine, 
le mineur surtout, qui a des loisirs, conservent l'amour de 
la terre. Il n’y a pour s'en convaincre qu’à voir, à la belle 


(1) Pendant le mois de janvier 4911, il a été délivré à la gare 
d'Arras, 2.480 cartes pour trains d'ouvriers mineurs à destination 
d’Avion, de Lens, de Billy-Montigny, ete. Les cartes étant hebdoma- 
daires, il s’ensuit que le nombre des voyageurs peut être évalué à 620. 
— Il importe de remarquer, en outre, que d’Arras à Avion — environ 
18 km. — le train prend encore au moins 1.000 ouvriers, venant de 
communes situées sur le parcours ou à proximité de la voie ferrée, 


— 142 — 


saison, les jardins ouvriers si bien tenus qui environnent 
les villes ou sont attenants aux « Corons ». 

Les statistiques des compagnies houillères prouvent que 
les ouvriers mineurs changent plus facilement de résidence, 
de fosse, en hiver qu’en été lorsqu'ils ont ensemencé leur 
jardin, emblavé en pommes de terre, en haricots le champ 
qu'ils ont pu prendre en location. Ce n’est donc pas le dédain 
de la terre qui pousse le paysan hors de son village. 

Il faut remonter à la première moitié du XIXe siècle pour 
trouver les véritables causes. Un souvenir de ma lointaine 
enfance m'en indique une qui me paraît incontestable. Fils 
de paysans, resté d'ailleurs paysan par le cœur, je me repré- 
sente la maison natale lorsque, le plus jeune de cinq enfants, 
j avais environ huit ans. On trouvait dans la petite ferme 
le blé, dont on faisait le pain ; la viande, le lard et les œufs ; 
l'œillette, qu'on conduisait au moulin pour en rapporter 
l'huile à manger ; en un mot, la plupart des choses qui 
servaient à l'alimentation. On récoltait le lin ; ma mère le 
filait, mon père en faisait de la toile. En été, tout le monde 
était aux champs : les cultures, étant diverses, permettaient 
d'échelonner les travaux ; en hiver, tous les bras étaient 
occupés à la ferme : ma mère et ma sœur filaient le lin, 
confectionnaient et raccommodaient le linge de la famille, 
soignaient les bestiaux ; mon pèreet mes frères travaillaient 
le lin, battaient dans la grange le blé et les autres céréales. 
Mais cette vie, qui avait été et était encore celle de la plupart 
des familles villageoises, touchait à sa fin. Déjà beaucoup 
avaient trouvé plus commode d'acheter la toile et surtout des 
étoffes de coton ; des cultures : colza, œillette, came- 
line, etc., (1) par suite de changements apportés dans 
les relations avec l'étranger, disparurent presque complète- 


(4) D’après le recensement de 1846, il y avait, dans le canton de 
Croisilles, 2.800 hectares d’æillette et 4.400 hectares de colza. On n’en 
trouverait plus la quarantième partie aujourd’hui. 


— 143 — 


ment; les machines à battre les céréales supprimèrent le 
battage au fléau. Il fallut moins de main-d'œuvre, tout le 
monde ne trouva plus à s'occuper en été et surtout en hiver. 
Les paysans durent chercher du travail ailleurs et en trou- 
vèrent facilement, grâce au développement que prit l’indus- 
trie. Ainsi, les modifications économiques, le machinisme 
agricole, l'essor industriel ont été les premières et les plus 
importantes causes de la désertion des campagnes. 

Dans certaines parties du Pas-de-Calais, on résista peut- 
être plus longtemps qu'ailleurs, grâce à la betterave. Cette 
culture réclame des bras au printemps; sa récolte, en 
automne, la fabrication du sucre et celle de l'alcool occu- 
paient, avec des salaires élevés, bon nombre d'ouvriers 
jusque vers la fin de janvier. Mais, au cours de ces dernières 
années, un changement très considérable s’est produit dans 
ces industries. L'exportation étant moins considérable, on 
cultive moins de betteraves à sucre; dans les fabriques, les 
perfectionnements des machines sont poussés à un tel degré 
que la main-d'œuvre a beaucoup diminué. D'autre part, 
comme cela se produit dans le commerce, la grande indus- 
trie a tué la moyenne et la petite. Plus de la moitié des 
fabriques disséminées dans le Département et surtout dans 
l'arrondissement d'Arras ont été remplacées par des usines 
beaucoup plus grandes qui, par des râperies installées dans 
les villages environnants et au moyen des chemins de fer et 
des canaux, attirent à elles toute la production. Le nombre 
des distilleries a dimivué plus encore. 

Il résulte de cette transformation économique que si, à 
certaines époques de l’année, par exemple, au moment de 
la moisson, à l'époque de la récolte des betteraves, letravail 
abonde à la campagne, il se fait rare la majeure partie du 
reste de l’année. Le cultivateur ne peut payer qu'un salaire 
relativement faible à ses ouvriers et ouvrières : pour les 
hommes, 2 fr. en hiver, 2 fr. 75 en été, 3 fr. 50 exception- 
nellement pendant la moisson ; pour les femmes, 1 fr., 1 fr. 25 


en hiver, 1 fr. 50 à 2 fr. en été. Dans bien des fermes, 
l'ouvrier a quelques petits suppléments : du café le matin, 
un litre de bière à midi ; en somme, ce sont là des avantages 
peu apprécisbles. Mais, dira-t-on, pourquoi le fermier, par 
des procédés plus rationnels, n'augmente-t-il pas le produit 
de ses terres et ne donne-t-il pas de meilleurs salaires ? La 
question est posée depuis longtemps. En réalité, les bénéfices 
de l’agriculture, même avec les méthodes intensives, sont 
très aléatoires et bien des cultivateurs ne trouvent le moyen 
de vivre que grâce aux produits de la ferme : lait, beurre, 
fromage, œufs, volailles, ete. Et puis, il importe de ne pas 
perdre de vue que bien souvent on ne garde les ouvriers en 
hiver que dans l'espoir qu'ils resteront à la ferme en été, au 
moment où leurs services seront indispensables ; de sorte 
que la main-d'œuvre agricole coûte beaucoup plus cher 
qu on ne le pense généralement. 
__ En revanche, les mines, les industries et les ateliers, qui 
se sont multipliés dans le Département, n'ont cessé d'aug 
menter leurs salaires. Les ouvriers maçons, charpentiers, 
menuisiers, maréchaux, etc., au village comme à la ville, 
touchent au minimum 0 fr. 40, O fr. 45 et 0 fr. 50 l'heure 
avec faculté de faire jusqu àonzeheures parjour. Les ouvriers 
employés dans les industries diverses : brasseries, huïleries, 
fabriques de ciment, fabriques de tulle, etc. gagnent plus 
encore. Les mineurs ont des situations peut-être plus 
enviables. D'après le rapport de M. l'Ingénieur en chef des 
mines dans le Pas-de-Calais, le salaire journalier moyen 
d’un ouvrier mineur au fond a été, en 1910, de 5 fr. 81; en 
1911, de 5 fr. 89. A ce gain s'ajoutent de sérieux avantages: 
logement confortable avec jardin pour 6 fr. par mois, le 
chauffage, les frais médicaux et pharmaceutiques, une 
pension de retraite. (Il faut remarquer que ce salaire moyen 
est calculé d'après ce que touchent les hercheurs à terre 
[travaux accessoires] et ce que gagnent les vrais mineurs à 
la veine). | 


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LA DÉPOPULATION DES CAMPAGNES. Tableau A. 


DÉPARTEMENT DU PAS-DE-CALAIS 


RELEVÉ DES DÉNOMBREMENTS 


de 1807 à 19x11. 


Relevé de la densité de la population au Km°. 


(La population la plus forte est soulignée). 


Superficie 
ARRONDISSEMENTS en 1804 | 41806 | 41815 | 182 


hectares | 
NAS en rent dr 137.6601133.131 139.898 443.615 165.86 | 
BCIhUNS:.,2,548. 4. 93.9451110.465 on 123.211 
Boulogne-sur-Mer . .... 94.060171 66.588 on 76.023| 85.141 
Montreuil ,,.......... 115.4991 67.711] 70.3611 72.629] 75,5 
Saint-Omer ..,,....... 108.302} 87.619] 93.093) 95 206! 98.24: 


| 
Saint-Pol-sur-Ternoise .1113.8934 70.780] 748151 77.166| 78.05 


mm“ À em À ommaumememmmmnene À enepenmmmmmmmmnmmgeus À cms 


Totaux....... 663.8461534.4941570.338 584 4541626. 


nl 


Densité de la population 
au kilom. carré. .... 80,5 85,9 88,0 | 94,4 


lipi 
OUR 


sé Rs nt, ne see À ee ne : , . et : 


{A DÉPOPULATION DES CAMPAGNES. Tableau B. 


DÉPARTEMENT DU PAS-DE-CALAIS 


DIVISION EN CANTONS 


Dénombrements de 1806 à 1911. 
DENSITÉ DE LA POPULATION EN 1926, 1846, 1911 


Répartition des cantons selon les dates où ils ont atteint 
leur plus forte population. 


LA DÉPOPULATION DES CAMPAGNES. Tableau © 
(de I à IX). 


ARRONDISSEMENT D'ARRAS 


RELEVÉ DES DÉNOMBREMENTS 


DES COMMUNES 


de 1807 à 1911. 


_ | 


NOMS Superficie | | 
DES en | 4804 | 1806 | 1845 | 1820 | 1826 | 1831 , 1 
, | 


COMMUNES hectares | 


ne 


Canton d’Arras-Nord. 


Arras (Nord et Sud)..... 1.163119.958119.286 20.625 19.798 22.173 23.419123 
Anzin-St-Aubin.,...... : 5131 307] 377 sé yo 398| 409 | 
AMDICS esse a 4331 335] 351| 333] 381 422 498 
Daibvillés ss 1.4221  606! 625) 672 645 . 677 
Duisans ............... 1.072) 478 ns 224 539! 391 647 
Ecurie ....… D 299] 493) 206 210 j si) 2] 260 
BP nes. 2221 200 70 2231 219 | 244| 237 
Marœuilis: cos és su 1.182) 917] 1.091, 1.106! 1.104) 1.104) 1.228) 1 
Roclincourt ............ D937 325 ” “ 442 451 991 | 
Ste-Catherine ,......... 4581 400, 529, 507! 516, 549, 611 | 
St-Laurent-Blangy ...... 977 7141] 8161 830] 875] 962] 41.093] i 
St-Nicolas-lez-Arras..... 3201 613! 692  743| 811 885 904 


Canton d'Arras-Sud. 


Achicourt.,............ 9941 909! 1.017] 1.067| 1.246) 1.288) 1.310 1 
VUS A NT GOT 721] 798] 822] 917] 936] 14 003 t 
BeaurainS ............. 293Ù 634] 687] T70o] 894] 932 ou | 
Fampoux ,.......,..... 847 932] 1.006] 1.059] 1.016! 1.022! 14 os 
FéUCNY aie see 9421 385] 380] 444] 467] 487| 527 
Neuville-Vitasse ,,.,,,.. 686! 569! 583] 585[ 60! 626 696 
Tilloy-lez-Mofflaines. .... T6N 304 369 369 386 422 sn 


Wailly-lez-Arras ...,... J611 584) 628] 632! 664] 683] 711 


NOMS Superficie 


DES | en | 4804 | 1806 | 1845 | 4820 | 4 
… COMMUNES hectares 
| 
| Canton de Bapaume. | | 
Bapaume .............. 373] 3.035] 3.084 0 3.060 
_ Achiet-le-Grand ........ 003 401 430 436 | 441 | 
Achiet-le-Petit...,...... 125] 522] 518] 59598 624 
Avesnes-lez-Bapaume ...] 3091 115! 123 de me 
Bancourt a. 454 226] 280] 9289) 315) 
ï Beaulencourt .......... A88l 346] 357| 388 ï 
. Béhagnies ......,...... 3061 192] 163] 161 | 180! 
Beugnâtre ........ _— 397] 2261 242| 238 me 
sa Biefvillers-lez-Bapaume. 405 184 186 un ” 
\ Bihucourt ............. a] 348) “ 36e 358 
7 Favreuil............... 4931 368] 392 #4 440 
p Frémicourt .,......,... 963 251 398 de 454 
. Grévillers. ............. 635] 680] 738! M3 675 
; Lesars .......,,....... 508 370) 396 n 390 
: | Le Transloy............ 1.040] 1.100, 1.061! 1.094 4.156| 1 
| Ligny-TiHoy ce. 1.029] 883] 875 905 890 
Martinpuich ......,.... 2911 950, 971 980! 920 1 
TA MOPVAl ss ira | 239 ” 407 ae; 406 
no Riencourt-lez-Bapaume . | 341 ss 4110 142 108 
y À Sapignies........,..... 3331 276 296 . 332 
NES Villers-au-Flos ......... 580 _. 612: cr 703 
ER Warlencourt-Eaucourt ..| 371 me 219) 215 240 
y à Canton de Beaumetz-lez-Loges 
ee Beaumetz-lez-Loges ...… 462] 997 356) 364 360 
| " Adinfer ,.............. 619 3 258 28s 30 


— I — | 
NOMS Superficie 
DES en | 4804 | 4806 | 1815 | 1820 | 1826 | 4834 
COMMUNES hectares | 
| 
Canton de Beaumetz-lez-Loges (suite) | ui 
Agnez-lez-Duisans 130] 330 388 " 391| 407 138" i 
Bailleulmont ........... SH 315] 304 3) ” 371| 381. 
Bailleulval ............. 390] 314] 344) 340 313) 321! 390% li 
Basset à ne 312] 229| 256| 249 . 247] 2296 & 
Berles-au-Bois. 890] 528] 651] 740 129 61] 754% 14 
Berneville ............. 563| 341] 388] 399! 408 419] . 459% 7 
Banni 460! 361] 435] 465 ss 461| 459 : x 
Boiry-St-Martin ........ 350] 356] 446! 462! 455 ml an 5 
Boiry-Ste-Rictrude 581] 206] 263] 279] 279] 285 LE LH 
Ficheux ............... 583] 346| 345] 388 ni 437] 478 26 
Fosseux. .....,........ 543] 333] 389! 371] 364 352) 369 : 
Gouvcs ................ 2651 140 164] 182l 483! 479 166 Ë 1 
Gouyÿ-en-Artois ......... 4.041, 547] 501 . 594] 572 597 ii 14 
Habarcq ............... 703l 291! 339 nl sl 34| s1dn 
Haute-Avesnes ......... 3971 201] 216 ea] 222|/ 244 » 4 
Hendecourt-lez-Ransart. .| 221] 131] 136 ra] 494) 203 209 dr 
La Cauchy............. 2071 245] 279) 285) 31461 287 _324 qui 
La Herlière ............ 540] 206] 178] 175) 204] 188| 189 # 
Mercatel............... 576] 505] 538] 536] 598! 535| 584 % 
Monchiet ....... nu. 274] 425] 441| 442) 4140| 167| 14176 : 
Monchy-au-Bois ....... 1.098] 871! 996 pu 981| 880 TE 
Montenescourt ......... sos] 192) 211) 216, 234] 253) 25< ” 
Ransart ...,.......,... 745] 424) 44 wi 300| 509! 54 . 
Rivière. ............... 1.190 gb ne com 1,180) 1.231! 41.25€ st 
Simencourt . ,......,... 506 345 356 " 385| 397| 404 : 
| 


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037 836 
7 926 
563 533 
366 335 
544! 1,508 
mn 301 
473 483 
391 x 


Pad 


2. 


1. 


. 047 


312 
453 
330 


0 


be 


Pod 


1901 


533 


Canton de CO 


Boisleux491 
Boisleux207 
Boyelles383 
Bucquoyi47 
Bullecot488 
Chérisy 524 
Courcell680 
Douchy-582 
Ecoust-£779 
Ervillers774 
Fontaineÿ04 
Gomieco243 
Guémap422 
Hamelin476 
Héninel ,263 
Hénin-s1621 
Mory...617 
Moyennc418 
Noreuil .325 
St-Léger766 
St-Marti185 
Vaulx-V 603 
Wancou564 


Canton de M 


Marquio:1817 


Comparaison entre 1911, 
et depuis 1826, 
LA POPUCLATION 


1896 | 1904 | 1906 | 1911 la plusforte : {la plus faible: OBSERVATIONS | B1 | 1886 


. . . | 
dimioution [augmentation | | 


p 0/0. P. * 0: 


| L 
| | 


0 ni) 73 
71 175] 181] 4166| 467] 30 ga! 4.839 
OÙ 357] 326] 312] 279] 35 ol 400! 
4| 2.183| 2.140| 2.113! 2.079 4 ol 1.800 
2] 506! 458] 423) 396] 36 Acc! 90 
1| 527! 4861 427| 419] 29 Lis! 1110 
739) 704] 672 657] 28. 16! 4.004 
5! 581! 570| 554| 514] 28 | Lol 
)| 731| 744] 707] 659 37 | ; 9.499 
>| 827! 819] 710! 7141] 15 . 1 60 
1| 461! 456] 417] 382] 93 | ” Gi 
1| 225] 214] 499! 200! 19 | # . 
1| 398] 382] 368! 3211 34. L 
| | L 1 | 4,06 
>| 495] 409! 398] 369] 27 | M 4 
3| 260! 241] 9258] 241 16 | TE 
1 655! 6oel 510! 490Ù 26 | M _ 
| | 
1| 600! 616] 605! 5931 12 | 
5] 380! 400| 379! 3381 23 
1| 296! 978] 275] 936] 44 pe : 
11784] 769, 706! 717 9 œ 
51 489[ 460! 437] 41421 96 | 20 
1 1.550 4.465| 1.418] 4.303l 27 so 
[| 572] 569] 538] 502 20 îs 
: 
| LA 
51 825] 813| 767| 780| 14 | | 1 


L: 


4. 


1891 


851 


(1)724 


953 


1896 


1901 


be 


2.06: 


Ee 


Be 


nn me 


Grinco 


Halloy 
Hannes 
Hébute 


Hénu . 


Fe. 2 


Humbe 
Orville 
Pommi 
 Puisieu 
Sailly-a 
St-A ma 
Sarton 
Souastr 
Thièvre 


Warlen 


Canton de V 


Vimy. 1. 


Ablain-£ 
Achevill 
Acq... 
Arleux-d 


. | 
Avion . : 


Bailleul- 


Beaumo)! 


Bois-Bc 


bde 


2. 


—_—— 


Comparaison entre 1911, 
et depuis 1826, 
LA POPULATION 


891 | 4806 | 1904 | 2906 | 4941 fo ne]  CPSERVATIONS 
dimisution |augmentation 
p- 9/0. | p. 2/0. 

nl 890! 78] 78  73l 53 | 
467| 423] 403! 414] 00! 236 
107] 193! 485 180! 196! 95. 
o51| sol g56l sil aoel 40 : 
291 9265! 963! 234 245] 41 | 
358! 349| 335] 298 9x0] 40 | : 
4.053, 4.007! 825] 700] 371] 47 ; (1) Exploitation 
4031 385) 375] 382] 367 28 | “ep de 
.314| 1.285] 4.455] 4.444] 41170 95 | | 
1341 644 579! 598! 586] 40 | 
3o8| 345] 988 92! 260! 42 | 
453| 459! 3761 369! 3261 45 | 
514| 540] 516! 549! 5igl 27 | 
203| 208! 220| 203 185] 47 L 
o41| 947] 4199| 200! 197 36 ; 

| 
705) 1.925) 2.242] 2,382] 2.467 130 | ” 
942] 974] 4.077) 1.455| 1.497] 2 | 
300] 344] 348] 369] 408 13 | | 
492! 512) 507! 504 451] : 12 | 
604! 632| 633l 603! 6101 24 
.625| 5.900) 8.706] 9.409] 9.968 825 
800! 83] 890! 941] 936! 0,5 | | 
831| 964] 4.040! 4.046] 4.092 84 
280| 458| 4841 559! 559 14 | 


EE — 


1876 | 1881 | 1886 


803| 324 


171| 182 

ail 435 

358| 399 

192| 203 

320| 525! 
41.441] 14.491! 1. 

784| 774 
2.190! 2.321| 2. 
1.206! 1.130) 4. 
1.379 pi 1. 

521 ” 

417 492 | 

499 93 

608] 623 

938| 975! 4 

819] 781 

389|/ 387 

376! 390 
2.630 2.837| 2. 

196| 191! 
1.530| 1.700 

622| _ 652: 
1.199 4 880! 1. 


1. 


502 


18. 


A4T) 1. 


177 
426 


COMMUNES 


Canton de Vitry (suite). 


Cagnicourt 


Corbehem ........ 


0... ee so 


Fresnes-lez-Montaub: 
Gou y-sous-Bellonne . 
Hamblain-lez-Prés .. 
Haucourt .......... 


Hendecourt-lez-Cagni 


Monchy-le-Preux .. . 


Noyelles-sous-Bellon 


Pelves 


Riencourt-lez-Cagnic 
RŒUX. heu 
Sailly-en-Ostrevent. . 
Saudemont 


Tortequenne 


LL LL 4 
Villers-lez-Cagnicourt 


Vis-en-Artois 


re ere ee 


Comparaisonentre 1911, 


et depuis 1826, 
LA POPULATION 


891 | 1896 | 1901 | 1906 | 1941 


P- 9/0. 


33 


la plusforte : |laplusfaible: 
diminution [augmentation 


p. 9/0. 


271 


OBSERVATIONS 


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Comparaisonentre 1911, 
et depuis 1826, 
LA POPULATION 


891 | 1896 | 1901 | 1906 | 1944 a plusfore:Halusfaibe OBSERVATIONS 
diminution |augmentation 
p- 9/0. | p. 2/0. 
| 
810| 825 33 
.009! 1.026| 1 271 
461| 451 33 
632] 608 31 
270| 247 52 
408] 400 49 
850| 791 3 
467| 472 20 
352| 318 31 
626| 589 34 
715| 726 23 
D93| 546 12 
760 TT 8 
464| 467 10 
138|[ 145 52 
324] 296 41 
532] 9520 17 
910! 1.012 2 
132] 718 27 
560! 536 39 
591| 537 28 
340| 324 23 
195| 766 12 


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— 145 — 


En résumé, la certitude de trouver un travail constant et 
bien rémunéré a été une autre principale cause de l'exode 
desouvriersagricoles vers les villes et lescentres industriels. 

Pour ce qui concerne un certain nombre de communes 
del’arrondissementd'Arras,unautre phénomène a contribué 
à la diminution de leur population. Il v avait autrefois, 
surtoutdanslescantonsde Bertincourt, Croisilles, Marquion, 
beaucoup de petites industries locales : les femmes faisaient 
de la dentelle, de la bonneterie, de la passementerie; elles 
travaillaient pour des maisons de commerce des villes ; les 
hommes, à domicile, tissaient la toile, la 1aine, le coton, la 
sole ; 1ls faisaient des articles de crin, de perles, de plumes, 
etc. (1). Certains de ces artisans n'avaient pas d'autre occu- 
pation; mais beaucoup d'entre eux consacraient aux champs 
une partie de leur temps et cumulaient ainsi les salaires. 
Aujourd'hui, la plupart de ces industries sont disparues ou 
sont en train de disparaître, et ceux qui s'y adonnaient se 
sont vus obligés d'aller chercher ailleurs d'autres ressources. 
Le même fait a été rapporté par M. Demangeon dans La 
Plaine Picarde ; par M. Blanchard, dans La Plaine Fla- 
mande; par M.Jules Sion, dans Les Paysans de la Normandie 
Orientale. | 

D'autres causes, d’un caractère peut-être plus général, 
se sont ajoutées à celles que nous venons d'exposer. 

En devenant personnel et obligatoire, le service militaire 
a fait passer tous les jeunes gens par la caserne, autant dire 
par la ville. Ils y ont trouvé des plaisirs plus variés, plus 
faciles, des commodités qu'ils ne connaissaient pas; ils s'y 
sont rencontrés avec des ouvriers gagnant, soit à la ville 
soit dans les centres industriels, des salaires bien plus élevés 
que ceux du village ; ils se sont laissé éblouir par les beaux 


(1) Le recensement de 1846 a relevé dans le seul canton de Croisilles 
l'existence de 776 tisseurs en toile, batiste et coton, de 100 dentellières 
et de 750 fileuses de batiste. 


40 


— 116 — 


côtés de métiers dont ils ne soupçonnaient pas les inconvé- 
nients. Le jour de la libération, ils sont retournés chez eux 
avec moins de goût pour les travaux mal rétribués de la 
ferme et, dès qu'ils l'ont pu, its sont partis vers le para- 
dis terrestre qu'ils croyaient avoir entrevu. M. René Bazin, 
dans La Terre qui meurt, a peint avec une admirable 
exactitude cette fascination qui arrache tant de jeunes gens 
à la maison des ancêtres. 

Si les travaux de l'usine et du magasin attirent à eux les 
paysans qui ne se sentent guère d'autre aptitude, les empiois 
subalternes dans les administrations publiques et privées 
sont un mirage pour ceux qui ont un peu d'instruction. 
Pour les emplois de facteurs des postes, de gendarmes, de 
douaniers, de coneierges, de commis aux écritures, d'emplo 
yés aux chemins de fer, etc., les demandes abondent... et 
cela se comprend. Si modestes que soient les traitements ou 
salaires attachés à ces fonctions ou services, ils sont encore 
de beaucoup supérieurs aux salaires de l’ouvrier agricole, 
aux bénéfices du petit ménager (1). Et puis, d'un côté, il y 
a la perspective de la retraite pour les vieux jours, et, de 
l'autre, celle d'un travail pénible jusqu'à ce que les bras 
soient devenus incapables de manier le moindre instrument 
aratoire. | 

Souvent, la jeune paysanne a suivi son frère, son fiancé. 
L'épithète de servante, de bonne, de femme de service n'a 
plus rien d'humiliant pour elle. Elle est venue à la ville, elle 
s'est mise en service, souvent avec le secret espoir de trouver 
plus aisément un mari parmi les petits fonctionnaires, les 
gens de maison, les ouvriers d'industrie ou de commerce. 
Elle a prélevé sur ses gages de quoi acheter une robe, des 
vêtements, un chapeau, ayant plus ou moins de ressemblance 
avec la robe, le manteau, le chapeau de « Madame » et, à 
ses rares Jours de congé, elle est retournée au village où elle 


(1) Le ménager est le paysan qui travaille pour les autres et exploite, 
en même temps, un petit bien qu'il possède ou qu'il prend en location. 


a pris des airs de « Madame » pour éblouir ses anciennes : 
compagnes, à qui elle s’est bien gardée de dire la vie de 
dépendance, parfois si étroite, qu'elle menait le reste du 
temps. Qu'elle le veuille ou non, elle est un agent de recrute- 
ment : son exemple sera suivi. 

Combien cet exemple fait encore plus impression s'il est 
donné par une employée de commerce ou d'une administra- 
tion publique ou privée, dont la situation est plus enviable! 

Cet exode se serait-il produit si, par suite d’un enseigne- 
ment primaire d'un caractère plus agricole, plus rural, les 
jeunes paysans et paysannes avaient su mieux apprécier les 
douceurs et les avantages de la vie champêtre, tirer un 
meilleur parti de la culture des champs, de l'élevage, des 
produits de la ferme ? Nous nous garderons bien de médire 
de l'enseignement primaire, qui a fait pénétrer l'instruction 
jusque dans les moindres hameaux. Toutefois, nous recon- 
naissons qu'un critique sévère serait fondé. dans unecertaine 
mesure, à lui reprocher un caractère par trop général. Il 
trouverait que les livres mis entre les mains du jeune cam- 
pagnard, que les exercices qu on lui impose à l'école, que les 
épreuves du certificat d'études qui ont tant d'influence sur 
le choix des devoirs, ne sont pas assez de nature à lui inspirer 
le goût de l'agriculture. Nous admettons qu'il n'aurait pas 
absolument tort ; mais nous ajouterons que nombreux sont 
les gens qui, comme nous, aimant la vie des champs, ont 
bien été obligés d'aller chercher, loin de leur clocher, des 
moyens d'existence ; qu'il sera toujours impossible de rete- 
nir au village des jeunes gens et des jeunes filles aussi long- 
temps qu'ils n'y pourront gagner que des salaires de beau- 
coup inférieurs à ceux de la ville ou des centres industriels. 

Il y a une autre cause de la dépopulation des campagnes, 
qui na peut-être pas été assez remarquée. Le temps n'est 
plus où le paysan considérait la naissance d'un enfant comme 
une bénédiction du Ciel : avoir un fils et une fille, ou même 
n'avoir que l'un ou l'autre, c'est son idéal. Comme le citadin, 


il a pris goût au luxe, à la dépense ; il a l'ambition de bien 
doter sa fille, de faire instruire son fils et, comme ses béné- 
fices sont relativement modestes et aléatoires, il ne tient pas 
à avoir une famille nombreuse. De leur côté, l'ouvrier agri- 
cole et le ménager craignent d'augmenter leurs charges, en 
raison de la faiblesse de leurs ressources. D'autre part, ceux 
qui quittent le village sont les jeunes et les valides, ceux qui 
précisément sont dans les conditions pour fonder une famille. 
Voilà donc une double explication de la diminution de la 
natalité. L'espace nous manque pour entrer, à ce sujet, dans 
des détails. Nous nous bornerons à citer l'exemple de quel- 
ques communes de l'arrondissement d'Arras. 

A Agny, la natalité, qui avait été de 37 pour 1.000 habi- 
tants de 1.800 à 1850, est descendue à 30 °/ dans la % moitié 
du XIX°e siècle. 


Famechon, en 1866, pop. 438 hab., natalité : 36,7 °/00. 
— en 1896, pop. 296 hab., natalité : 15,5 °/00. 
Lebucquière, en 1876, pop. 657 hab., natalité : 45,6 0/00. 
Ee en 1896, pop. 585 hab., natalité : 23,9 0/00. 
Inchy-en-Artois, moyenne de 1837 à 18#1, nat.: 27,3 °/00. 
— moyenne de 1901 à 1906, nat.: 21.3 9/00. 
Vis-en-Artois, moyenne de 1837 à 1846, nat. : 29,6 0/00. 
— moyenne de 1897 à 1906, nat.: 21,8 9/00. 
Biache-St-Vaast, moyenne de 1837 à 1846, nat.: 41 9/00. 
— moyenne de 1897 à 1906, nat.: 29 0/00. 


Où vont les paysans qui émigrent ? 


D'une enquête que nous avons faite personneilement dans 
l'arrondissement d'Arras, en 1896, il ressort qu'ils sont 
attirés par les mines de houille en exploitation dans le canton 
de Vimy et dans l'arrondissement de Béthune et peut-être 
plus encore par le commerce et les industries diverses. Assu- 
rément, c'est surtout au profit des mines que se dépeuplent 
les communes des cantons de Vimy, d'Arras et de Vitry, qui 
n ont pas de communications faciles avec les fosses ; cepen- 


— 149 — 


dant il ne serait pas juste de faire retomber sur l'exploitation 
houiïllère toute la responsabilité de la désertion des campa- 
gnes dans l'arrondissement d'Arras et même dans les com- 
munes du bassin et de ses environs. En 1867, c’est-à-dire à 
une date où l'exploitation houillère ne produisait pas le 
vingtième de ce qu'elle produit aujourd'hui et où les ports et 
les industries de Boulogne et de Calais étaient loin d’avoir 
leur importance actuelle, M. Parenty, conseiller de préfec- 
ture, a établi la statistique ci-après d’après le dénombrement 
de 1866, dans le Pas-de-Calais (1). 

En considérant comme population urbaine celle des 
agglomérations de 2.000 habitants et au-dessus, on a : 
Dénombrement de 1861, population municipale 


et flottante.............................. 208.316 h. 
Dénombrement de 1861, population municipale 
étHottanté:.s1:1lichitliein nues ñass 227.760 
” Différence en faveur de 1886............... 19.444 h. 


En tenant compte des naissances et des décès, on trouve 
que l'accroissement par voie d'immigration est de 6.116 
habitants. 

Pour les communes au-dessous de 2.000 habitants, on a : 
Dénombrement de 1861, population municipale 


éLHOanles nier ie 516.022 h. 
Dénombrement en 1866, population municipale 

CL HOHANISE eee mon tsosseusenoe 522.017 
Différence en faveur de 1866..........,..... 5.995 h. 


En tenant compte de la balance des naissances et des 
décès et du passage des communes de cette catégorie dans 
l'autre catégorie, on trouve une diminution, par voie d'émi- 
gration, de 7.358 habitants. 

Comme il est aisé de le voir, dès cette époque, il y avait 


(1) M. Parenty. — Annuaire du département du Pas-de-Calais, 1867. 


— 150 — 


dépopulation des campagnes et l'industrie houillère n’em- 
ployait qu'un nombre relativement faible d'ouvriers. 

Y a-t-il eu à un moment quelconque une poussée de quel- 
que importance sur Paris ? L'enquête que nous avons faite, 
en 1896, ne nous permet pas de le penser. Pendant quelques 
années, plusieurs jeunes filles de Lagnicourt et des commu- 
nes environnantes sont allées se mettre en service à Paris ; 
mais le mouvement n'a pas duré. Pourquoi irait-on chercher 
au loin ce qu'on a sous la main ? La région ne se suffit pas 
à elle-même: le dénombrement de 1911 a accusé la présence, 
dans le Pas-de-Calais, de 26.288 étrangers. 


Remèdes. 


Ce qui a été fait dans le Pas-de-Calais. 


M. Demangeon, dans son bel ouvrage: La Plaine Picarde, 
a écrit : (« Dans l'âme du paysan, l'amour de la terre ne 
s'éteint pas ». Il y a, à nos yeux, une très grande part de 
vérité dans cette consolante affirmation ; cependant nous 
croyons juste de faire cette restriction : mais, comme tout 
le monde, le paysan va où son intérêt le pousse. Si on veut 
le retenir à ses champs, à sa ferme, 1l faut donc l'aider à 
augmenter ses revenus. C'est ce qu'on a compris dans le 
Pas-de-Calais, en s’efforçant, par tous les moyens, de répan- 
dre les meilleures pratiques agricoles, de créer des institu- 
tions de crédit, de prévoyance et de mutualité, d'exciter 
partout une féconde émulation, de susciter et de soutenir les 
plus modestes initiatives. 

Toutes les lois de protection de l’agriculture ontrecçu, dans 
le Pas-de-Calais, ure application aussi prompte et aussi 
pleine que possible. 

Non seulement, on a créé une chaire départementale 
d'agriculture et des chaires d'arrondissement, mais on a 
donné à ces institutions les ressources nécessaires pour en 
assurer un fonctionnement réellement pratique et, en même 


— 151 — 


temps, on à fait aux professeurs des situations convenables 
pour les retenir dans le pays. 

On a fondé, à Arras, une Station agronomique, chargée 
de fournir les moyens de réprimer les fraudes et de faire les 
expériences propres à favoriser le progrès agricole. Un autre 
établissement, à peu près du même genre, fonctionne à 
Boulogne. | 

Les sociétés d'agriculture et les comices agricoles des- 
tinés à grouper les meilleurs cultivateurs, à leur procurer 
les moyens de susciter des efforts et de les récompenser, se 
sont multipliés dans le département. On en compte aujour- 
d'hui douze en pleine prospérité. Afin d'exercer une action 
aussi efficace que possibie, ils se sont unis en une « Fédé- 
ration des sociétés agricoles du Pas-de-Calais, » qui, sous 
l'impulsion d'hommes compétents et dévoués, rend les plus 
grands services. 

Toutes ces sociétés disposent de ressources propres s’éle- 
vant à environ 125.979 fr., d'une subvention de l'Etat de 
près de 9.000 fr., et d'une allocation départementale de 
33.000 fr. Elles organisent des concours agricoles très suivis. 
Le Conseil général dépense annuellement près de 50.000 fr. 
pour l'amélioration des races chevaline et bovine et pour 
l'organisation des concours départementaux. 

Pour encourager l'enseignement élémentaire de l'agricul- 
ture, les sociétés agricoles et le Conseil général ont institué 
des concours cantonaux et départementaux auxquels, alter- 
nativement, toutes les écoles primaires peuvent prendre part. 

En agriculture, comme dans les autres professions, la 
routine et l'isolement sont fatals. Si le cultivateur veut tirer 
de sonexploitation des produits rémunérateurs, il doit rompre 
avecles vieux procédés pour choisir et acheter ses semences 
etses engrais, pour vendre ses bestiaux et ses récoltes, pour 
employer les machines agricoles, pour se garantir contre les 
pertes de toutes sortes que peuvent occasionner l'incendie, 
la grêle, les maladies du bétail, etc. C’est ce qui fait qu'on 


a vu surgir de toutes parts des syndicats et des coopératives 
agricoles, des caisses de crédit agricole, des sociétés d'assu- 
rances mutuelles (1) contre les sinistres de toute nature. 

Pour bien exploiter sa terre, le cultivateur a besoin d'une 
première mise de capitaux qu'il n'a pas toujours ; c'est la 
raison pour laquelle on a profité des dispositions bienfai- 
santes des lois des 31 mars 1899 et 29 décembre 1906 pour 
créer des caisses de crédit agricole destinées à avancer, 
moyennant des conditions très douces, des fonds aux culti- 
vateurs qui en font la demande. Plusieurs d'entre elles sont 
des filiales des syndicats et des coopératives agricoles. On 
se préoccupe, en ce moment, de faciliter l'application de la 
loi du 12 juillet 1909 pour la constitution du bien de famille 
et de celle du 19 mars 1910 sur le crédit individuel à long 
terme. 

[l était naturel que le Pas-de-Calais fût le premier à profi- 
ter de la loi si féconde du 10 avril 1908, dite loi Ribot, et 
destinée à favoriser la construction d'habitations rurales et 
l'acquisition de la petite propriété. Surl'initiativede M. Ribot, 
le 24 octobre 1908, avant même qu'eût paru le décret d'appli- 
cation, une Société de crédit immobilier, au capital de 
236.800 fr. s'est constituée à Arras et a créé des bureaux et 
des sociétés d'encouragement à Arras, Boulogne, St-Omer, 
St-Pol. Elle a commencé ses opérations et les résultats déjà 
obtenus permettent de bien augurer de l'avenir. (2) 


(1) Pour donner une idée de l'importance qu'ont prise ces diverses 
associations, nous citerons les chiffres suivants, concernant rien que le 
groupement des suciétés d'assurances des arrondissements d’Arras et 
de Béthune contre la mortalité du bétail. Année 1911 : 43 caisses 
locales, — 1.326 assurés, — valeur assurée : 2.521.540 fr., — sinis- 
tres : 57.533 fr. 90. 

(2) D'après le compte-rendu présenté à l’assemblée générale du 12 
mars 1912, à la fin de décembre 1911, le nombre de prêts consentis 
était de 166 en augmentation de 101 sur l’année précédente et le 
montant des prêts s'élevait à 626.062 fr. 10, en augmentation de 
413.001 fr. 39, 


— 153 — 


Chose digne de remarque, c'est que l'initiative de toutes 
ces œuvres: sociétés d'agriculture, syndicats, caisses de 
crédit, etc. revient aux cultivateurs aisés, à ceux qui, en 
somme, pourraient s’en passer. I] y a là une manifestation 
vraiment admirable de l'esprit de solidarité qui unit la petite 
et la grande culture. 

Mais procurerauxcultivateursrestés au village les moyens 
de se tirer d'affaire ne suffit pas encore : il importe de mul- 
tiplier ce que nous appellerions volontiers les vocations 
agricoles. C’est pourquoi l’on a fondé ici deux institutions 
qui méritent une mention particulière. L'Ecole pratique 
d'agriculture de Berthonval (près Mont-Saint-Eloi, à 10 km. 
d'Arras)a pour but d’initier les jeunes gens (80 élèves répartis 
en trois années) aux meilleures pratiques agricoles et de 
leur donner en même temps l'instruction théorique néces- 
saire pour l'acquisition de nouvelles connaissances. 

D'autre part, si jusqu’à ces dernières années, l'éducation 
agricole des jeunes filles n'existait pas dans le Pas-de-Calais, 
le Conseil général a voulu combler cette lacune en créant 
l'Ecole ménagère agricole. C'est une institution d'un carac- 
tère original. L'école n’a pas de siège permanent. Elle va 
fonctionner pendant trois mois successivement dans les 
centres agricoles qui peuvent mettre à la disposition de la 
directrice et de son adjointe une ferme dont celles-ci prennent 
la direction intérieure. Le programme comprend des notions 
théoriques et des travaux pratiques concernant la laiterie, 
la beurrerie, la fromagerie, la basse-cour, la lingerie, la cui- 
sine. Personne ne saurait blâmer l'addition faite de notions 
de puériculture. Ces cours sont suivis avec autant de profit 
que d'empressement, même par les jeunes filles les plus 
aisées de la commune et des communes voisines. A la fin 
des études, les élèves subissent un examen à la suite duquel 
elles recoivent des médailles de vermeil, d'argent et des 
diplômes. Le succès est complet ; beaucoup de localités solli- 
citent une session trimestrielle. Avant peu, une seconde école 
ménagère agricole sera réclamée dans le département. 


— 15: — 


Le Conseil général, dans sa session de mai 1910, a mis à 
l'étude un projet d'une grande importance, qui peut avoir, 
au point de vue démographique, une répercussion très con- 
sidérable. Il s'agit de la création d'un nouveau réseau de 
chemins de fer (environ #48 km.) de divers systèmes, destiné 
à multiplier les moyens de communication entre les diverses 
parties du Département et surtout entre le bassin houiller et 
les régions qui l'entourent. Parmi les nombreuses considé- 
rations que, au nom de la commission compétente, M. Bou- 
denoot, l'éminent conseiller général et sénateur du Pas-de- 
Calais, a fait valoir pour l'adoption du projet, nous relevons 
celle-ci : Les « Lignes de pénétration » permettent aux 
ouvriers des communes à moins d’une heure et demie des 
fosses d'y venir travailler et aux agriculteurs de vendre plus 
cher leurs produits... et, en apportant la main-d'œuvre à 
» la minesans déraciner la famille de l'ouvrier,... en ouvrant 
» aux producteurs de régions nouvellesle précieux débouché 
» que constitue le bassin houiller, les chemins de fer de 
» pénétration établiront l'harmonie entre l'intérêt des char- 
» bonnages,... et l'intérêt des cantons agricoles auxquels 
le voisinage des mines n'a procuré jusqu'ici qu'une rapide 
dépopulation sans compensation ». Le Conseil a adopté, 
en principe, le projet dont la réalisation complète entrainera 
une dépense de 34.000.000 fr. 

Une fois en exploitation, ces lignes de pénétration pro- 
duiront-elles, sous le rapport de la question qui nous occupe, 
le résultat prévu ? Il est permis de l'espérer, dans une cer- 
taine mesure, au moins pour ceux des ouvriers qui sont 
attachés au village par un bien familial ou qui profiteront 
des lois bienfaisantes rappelées ci-dessus. 


>” =” 
=” 


Quant à ceux qui sont locataires de leurs maisons ou de 
leurs champs ou qui manquent de loisirs, ils hésitent beau- 
coup moins à changer de résidence. Mais que, pour des 
raisons de goût ou de convenances personnelles, l'ouvrier 
habite le village plutôt que la ville ou la grosse aggloméra- 


— 155 — 


tion industrielle, là n’est pas tout l'intérêt du problème. Si 
les économistes tiennent tant à enrayer la désertion des 
campagnes, c'est surtout pour assurer au pays une popula- 
tion robuste, laborieuse, prévoyante, morale, douée de bon 
sens pratique. Les ouvriers à demi déracinés, passant dans 
les usines ou aux mines la majeure partie de leur existence, 
plus citadins que villageois, garderont-ils les qualités de 
paysan ? Il serait téméraire d'y compter. Pour notre part, 
nous ne pouvons jamais nous empêcher d'éprouver une réelle 
tristesse lorsqu il nous arrive d'assister aux conversations 
et même aux scènes dont chacun peut être témoin dans un 
de ces trains ouvriers qui, chaque soir, ramènent de la ville 
vers leurs villages des jeunes gens et des jeunes filles de 
treize à vingt cinq ans. Nous reconnaissons volontiers que 
l'esprit et le cœur s’épurent avec l’âge ; que beaucoup de 
trains ouvriers ne transportentque des hommes. Néanmoins, 
il se produit là, aussi bien que dans les grosses aggloméra- 
tions, des contacts trop fréquents et trop mauvais pour qu'ils 
ne soient pas funestes à la moralité publique. 


Propositions. 


Nous estimons que, pour conserver à la campagne sa vie 
propre et les qualités qui ont fait sa force et sa beauté jus- 
qu à ce jour, il faut en chercher le moyen dans l'extension 
des œuvres dont nous avons parlé plus haut (syndicats et 
coopératives agricoles, caisses de crédit mobilier et immobi- 
lier, assurances mutuelles, etc.) et surtout dans l'application 
aussi large que possible des lois relatives à l'acquisition de 
la petite propriété et à la constitution du bien de famille. Si 
l'on veut retenir le jeune paysan au village, il faut l'y attacher 
par un bien familial, si petit soit-il : une maisonnette, un 
jardin, un champ. « Le but de la loi du 12 juillet 1909, dit 
» M. Ruau, Ministre de l'agriculture, dans sa circulaire du 
» 15 juin 1910, est de souder la famille à la maison et d'en 
» former un tout inséparable. La maison deviendra le foyer, 


AG 


» auquel se rattacheront tous les souvenirs, le centre des 
» intérêts et des affections de la famille ». L'ouvrier agri- 
cole réduit à son seul salaire se laissera toujours tenter par 
les gains industriels. Seuls, ou presque seuls, les ménagers 
vivant en partie de leur petit bien, en partie des salaires qu'ils 
trouvent chez les gros cultivateurs, restent au village. Il 
importe donc au plus haut point d'en multiplier le nombre, 
en permettant à leurs enfants de s'établir à leur tour. 

Nous voudrions aussi un enseignement primaire plus 
propre à faire comprendre à tous les enfants, filles et garçons, 
ce qu'il y a de dignité et d'indépendance dans le métier de 
laboureur et à les mettre en mesure de profiter des progrès 
de la science agricole et des bienfaits d'une fraternelle 
mutualité. | 

Pour cela nous sommes d'avis : 

1° De favoriser, autant que possible, la création d'écoles 
pratiques d'agriculture et d'écoles ménagères agricoles ; 

20 De donner aux instituteurs et aux institutrices un 
sérieux enseignement théorique et pratique de l’agriculture 
en organisant, dans les trois années d'école normale, un 
cours d'agriculture avec sanction, au moyen d'une épreuve 
spéciale, au brevet supérieur et au certificat de fin d'études 
normales ; 

3 D'accorder un supplément de traitement aux institu- 
tuteurs pourvus du certificat d'aptitude à l'enseignement de 
l'agriculture et chargés d’un cours de cette nature ; 

4° De demander à l'autorité universitaire de tenir la main 
à ce que, dans toutes les écoles primaires, garçons et filles, 
des communes rurales, on fasse un cours élémentaire 
d'agriculture, avec expériences à l'appui et on donne, dans 
une certaine mesure, une couleur agricole aux divers exer- 
cices scolaires ; 

5° D'attribuer, dans les écoles primaires supérieures des 
régions agricoles, la prépondérance aux études agricoles ; 

6° De créer des cours complémentaires d'un caractère 


— 157 — 


essentiellement agricole à l'usage de plusieurs communes 
rurales, ayant des communications faciles avec celle d'entre 
elles qui aurait le cours ; 

70 D'organiser dans les collèges une classe spéciale des- 
tinée aux élèves désireux de recevoir particulièrement 
l'enseignement de l'agriculture et des travaux manuels. 

8° De créer, à l'usage des jeunes gens, des cours tem- 
poraires d'agriculture pratique, analogues aux écoles ména- 
gères, qui pourraient, ou avoir une existence propre ou être 
annexés aux lycées, collèges, écoles primaires supérieures, 
écoles primaires élémentaires. 

En résumé, inspirer aux enfants et aux adultes, garçons 
et filles, le goût de la vie champêtre et leur donner une édu- 
cation agricole bien comprise, amener les paysans à utiliser 
les institutions de solidarité, faciliter à tous, surtout aux 
jeunes, l'acquisition de la petite propriété et la constitution 
du bien de famille : telles nous semblent être les meilleures 
mesures à prendre pour conserver et augmenter dans les 
campagnes une population morale, économe et vigoureuse. 


ÉTUDE SUR LE DÉNOMBREMENT 


de la Population en 1911 


PAR 


‘M. Jules SION 


Membre résidant 


À  É ÉÉÉRSR S S 


+ 


SN la suite du dénombrement de 1861, MM. Louis Watelet 
À et Auguste Parentr, membres résidants de l'Académie 
d'Arras, présentèrent à leurs collègues, outre des rensei- 
gnements statistiques, les observations que cette mesure 
administrative leur avait suggérées. Qu'il me soit permis de 
suivre leur exemple. Je désire signaler les principaux 
résultats du recensement du 5 mars 1911 et formuler quel- 
ques réflexions sur le mouvement de la population dans 
diverses catégories de communes, en ce qui concerne la 
France, en général, et le Pas-de-Calais, en particulier. 


Depuis le dénombrement du 4 mars 1906, il a été créé 27 
communes et il en a été supprimé 7, de sorte que la France 
(départements métropolitains, îles et Corse) compte actuel- 
lement 36.241 communes — 2.915 cantons — 362 arrondis- 
sements. La population totale est de 39.601.509 habitants, 
en augmentation de 349.26# habitants par rapport à celle de 
1906. 


— 159 — 


Pour la période décennale de 1901 à 1911, l'accroissement 
a été de 639.564 habitants. Pour la période de 1896 à 1906, 
il avait été de 734.270 habitants. L’accroissement décennal 
constaté en 1901 avait été de 443.970 habitants. De sorte que 
si l'augmentation décennale de 1901 à 1911 est inférieure à 
celle de 1896-1906, elle est cependant supérieure à celle de 
1891-1901. 

Ïl importe de rappeler que même l'augmentation de 1896- 
4906 avait été inférieure à celle de la période de 1872 à 1881, 
qui s'était élevée à 766.260 habitants. 

Si l'on ajoute au total ci-dessus les personnes recensées 
par les Ministères de la Guerre et de la Marine, soit93.471, 
— en laissant à part la population fixée en Algérie, aux 
colonies, dans les pays de protectorat et à l'étranger, — on 
trouve que le chiffre global de la population française est de 
39.694.980 habitants. 

La superficie de la France étant évaluée à 52.806.450 
hectares, il s'ensuit que la densité de la population rési- 
dante est de 75 habitants au kilomètre carré. 


L'examen des chiffres relevés dans les départements donne 
lieu à des remarques importantes. 

La population a diminué dans 64 départements — au lieu 
de 55 en 1906, — et augmenté dans les 23 autres, parmi 
lesquels se trouve le Pas-de-Calais, qui arrive au cinquième 
rang, après la Seine, Seine-et-Oise, le Nord, le Rhône. 

Notre département compte maintenant1.068.155 habitants, 
ce qui donne presque 161 habitants au km?, c'est-à-dire plus 
du double de la densité moyenne dela population en France. 
Sa surface est à peu près égale aux 0,027 du territoire fran- 
Çais. 

(On trouvera, dans les tableaux annexés à notre étude sur 
La Dépopulation des Campagnes (1), la population du départe- 


(1) Mémoires de l’Académie d'Arras, année 1912. 


—_ 160 — 


ment, des arrondissements et des cantons du Pas-de-Calais, 
constatée aux dénombrements successifs depuis celui de 
1ROI jusqu à celui de 1911). 

L'une des principales causes de la diminution de la popu- 
lation dans les 6# départements mentionnés plus haut con- 
siste dans l'exode des habitants des communes rurales vers 
les grands centres. Ainsi, tandis que la population générale 
de la France n'a augmenté que de 349.232 habitants, la 
population des villes de plus de 30.000 âmes s'est accrue de 
479.442 habitants. L'examen des chiffres permet de dire 
quon obtiendrait une différence beaucoup plus considérable 
si l'on prenait comme terme de comparaison la population 
des villes de 5.000 habitants et au-dessus, au lieu de celle 
des villes de plus de 30.000 âmes. 


En 1911, commeen 1906, la France compte 15 villes de plus 
de 100.000 habitants. En voici la liste, avec le mouvement 
de leurs populations aux recensements de 1872 à 1911. 


— 161 — 


ZSC HOT GHCCOF 8090 9L8G6  LYL'LL GéFOL £OFOL 6002 Lél69 ‘‘‘UOINOL 
SLI'SHF  6CSGOH  SSE'SOF  E96-LOF ASFFOF COLE  CeS Es SGE IS H6GIL "SU 
GFG'GIT ULC'OIF  6CC'a0r 90£ 96 OFFLS  S60'6L GES EL  EOP O9 8L6 ER °°‘ AIUEN 
CZL'ZZI LIV'ist COCYSr HO9FS+ LIGYIF 668084 LGB'I6  IO9'ES  L86GL ‘’xieqnou 
LSG'YZT GUFSIF OIC'OIE GIS'EHE CCC €OFLOF 906 $0F 206 F0 OLF80p ‘uno 
GCI'OCE OFF JGFOEF OLFGHF GOC9IF LOFT LOS"GOT 89086  SéS 98  ‘AJAUH 97 
De tT rer GOFSOF ONDES ELSSS SLILL 61899 LÜ£ES LLS8R ‘77 IN 
COST SSLOrF GCCOrF ONE EFFECT SLS'LIF  CISESF G61098F FIS'OFF Suis 
OLC'GFT SETGT IFS'GFE €96'6YF I6L'GPF LIJ'LYF 688 0h Gr IEr GSS Fr ‘ 2SNOINOL 
GES'OLT OLFSUEL O66E+ OG'E8r OGL'aGh SPL GICYSF Lreæér LISSFE ‘7 SAIUN 
LOSLIS 80908 989018 9L89HS FIG F0S SL 88 FFFSLE SGLL'E9H LEFSSE "°°" 9" 
SL" 193 LYG'ICS SE9'9GS 906968 SCIF'EGS 28c'07e SOS réS OfF'GIS GGO'YGF ‘XNE2p10 
OG6L'EZS OFITELY G69'6NF 820997 LLO'SEr OCG OF EIJOLE SGIS8PE LES ‘‘'"'uoÂT 
GI9'OSS S6F LES IOFIGr GES'err GFL'EOr EYFOLE 660 00€ SOS'SIE FS9 SIC ‘ISIN 
OFF'888"Z OCGCOLS SOU FILS FES 9ES S LG Lrr'e OGC Free 280 698 8 908 886 F G6L'ESS FE ‘°° ""S!IEd 
T6} 906} 6? 9687 1687 988? 88} 9L8Y CL8Y 


41 


— 162 — 


L'accroissement des villes de 30.000 âmes et au-dessus 
(475.442) qui, après avoir été de 458.376 personnes en 1901, 
était descendu à 226.731 en 1906. est le plus élevé qu'on ait 
constaté jusqu'ici. | 

Chose digne de remarque, c'est que cet accroissement des 
grandes villes existe mème dans un certain nombre de 
départements en décroissance. C'est le cas de Saint-Quentin, 
Troyes, Caen, Angoulème, La Rochelle, Bourges, Dijon, 
Périgueux, Montpellier, etc. 

Ainsi, tandis que Saint-Quentin gagne 2.808 habitants, . 
l'Aisne en perd 3.984 ; et tandis que Clermont-Ferrand gagne 
7.023 habitants, le Puy-de-Dôme en perd 9.508. 

Il faut encore reconnaître que, parnni les départementsen 
voie d'accroissement, plusieurs le doivent pour une bonne 
part, à leurs grandes villes. Les Alpes-Maritimes augmen- 
tent de 22.331 habitants dont 8.708 pour Nice; les Bouches- 
du-Rhône de 39.614 habitants, dont 33.121 pour Marseille ; 
le Rhône, de 56.674 dont 51.682 pour Lyon, etc. 

C'est encore l'attraction des grands centres, qui fait que 
le département de la Seine, presque entièrement composé 
d'agglomérations urbaines, ne cesse pas de s'accroiître. 

En ce qui concerne Paris, l'augmentation a été variable 
selon les recensements. L'’accroissement constaté a été, en 
1881, de 280.217 habitants ; en 1886, de 75.527 ; en 1891, de 
103.407 ; en 1896, de 88.877 ; en 1901, de 177.234 ; en 1906, 
de 49.325 ; en 1911, de 124.717. 

Comme il est facile de le voir. si le chiffre de 1911 marque 
un progrès sur celui de 1906, il est cependant encore loin 
de celui d'il y a trente ans. 

En somme, l'augmentation du département de la Seine, 
soit 305.424 porte surtout sur la banlieue parisienne, où elle 
est de 180.707 pour une population totale de 1.265.932 habi- 
tants. Ainsi, tandis que l'accroissement de Paris est, pour 
les cinq dernières années de 43,2 pour 1.000, celui de la 
banlieue est de 142,7 pour 1.000. 


L'accroissement des grands centres s’est aussi produit 
dans le Pas-de-Calais (St-Omer excepté), ainsi que le montre 
le tableau ci-après pour les villes de 20.000 hab. et au-dessus. 


CALAIS 


1872 — 12.843 39.700 
1876 — 12.573 40.075 
1881 — 46.819 44.842 
1886 — 58.968001 45.916 


1891 — 56.867 45.205 
1896 — 56.940 46.801 
1901 — 59.743 49.949 
19.6 — 66.627 51.201 
49114 — 72.322 53.728 


BOULOGNE 


LENS 


7.298 
9.383 
10.515 
11.780 
13.862 
17.227 
24 370 
27.744 
31.812 


168 = 


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LIÉVIN 


.087 
. 4603 

8.309 
10.718 
12.417 
17,227 
17.600 
22.070 
29.698 


OU 


SLOMER 


.855 
.556 
.266 
.661 
.481 
21.867 
20.993 
20.469 


Le tableau ci-après présente la répartition des 36.241 
communes de France selon le chiffre de leur population. 


Communes au-dessous de 50 habitants 
— de 51 à 100 — 1 
— de 101 à 200 — 4. 
— de 201 à 300 — 5 
— de 301 à 400 — 4 
— de 401 à 900 — 3 
— de 501 à 1.000 — 9 
gs de 1.001 à 1.500 — 3 
— de 1.501 à 2.000 — 1 
— de 2.001 à 2.500 — 
— de 2.501 à 3.000 — 
— de 3.001 à 3.500 —— 
— de 3.501 à 4.000 — 
— de 4.001 à 5.000 — 
— de 5.001 à 10.000 — 
— de 10.001 à 20.000 — 
—— de 20.001habitantsetau-dessus 
Ole ie ess 30. 


174 


.191 


970 


.J61 
. 392 
. 242 
. 409 
.197 
.648 


719 


041 


303 
209 
276 
371 
164 
134 


241 


En somme, il y a, en France, 19.270 communes (53,2 °/,) 
qui ne comptent pas plus de 500 habitants et 14.250 commu- 
nes (39,3 °/0) qui ont de 501 à 2.000 habitants, soit en tout 
33.520 communes (92.7 °/0) de 2.000 habitants et au-dessous, 


(4) Calais a été réuni à Saint-Pierre par la loi du 29 janvier 1885, 


— 164 — 


c'est-à-dire plus des ne du nombre des communes de 
France. 

Ce tableau fournit une nouvelle preuve frappante de la 
diminution de la population rurale au profit de la population 
urbaine. { Ainsi, dit M. le Président du Conseil, ministre 
» de l'Intérieur, dans son rapport du 30 décembre 1911 à 
» M. le Président de la République, le nombre des très 
» petites communes, celles ayant moins de 401 habitants, 
» qui est de 16.028, comporte une augmentation de 668 
» communes de 1906 à 1911 et cette augmentation porte sur 
» toutes les catégories indiquées dans cette limite au tableau 
» ci-dessus. Par contre, on constate une diminution cons- 
» tante pour toutes les catégories du nombre des communes 
» de 401 à 2.500 habitants, qui est tonbé de 18.878 à 18.211, 
» soit une différence en moins de667 communes. Or, comme 
» le total des communes ne s’est accru que de 20 unités entre 
» les deux dénombrements, l'augmentation du nombre des 
» très petites communes, celles de moins de 400 habitants 
» provient exclusivement de la diminution de leur popula- 
» tion ; c'est à la même cause qu'il convient d'attribuer la 
» diminution des communes de 401 à 2.500 habitants, qui 
» rentrent encore dans la catégorie des communes rurales 
» et que la décroissance de leur population a fait passer dans 
» une catégorie inférieure ». 

Le dénombrement accuse une diminution pour les com- 
munes de 2.501 à 4.000, dont le nombre est descendu de 
1.094 en 1901, à 1.072 en 1906 et à 1.057 en 1911. 

Un phénomène inverse s'est produit pour les communes 
de 4.001 habitants et au-dessus. Le nombre qui en était de 
881 en 1901, s'est élevé à 912 en 1906 et à 945 en 1911. 


Quelle est, à ces divers points de vue, la situation dans 
le Pas-de-Calais. 

11 m'a paru intéressant de dresser un tableau semblable 
à celui qui précède, mais plus détaillé des 904 communes du 
Département en retenant la date de 1846, qui est celle où a 
commencé à se manifester d'une manière indiscutable la 
dépopulation des campagnes, et les dates de 1906 et de 1911, 
celles des deux derniers dénombrements. 


— de oi à 

— de 101 à 

— de 151 à 

— de 201 à 

— de 251 à 

— de 301 à 

— de 351 à 

— de AOL à 

— de 451 à 

— de 901 à 

— de 991 à 

— de 601 à 

— de 6o1 à. 
— de 701 à 

— de 801 à 

— de 901 à 1. 
— de 1.001 à 1. 
— de 1.101 à 1. 
— de 1.201 à 1. 
— de 1.301 à 1. 
— de 1.401 à 1 
— de 1.501 à 1. 
— de 1.601 à 1. 
— de 1.70! à 1 
— de 1.801 à 1. 
— de 1.901 à 2. 
— de 2.001 à 2 
— de 2.50! à 3 
— de 3.001 à 3 
— de 3.501 à 4 
— de 4.001 à 5. 
— de 5.001 à 9 
— de 9.001 à 10 
— de 10.001 à 20 


au-dessus de 20. 


— 165 — 


100 
150 
200 
250 
300 
390 
400 
450 
900 


.000 


2EBBESSE 


CCR 


1846 1906 41911 


Communes au-dessous de 50 habit. ) 


1. 1 
7 18 22 

31 40 48 

56 58 53 

58 76 87 

64 63 67 

75 73 72 
(369) 78 (393) 64 (405) 55 
66 56 55 

51 37 35 

42 42 49 
(563) 35 (567) 39 36 
45 93 93 

392 37 98 

58 42 42 

35 24 24 

39 «12) 19 (712) 22 

24 20 145 

13 13 19 

11 16 144 

11 13 9 

13 7 6 

6 9 7 

6 5 8 

5 5 7 

6 9 6 

2 4 4 


(505) 12 (441) 21 (424) 29 
(874) 8 (834) 17 (829) 47 


8 


(18) 2 (31) 8 (35) 


6 


10 
8 


(892) 9 (865) 45 (864) 7 


11 
9 


em 


D 


20 
1 
6 


(35) 6 (4) 6 


904 


— 166 — 


Je répartirai les communes (1) dans les mêmes catégories 
que ci-dessus. 

Le nombre des communes de 400 habitants et au-dessous 
a passé de 369 en 1846 à 393 en 1906 et à 405 en 1911. On 
remarquera que si l'augmentation a été de 24 communes en 
60 ans (1846 à 1906), elle s'est élevée à 12 dans les cinq 
dernières années. Elle est due entièrement, comme le fait a 
déjà été constaté plus haut, à la décroissance des communes 
d'une population auparavant supérieure à 400 habitants. 

Un phénomène inverse, — d'ailleurs semblable aussi à 
celui qui a eu lieu dans toute la France, — s'est produit 
pour les communes de 401 à 2.500 habitants. De 505 en 
1846, le nombre de ces communes est descendu à 441 en 
1906 et à 424 en 1911. 

Que sont devenues les 64 communes de cette catégorie 
qui constituent la différence des chiffres de 1845 et de 1906. 
Les unes, au nombre de 24 (37,5 °/o) sont descendues dans 
la catégorie de 400 habitants et au-dessous ; les autres, au 
nombre de 40 (62,5 °/o) ont grossi le contingent des com- 
munes de 2.501 habitants et au-dessus. 

Pour cette même catégorie, on relève une nouvelle dimi- 
nution 4e 1906 à 1911. La différence 17 (441-424) a passé 
pour une part (12) dans la catégorie des toutes petites com- 
munes et, pour le reste (5), dans celle des communes de 
2,901 habitants et au-dessus. | 

Le rapport précité du 31 décembre 1911 mentionne une 
autre diminution au sujet des communes de 2.501 à 4.000 
habitants. 


(1) Pour ne pas compliquer les comparaisons, j'ai fait abstraction 
de; changements successifs survenus dans le nombre total des com- 
munes. Ce dernier, qui était de 903 en 1846, a été porté à 904 en 1870 
par l'érection en commune du hameau de Rang-du-Fliers. En 1885, 
le nombre total redescendit à 903 par la réunion de Calais et de Saint- 
Pierre ; il remonta à 904 en 1899 lorsque Wimereux se sépara de 
Wimille. 

Depuis le recensement de 1911, le hameau de Touquet-Paris-Plage, 
se détacha de Cucq pour constituer une commune. 

En résumé, il y a aujourd’hui, dans le Pas-de-Calais, 905 communes. 


— 167 — 


Pour cette catégorie, c'est le contraire qui a eu lieu dans 
notre département. Le nombre de ces communes, qui était 
de 18 en 1846, s'est élevé à 31 en 1906 et à 35 en 1911. 
L'augmentation provient de la catégorie précédente. 

Une autre augmentation s’est produite pour les villes de 
4.001 habitants et au-dessus, dont le nombre a passé de 11 
en 1846 à 39 en 1906 et à 40 en 1911 : cette augmentation 
portant surtout sur les villes de 5.001 à 9.000 habitants. 

Pour ce qui est du chiffre de la population des villes au- 
dessus de 20.000 habitants, nous en avons montrél'accrois- 
sement dans un tableau précédent. 

En résumé, si la population de notre département ne cesse 
de s'accroitre, il n'en demeure pas moins certain que le 
nombre des petites communes s’est, comme dans le reste de 
la France, augmenté d’une façon très considérable. 

Cependant, comme dans le Pas-de-Calais. contrairement 
au fait général relevé ci-dessus, une partie des communes de 
401 à 2.500 habitants a passé, au cours des périodes de 1846 
à 1906 et de 1906 à 1911, dans les catégories de 2.501 habi- 
tants et au-dessus, il est intéressant de rechercher le chiffre 
de la population où le nombre des communes a été le même 
ou approximativement le même à la première et à la seconde, 
à la seconde et à la troisième de ces dates. En additionnant 
les nombres inscrits au tableau précédent, on trouve que, 
dans le Pas-de-Calais, il v avait, en 1846, 563 communes et, 
en 1906, 567 communes de 600 habitants et au-dessous ; en 
1911, comme en 1906, il v avait 712 communes de 1.000 
habitants et au-dessous. C'est à partir de ces chiffres de 
population, qu'entre 1846 et 1906, les communes de 601 habi- 
tants et au-dessus, entre 1906 et 1911, les communes de 
1.001 habitants et au-dessus, restent dans la catégorie de 
401 à 2.500 habitants ou passent dans celle de 2.501 et au- 
dessus. [Il est juste de reconnaître que, pour la seconde 
période, la différence est faible à partir des communes de 
651 habitants et au-dessus. Quoi qu'il en soit, la compa- 
raison des deux derniers recensements montre que le chiffre 
de population où les communes cessent de descendre dans 
les catégories inférieures a une tendance à s'élever. 


— 168 — 


Le recensement officiel de la population étrangère a été 
fait pour la première fois en 1886. A cette date, le nombre 
des étrangers résidant en France était de 1.115.214. Une 
diminution importante se produisit par suite de l'application 
de la loi du 26 juin 1889, qui imposa la qualité de Français, 
sans option nirépudiation, à certaines catégories d'étrangers 
qui, précédemment, résidaient en France, parfois depuis 
plusieurs générations, sans supporter la charge du service 
militaire. En 1896, la différence en moins, par rapport à 
1886, était de 87.723. Le recensement de 1901 accusa un 
relèvement de 10.287 personnes et celui de 1906, une dimi- 
nution de 28.36%; mais entre ce recensement et celui de 
1911, il y eut une augmentation de 123.282 individus. 

En définitive, en 1911, on a relevé la présence de 1.132.696 
étrangers, en augmentation de 17.482, par rapport au chiffre 
de 1886. | 

De prime abord, cet accroissement ne paraît pas considé- 
rable ; mais si l’on se rappelle l'énorme augmentation de 
123.282 individus de 1906 à 1911, on est obligé de constater 
le sérieux appoint fourni à l'accroissement de la population 
totale par la population étrangère, qui, au surplus, semble 
avoir repris un rapide mouvement ascensionnel. 

Sous le rapport du nombre des étrangers, le Pas-de-Calais 
occupe le 6° rang, après la Seine, le Nord, les Bouches-du- 
Rhône, les Alpes-Maritimes et le Var. Les dénombrements 
successifs ont accusé, dans notre département, comme 
étrangers : en 1886, 25.919 ; en 1891, 23.924 ;en 1896, 19.864 ; 
en 1901, 18.940 ; en 1906, 21.437 ; en 1911, 26.382. Comme 
pour le reste de la France, 1l y a eu une forte augmentation 
entre les deux derniers recensements. On l'a constatée 
surtout dans un certain nombre de communes du bassin 
houiller. 


.d 


II 


ÉLOGES FUNÉBRES 


He 


DISCOURS 


Prononcé le 20 Janvier 1912 


Vs 
> 
ae 
> 
> 
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Se 
de 


Aux funérailles de M. le Chanoine ROHART 


Membre residant 


Par M. G. ACREMANT 


Président 


Messieurs, 


) 


“si de deuil toutes les Sociétés littéraires, historiques et 
archéologiques de notre ville. Elle est notamment pour 
l'Académie une perte des plus cruelles. 

Aussi, cette lugubre nouvelle s'est propagée mercredi 
dernier, à travers nos rues, avec une rapidité étonnante. 
Elle a rempli d'une véritable stupeur les cœurs des nom- 
breux amis de M. le Chanoine Rohart, c'est-à-dire de tous 
ceux qui l'ont connu. 

L'on ne pouvait ajouter créance à ce bruit. Personne ne 
pouvait croire que notre adversité fat si complète, qu'il fut 
ainsi, brusquement — brutalement — ravi à notre affection. 

Chacun de nous, il est vrai, se souvenait, de temps en 
temps, en silence, du mal mystérieux qui l'avait frappé au 
Caire, dans une chambre d'hôtel... En le voyant gai et 


SUR mort de M. le Chanoine Rohart recouvre d'un voile 


—-172 — 


souriant, bien vite on se reprochait ce souvenir comme l'on 
se reproche une mauvaise pensée. 

Ses collègues avaient repris une entière confiance. Ils 
avaient oublié qu'une épée de Damoclès restait suspendue 
sur sa tête, en le sachant si affectueusement et si délicate- 
ment soigné par une sœur dont le dévouement pour lui 
était sans bornes. 


M. le Chanoine Rohart était Arrageoïs d'origine et de 
goûts. Il naquit le jour de la Noël, et sa présence vint illu- 
miner et jeter la joie dans une honorable famille. Il vécut 
et mourut dans cette maison où il avait reçu le jour. 

Après avoir fait ses premières études au Petit Séminaire, 
il entra à Saint-Sulpice, où il acquit sa vocation d’exégète 
et d'orientaliste. Il en sortit vicaire à la paroisse Saint-Géry 
et aumônier des Sourds-Muets et Aveugles. 

Il resta aumônier jusqu'à sa mort !.… 

Il a donc consacré tous ses jours aux déshérités de la 
nature, et son existence entière peut se résumer en ces deux 
mots : l'amour des malheureux. C'est dans cette institution, 
en effet, qu il passe tous les instants que lui laissent libres 
ses nombreuses occupations. C'est vers cet établissement, 
siprospère aujourd'hui, grâce à sa continuelle préoccupation, 
que se tournaient sans cesse ses pensées, ses désirs et ses 
satisfactions. Dieu seul sait combien de fois il a bourré ses 
poches de friandises pour ses pauvres petits! Une mère 
n'aurait pas mieux agi pour gâter ses enfants | 

Aussi, à différentes reprises, il refuse les fonctions de 
doyen qui lui sont offertes, et il n'accepte que le professorat 
à l'Université Catholique, parce qu’il lui permet de conserver 
en même temps sa chère aumônerie. 

. Son perpétuel dévouement lui attira plusieurs décorations : 
celle de chevalier du Saint-Sépulcre et celle d’officier de 
l'Instruction publique. Mais je n'insiste pas, Car je sais que 
sa modestie me le reprocherait… 

Ses hautes qualités d'intelligence ne tardèrent pas à le 


— 173 — 


mettre en relief, et il fut bien loin d'atteindre ses quarante 
ans lorsqu'il succéda à M. le Chanoine Van Drival et fut 
nommé membre de l’Académie d'Arras. Moins de dix ans 
après son admission, il monte au fauteuil présidentiel et 
deux fois il l'occupe pendant un laps de quatre années. Il a 
fallu les rigueurs du règlement pour le forcer à en descendre 
les marches au regret de ses collègues unanimes qui avaient 
en toutes circonstances apprécié sa grande âme. 

Ne crovez pas, Messieurs, que je vous donne ici l'analyse 
des œuvres de M.le Chanoine Rohart. Elles sont beaucoup 
trop nombreuses. D'un travail facile, d'une égalité d'esprit 
surprenante, il a traité tous les genres avec la même perfec- 
tion. 

Tantôt, ce sont des lectures véritables qu'il compose pour 
nos Mémoires : tels sont l'Egypte au temps de Joseph et son 
fameux Voyage au pays des Momies. Je ne comprends pas 
dans cette énumération les publications qu'il fit au dehors 
de l’Académie : le Catholicisme et l’Expansion française en 
Orient ; pas plus que les discours qu'il a prononcés un peu 
partout, soit à la Cathédrale et au Petit Séminaire d'Arras, 
soit à l'Université Catholique de Lille, et au Souvenir 
Français. | 

Tantôt ce sont des conférences qu'il fit à l'Académie, à 
propos de ses voyages et dont il ne reste malheureusement 
aucune trace, si ce n est quelques notes de procès-verbaux 
forcément très pâles à côté de la réalité. Tantôt, 1l ouvre les 
séances solennelles et nos oreilles tintent encore de ses 
allocutions délicates où les expressions pétillent les unes 
après les autres avec un rare bonheur. 

Puis, il fait des rapports sur les concours de sciences ou 
d'histoire et répond aux nouveaux venus parmi nous. Leurs 
discours de réception réunissent un public de choix dans 
les salons de notre Hôtel de Ville. M. le Chanoine Rohart 
sut s'y faire remarquer par son talent de bien penser et de 
bien dire. 


— 174 — 


Je me souviens d'avoir assisté à deux cérémonies toutes 
d allégresse et d'amitié. 

La première fut celle ou Mgr Deramecourt, nouvellement 
nommé évêque de Soissons, faisait ses adieux à l'Académie. 
Celle-ci avait naturellement désigné M. le Chanoine Rohart 
pour être son interprète. Il sut l'être, en effet, de la façon la 
plus gracieuse et la plus élégante. 

Une autre fois, M. le Chanoine Rohart était beaucoup plus 
en vue; ce fut lors du 25° anniversaire de sou ordination 
sacerdotale. Là encore, 1l parla avec son cœur et je répéterai 
sa propre phrase qui dépeint fidèlement son enthousiasme : 
« le souvenir de cette fête, disait-il, restera dans mon ciel 
comme une étoile tutélaire. » 

Enfin, le dernier genre de littérature, touché et anobli par 
lui est l’oraison funèbre. 

Sur combien de tombes, hélas ! il a parlé !.… 

Dans toutes ces élégies, il sut émouvoir même les cœurs 
les plus insensibles, car il savait trouver les mots qui font 
pleurer. 

Que n'ai-je, mot aussi, le secret des expressions qui font 
verser des larmes ? 

Mais c'est inutile aujourd'hui, car je sais qu'il n'est 
personne parmi vous qui nes'inclinerait respectueusement 
devant cette tombe entièrement faite de sacrifice. 

L'Académie d'Arras pleure avec vous, Messieurs. 

Si elle est fière d'avoir eu à sa tête un homme aussi émi- 
nent par ses qualités, elle n'en reste pas moins plongée dans 
. Ja douleur, au moment de la séparation. 

Elle prie Mlle Rohart de bien vouloir agréer l'expression 
de ses sympathiques condoléances, et elle vient déposer en 
face de ce cercueil, le tribut de son immortelle gratitude et 


de son dernier Adieu. 


II1 


Séance publique du 27 Juin 1912. 


Dee eee Ne Ne ee ee ee 


Allocution d’Ouverture 


M. G. ACREMANT 


Président 


MesDanes, Messteu R3, 


): es la joie est partout ! Puisque l’Académie 
LA ouvre ses portes à deux nouveaux membres * 
M. Alphonse Tierny et M. Edmond Pilat, l'allégresse est 
générale. 

Pourtant, avant de nous adonner au plaisir de les recevoir, 
laissez-moi accorder un pieux souvenir à l’un des nôtres, 
qui, 1l y a moins de six mois, faisait encore partie de cette 
réunion, M. le chanoine Robhart. 

Il est d'autant plus nécessaire que j'en dise quelques niots, 
que son éloge ne sera fait que beaucoup plus tard, car son 
successeur a déjà prononcé son discours de réception en 
séance publique. 

x * 

Celui à qui incombera la douce obligation de faire son 
panégyrique ne sera pas embarrassé. 

Il n'aura qu'à relire le compte-rendu des obsèques fait par 
les journaux ; cet exposé suflira* pour le convaincre qu'il 

12 


178 = 


jouissait bien de la considération générale, celui qui sut 
réunir à l'entour de sa tombe une foulesidiverse d'assistants. 

Les nombreux discours, qui y ont été prononcés, lui indi- 
queront en même temps les fonctions que M. le chanoine 
Rohart a su exercer avec un réel talent, avec une égale 
habileté, depuis sa chaire d'exégèse à la Faculté Catholique 
de Lille, jusqu à la présidence des Anciens élèves du Petit 
Séminaire d'Arras; depuis l'aumônerie des Sourds-Muets 
et Aveugles jusqu à la place d'examinateur ou de juge des 
aspirants et aspirantes aux brevets de l'Enseignement Pri- 
maire ; depuis la Commission des Monuments historiques 
jusqu à l'Académie, où il occupa le fauteuil de la présidence 
pendant plusieurs années, appelé à cette haute dignité par 
l'unanimité de ses collègues, ravis de le posséder à leur tête. 

Notre ami... permettez-moi de lui décerner ce titre fami- 
lier, parce qu'il n’est le privilège que de quelques-uns. 
notre ami chérissait tous ceux qui l'approchaient, tous ceux 
qui avaient le bonheur de l'entourer. Il baisait la main qui 
setendait vers luipourlui demander l'aumône, pour réclamer 
son aide et son assistance. © Il aimait les malheureux, 
comme a dit Massillon, et il aimait à être aimé d'eux ». 

Pour peu que l'on y regardât d'un peu près, l'on recon- 
naissait facilement les deux amours qui se disputaient 
l'empire de son cœur : l'amour des pauvres et l’amour du 
beau langage : l'Institution des Sourds-Muets et Aveugles 
et l'Académie d'Arras. 

Entre eux, il partageait tout son temps et pendant qu'il 
était présent à l’une, 1l rêvait aux moyens de faire plaisir à 
l'autre. 

Sa tolérance pour les idées de chacun lui a donné ces 
manières faciles, ce caractère indulgent et sympathique, 
cette parole mesurée et toujours spirituelle. Aussi il était 
estimé par tous les groupements, quelle que füt leur opinion, 
politique ou religieuse. Combien, en effet, y a-t-il de per- 
sonnes qui se sont connues et estimées grâce à son sourire 


— 179 — 


ineffable, se trouvant, se rencontrant, et aimant à se ren- 
contrer sur un terrain neutre : son bureau ? 

Ce qu'il fut au dehors, il le fut au sein de notre Compagnie 
où il eut l'aptitude particulière de servir de trait d'union 
entre les esprits les plus opposés. 

La tâche qu'il a remplie est d'ailleurs considérable. Dans 
les lectures, qu’il a rédigées en vue de l'impression dans nos 
Mémoires, il a su employer des expressions imagées pour 
désigner chaque chose de la facon la plus exacte. Comme 
président, il a touché à tous les sujets et 1l n est aucun qu'il 
n'ait pas ennobh. Enfin il s’est toujours rendu utile; chaque 
fois qu'on le lui a demandé, je crois pouvoir l'affirmer l'on 
n'eut en vain recours à son obligeance. 

Comme il était le consolateur par excellence, comme il 
prêchait le bien et la bonté, non seulement par sa parole 
élégante, mais surtout par ses exemples, nous devons 
témoigner à sa mémoire l'affectueuse sympathie que méri- 
tent ses convictions et ses travaux, son caractère et son 


talent. 
% 


* * 

Aujourd'hui, M. le Chanoine Rohart n'est plus ! 

Il nous a été subitement ravi, queiques jours après avoir 
rendu un hommage digne de lui, à un collectionneur aussi 
savant que modeste. 

Je veux parler de M. Souillart, qui a tenu à laisser à 
l'Académie un souvenir ineffacable en lui léguant une 
magnifique collection. 


* 
* * 


Le successeur de M. le chanoine Rohart est M. le cha- 
noine Depotter qui, lui aussi, mérite tous nos respects. 
Aussitôt qu'il a été rappelé à Arras, M. le Vicaire-Général 
‘est venu modestement reprendre sa place au milieu de nous. 
S'iln'a plus retrouvé les de Mallortie, les Lecesne, les Paris, 
les Le Gentil et tant d'autres... qui brillaient autrefois dans 


— 180 — 


notre savante Société, ses collègues nouveaux n'en savent 
pas moins apprécier les qualités éminentes de celui qui leur 
revient après un mauvais rêve de vingt ans. 

Pour fêter cet heureux retour, notre Société a chanté un 
Alleluia et a élu, à l'unanimité, M. le chanoine Depotter au 


grade de chancelier. 
* 


*%X  _*X 

Je voudrais également vous signaler le décès de M. Emile- 
Jules-Gaspard Pagart d'Hermansart, membre correspondant 
de l'Académie d'Arras. 

Né à Saint-Omer, arrière-petit-fils du dernier président 
de la sénéchaussée du Boulonnais, arrière petit-fils (du 
côté maternel) de M. de Lauretan, dernier mayeur de Saint- 
Omer, fils de l’ancien Directeur de l'Enregistrement et des 
Domaines d'Arras; sous-inspecteur lui-même dans la même 
administration, il était fort connu et très estimé dans notre 
ville. | 

Membre de plusieurs sociétés savantes, correspondant du 
Ministère de l’Instruction Publique, il publia dans les 
Mémoires de la Société des Antiquaires de la Morinie dont 
il fut l’un des présidents les plus vénérés, un très grand 
nombre d'études historiques et archéologiques. 

L'Académie d'Arras unit ses larmes à celles de la Société 
des Antiquaires de la Morinie pour pleurer ce savant, cet 


homme de bien. 
# 


* + 

Ce m'est une mission bien agréable de terminer cette trop 
longue allocution en présentant les hommages de l’Académie 
aux hauts personnages,aux auditeurs habitués, aux aimables 
auditrices qui ont bien voulu, par leur présence, rehausser 
l'éclat de cette matinée littéraire. 

En particulier, je dois remercier Monsieur le Préfet qui 
m'a exprimé tous ses regrets d'être empêché d'assister à 
cette séance, mais qui a tenu à s'y faire représenter par 


— 181 — 


Monsieur Authier, son chef de cabinet, et par Monsieur 
Gerbore, notre collègue, le sympathique président du Conseil 
de Préfecture. 

J'adresse aussi mon salut respectueux à Monsieur le 
Général de Division Bizard, qui a bien voulu se distraire du 
bruit des canons en respirant la paix parmi nous. Il a con- 
senti à venir quelques instants se reposer, au milieu de la 
littérature, de ses préoccupations guerrières. 

Monseigneur Lobbedey, à qui nous exprimons notre gra- 
titude, a été obligé de s’absenter, mais il est d'esprit avec 
nous et s'est fait représenter par M. le Vicaire-Général 
Depotter. | 

Enfin, je me fais un grand plaisir d'être l'interprète de 
tous en adressant à Monsieur Rohard-Courtin, à Monsieur 
le Maire d'Arras, nos sincères remerciments et nos vives 
félicitations. Malgré ses nombreuses occupations, il demeure 
l'hôte assidu de nos séances académiques, et je serai toujours 
heureux de constater qu'il y goûte quelque charme, malgré 
l'honneur éminent qu'un vote municipal lui a dernièrement 
confié : la présidence des destinées de notre chère ville. 


LD CS 


Joe 


Discours de Réception 


de M. A. TIERNY 


Membre résidant. 


Messieurs, 


SU es remerciments forment le préambule ordinaire du 
#2 discours de réception à l'Académie. Les hommes les 
plus éminents, ceux dont la présence parmi vous pouvait 
apporter le plus de lustre à votre Compagnie, n'ont pas 
manqué de se conformer à cette tradition : tous vous ont 
exprimé leurs remerciments. 

Ceux que je veux vous adresser aujourd'hui sortent de la 
banalité des compliments d'usage et s'inspirent d'un senti- 
ment beaucoup plus profond. Je ne puis méconnaître, en 
effet, qu'en m'appelant à siéger dans vos doctes assemblées 
vous m'avez fait un avantage purement gratuit! Un examen 
rapide de vos annales suffit à faire apprécier l'immense 
profit dont je vais bénéficier en suivant vos travaux ; je suis 
quelque peu confus, d'autre part, en sentant l'impuissance 
dans laquelle je vais me trouver d'y apporter une utile 
coopération. 

Les académies s'inspirent, le plus souvent, dans leur 
recrutement, du mérite des candidats, de l'importance et de 
la valeur de leurs œuvres, mais il leur arrive parfois de faire 
une certaine part à d'autres considérations ; elles ne sont ni 


— 183 — 


des tribunaux, ni des jurys d'examens et ne doivent compte 
à personne des motifs qui ont inspiré leurs décisions ; aussi 
n'ont-elles pas à se défendre de quelque favoritisme ; et je 
crois qûe là est tout le secret de mon élection. Je n'y vois 
pas la part qu'a pu avoir mon mérite, et d'un autre côté j y 
aperçois très nettement le rôle indulgent de l'amitié et de la 
sympathiequejetrouvesilargementdans cette enceinte. Vous 
m'avez accueilli comme l'ami, le familier de la maison. Alors 
que votre porte d'honneur s’est si souvent ouverte devant des 
talents incontestés, je trouve chez vous l'intimité des petites 
entrées. Elle m'est particulièrement précieuse et rendra 
moins sensible mon insuffisance. Comment ne pas se trouver 
à l’aise dans un milieu où l’on est accueilli par tant de sou- 
rires aimables et tant de mains tendues ? Je ne m'attarderai 
pas ici à une énumération trop longue, mais je ne puis me 
défendre d'évoquer certains souvenirs et certaines amitiés. 
Je n'oublierai jamais le sourire si plein d'affection avec 
lequel notre cher et regretté collègue, le chanoine Rohart, 
traversant, un vendredi, le jardin St-Vaast de son pas mal 
assuré des derniers mois, me laissait entendre, sur un ton 
d'aimable confidence, qu'il allait déposer un bulletin en ma 
faveur. 

Un mois auparavant, notre Président m'avait fait l'une 
des surprises les plus agréables qui marquèrent mon exis- 
tence, en venant me proposer de vous présenter ma candi- 
dature. La bonne grâce charmante dont il entoura cette 
démarche ne pouvait qu'en augmenter le prix et la fixera 
parmi mes plus doux souvenirs. 

Avec M. Acremant, j'ai trouvé chez mes deux excellents 
amis, Jean Paris et Alexandre Cavrois de Saternault, les 
parrains voulus par le règlement. Mon affection pour eux 
s'associe à des souvenirs qui me sont restés bien chers et il 
me semble aujourd'hui voir planer au-dessus de leurs têtes, 
comme pour m accueillir eux aussi et m'introduire au milieu 
de vous, leurs regrettés pères, quiont compté parmi les plus 


— 18: — 


éminents de vos collègues. Je les revois par la pensée, 
m'encourageant dans mes débuts, m'accueillant en toutes 
circonstances de leur sourire bienveillant, toujours prêts à 
m'aider de leurs précieux conseils et de leur expérience. 

Mais où m'arrêterais-je, Messieurs, si je ne faisais taire 
mes sympathies et si je voulais vous entretenir de toutes les 
amitiés qui me rattachent à votre Compagnie, soit dans le 
présent, soit par le souvenir de tant de vos chers disparus! 

Il est cependant un de ces derniers dont j'ai l'agréable 
mission de vous entretenir tout spécialement. Je veux parler 
de mon distingué prédécesseur : Monsieur Joseph Leloup. 
Il est de tradition, vous le savez, que tout nouveau venu 
dans une académie retrace le portrait et fasse ressortir les 
mérites de celui dont il vient occuper la place. La tâche 
était assurément séduisante pour moi, car je connais peu 
de figures plus intéressantes à étudier que celle de M. Leloup. 
Sa carrière si remplie, les questions si diverses auxquelles 
il s'est attaché, son esprit si personnel, si soucieux de rester 
lui-même, de se garder de l'entrainement des courants et de 
la contagion des opinions toutes faites, tout cela ne forme- 
til pas le thème très nourri d'un discours de réception ? 
Aussi, Messieurs, point n'était besoin pour moi de chercher 
le sujet de notre entretien. Vous me l'aviez vous-mêmes 
indiqué, il me suffisait amplement, et je ne m'en écarterai 
pas. Nous aurons ainsi l'occasion de suivre par le souvenir 
votre regretté collègue, celui qui ne dut qu'à sa modestie de 
ne pas être votre président, sur les domaines les plus variés ; 
sa physionomie sera pour nous le centre rayonnant qui 
nous éclairera dans ces incursions et maintiendra l'unité 
de mon exposé. 

Le sujet est assurément propre à vous intéresser, puisse 
l'écrivain n'être pas trop inférieur à la tâche et réussir à 
vous faire partager les douces émotions, comme la sym- 
pathie respectueuse qu'il a éprouvées en parcourant du 
regard cette noble vie que nous allons aborder ensemble, 


— 185 — 


L'intérêt de cette étude s'augmentait pour moi de ce fait 
que j'avais à en chercher l'objet sur un terrain et dans un 
milieu qui ne sont pas les miens. Il me fut permis ainsi 
d'apprécier une fois de plus combien sont fragiles les bar- 
rières des partis, etcommeil est aisé bien souvent de trouver 
des points de contact entre les hommes les plus séparés en 
apparence. Cette remarque s'applique d'une manière parti- 
culièrement frappante à M. Leloup. Il n'était pas de ceux 
qui se tiennent soigneusement à l'écart des querelles de la 
politique et cherchent dans la neutralité le moyen facile de 
ne déplaire à personne. M. Leloup s'était au contraire très 
franchement engagé dans la lutte, et s'était placé sous le 
drapeau d'un parti. Mais cette adhésion à un programme ne 
le privait pas de la sympathie de ses adversaires politiques ; 
tous connaissaient en effet la scrupuleuse droiture de son 
caractère, son esprit sincèrement libéral, et son grand res- 
pect des convictions d'autrui. 

Le respect de la pensée d'autrui comment ne l'eût-il pas 
pratiqué, lui qui apportait tant de réserve à formuler ses 
jugements, s'arrêtant le plus souvent dans le domaine du 
probabilisme et du doute scientifique ? | 

Cette disposition d'esprit n'était pas chez lui, comme le 
scepticisme l’est chez beaucoup d'hommes, le résultat de 
l'indifférence ou de l'égoïsme, la marque d'un cœur endurci; 
il n'était pas sceptique à la manière d'un Talleyrand ; son 
scepticisme n était même pas celui de Montaigne, car il n y 
trouvait pas la douce tranquillité de ce dernier et ne se 
reposait pas paresseusement sur le («le mol oreiller » du 
doute. Son âme assoiffée de lumière et de certitude, se trou- 
vait à l'étroit dans le champ limité du savoir humain; les 
données de la science le troublaient par leurs incertitudes et 
leurs contradictions, il n’osait plus rien affirmer et le reflet 
d'une âme inquiète se traduisait dans la mélancolie de son 
regard. | 

Sans doute, iladhérait aux grandes vérités métaphysiques 


= 1860 


que forment les soutiens de la conscience humaine, mais 
sans doute aussi en présence de cet infini si déconcertant 
pour notre pauvre nature humaine, éprouvait-il ce regret 
exprimé par le poète : 


De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. 


% 
*X + 


C'est vers l'application des sciences que M. Leloup a tout 
d'abord dirigé ses travaux. Après de brillantes études au 
collège Rollin, il conquiert son diplôme d'ingénieur, accom- 
plit un stage de quelques années dans différentes usines, 
approfondit plus spécialement ses connaissances dans la 
chimie et en 1865 nous le voyons transformer en fabrique 
de sucre à Arras, l’ancienne raffinerie de Crespel-Dellisse. 
Il était assurément bien digne de succéder à cet homme qui 
fut presque le promoteur de la fabrication du sucre, qui fut 
en tout cas le premier à la mettre en pratique dans notre 
région. Car nous allons voir le rôle considérable que joua 
M. Leloup dans la défense de cette industrie. 

Toute industrie a plus ou moins son histoire. Celle de la 
fabrication du sucre indigène en France est particulièrement 
intéressante. Elle date d'un siècle et nous présente durant 
ce laps de temps les vicissitudes les plus émouvantes. Pour 
y associer la figure de M. Leloup, prenons-la à l’une de ses 
phases les plus critiques, à une époque où notre sucrerie 
parait sur le point de sombrer. C'est la concurrence venue 
d'Allemagne et d'Autriche qui la metainsi à deux doigts de 
sa perte et c'en est fait d'elle si les pouvoirs publics n'inter- 
viennent pas d'une manière énergique en sa faveur. 

D'où vient notre infériorité ? Du régime fiscal appliqué à 
nos fabricants. Tandis que chez nos concurrents l'impôt est 
prélevé sur la matière première, c'est-à-dire la betterave, 
laissant ainsi aux cultivateurs etaux industriels, des primes 
proportionnées à l'importance du rendement qu'ils en tire- 
ront, en France, l'impôt frappe le produit achevé, le sucre 


— 187 — 


fabriqué. Nos fabricants ne trouvent donc pas dans notre 
législation fiscale le même stimulant à rechercher dans la 
betterave la richesse et la densité, et à en extraire le plus 
de sucre possible. Il en résulte l'écrasement de notre fabri- 
cation par la concurrence étrangère. 

C'est ici que nous voyons M. Leloup intervenir avec une 
haute compétence et une énergie inlassable, soit dans les 
délibérations du Conseil général, soit dans ses requêtes 
adressées au Gouvernement en sa qualité de Président de 
la Chambre de Commerce. 

Une loi de salut est enfin votée en 1884, grâce à laquelle 
la sucrerie française sort de son marasme, et notre agricul- 
ture, dont les intérêts sont si étroitement solidaires de cette 
branche de l'industrie, retrouve elle-même plus de vitalité. 

La législation de 1884, « ainsi que les meilleures choses, 
eut le pire destin » ; notre pays dut l’abandonner au bout de 
quelques années, sous la pression de l'Angleterre qui 
menaçait de nous fermer son territoire, si précieux pour 
notre exportation ; la conférence de Bruxelles, réunie en 
1902 sur la demande de nos voisins d'outre-Manche, mit fin 
au système des primes. À cette occasion, M. Leloup fit 
encore preuve d'une connaissance approfondie dela question, 
dans la discussion des termes du nouvel accord à la Chambre 
de Commerce. Si notre pays l'avait eu comme représentant 
à la conférence, ses intérêts eussent été mieux sauvegardés. 

Les fonctions que-remplissait M. Leloup à la Chambre 
de Commerce, et au Conseil général, dont il fut vice-prési- 
dent, l'amenèrent à traiter toutes les grandes questions 
économiques ou sociales qui furent agitées depuis vingt- 
cinq ans. La création du canal du Nord, la lutte contre 
l'alcoolisme, la réglementation du travail, les retraites 
ouvrières, les projets d'impôt sur le revenu furent étudiés 
par M. Leloup avec cette largeur de vue et en même temps 
avec ce soin minutieux qu il apportait en toutes choses. 


* 
%x * 


— 188 — 


Je vous ai montré M. Leloup dans la partie extérieure de 
son existence, ce que les Romains appelaient la vie du 
Forum. Nous l'avons vu défendant avec énergie et habileté 
les intérêts correspondant aux nombreux mandats qu'il avait 
reçus. Mais ce n’est pas sous cet aspect qu'il faut le consi- 
dérer pour le bien connaître. Homme de devoir, M. Leloup 
ne marchandait pas son dévouement aux intérêts publics 
et nous savons avec quel zèle et quelle compétence :il les 
traitait, dans les assemblées et dans ses interventions auprès 
des autorités; mais s’il s'engageait dans la lutte sur un 
terrain quelconque, il semble que ce fût moins par attrait 
que par devoir. Ses goûts et son caractère le portaient plutôt 
vers le silence des méditations et de l'étude. 

Ses études avaient porté principalement sur les sciences 
proprement dites ; c'est de ce côté qu'il avait orienté son 
activité. Mais, indépendamment de ce savoir professionnel, 
il est permis de dire qu'aucune branche des connaissances 
humaines ne lui était étrangère. 

L'ancien élève du collège Rollin avait gardé l'empreinte 
de la culture classique qu'il avait reçue. On sentait bien en 
lui le disciple de cette forte école d'autrefois, où l’on se sou- 
ciait moins de préparer des praticiens habiles dans les 
diverses professions que de former avant tout des hommes. 

Quels préjugés singuliers poussent nos contemporains à 
sortir de cette voie dont l'expérience des siècles a démontré 
l'excellence ? | | 

Il semble que le‘désir de faire vite et le souci des résultats 
matériels dominent toute autre considération ; développer 
les aptitudes spéciales d’un jeune homme en vue d'une car- 
rière déterminée, le mettre à même de gagner sa vie le plus 
largement possible, lui permettre de se frayer la voie en 
jouant des coudes à travers la foule, tel est l’ideal de beau- 
coup de parents, en matière d'éducation. Car, il est entendu 
que le monde n'est pius maintenant qu'un vaste champ de 
bataille on l'on ne peut plus conquérir le succès qu'en pas- 


— 189 — 


sant sur le corps du prochain : les mœurs américaines ont 
débordé sur notre vieux continent. Former l'intelligence, 
élever l'âme à la conception du beau, ce sont là des préoccu- 
pations d'un autre âge, le but maintenant est de permettre 
au jeune homme d'arriver à la situation la plus lucrative. 
Faut-il s'étonner que l'arrivisme — vous excuserez ce néo- 
logisme appliqué à une conception toute moderne de l’exis- 
tence — ait aujourd'hui tant d’adeptes ! 

M. Leloup n'avait pas été formé suivant cette méthode, 
ce qui ne l'a pas empêché de parcourir une brillante carrière. 
Avec les facultés puissantes qu'il avait en partage, peut-être 
l'eût-il, en empruntant d'autres voies, rendu plus fructueuse 
pour lui-même. Nous n'avons pas à regretter qu'il n'ait pas 
choisi les chemins de traverse ; en parcourant la grande voie 
des humanités, il a acquis ce sens critique, cette sûreté de 
jugement, ce sentiment de la mesure, en un mot cette maïi- 
trise intellectuelle, qui fut la source de son autorité et de son 
influence dans les milieux les plus divers et dans les ques- 
tions les plus variées. 

C'est l'Economie politique dont l'étude l’attirait de préfé- 
rence. Traitée comme elle l’est maintenant, à un point de vue 
surtout expérimental, cette science avait ce qui convient 
pour rassurer cet esprit toujours inquiet et si réservé dans 
ses affirmations. Assurément il ne l’eût pas comprise à la 
façon des faiseurs de systèmes qui sur des données générales 
établissent des doctrines auxquelles ils prétendent soumettre 
l'univers. Dans l'ordre économique, les facteurs sont si 
variés, les faits soumis à des influences si multiples et sou- 
vent si imprévues, qu'on ne peut poser de règles absolues ; 
interroger ces faits aussi minutieusement que possible, en 
déduire les indications qui semblent s'accorder le mieux 
avec la logique : tel est le rôle de l’'économiste. M. Leloup 
l'accomplissait avec une admirable sagacité. 

L'Académie d'Arras ne conserve-t-elle pas d’éloquents 
témoignages de sa science économique ? Son discours de 


— 190 — 


4 


réception était consacré à l'examen de l'état actuel de la 
Société au point de vue économique et on peut le considérer 
conime la préface déjà très instructive de deux études de 
plus grande envergure, l’une, présentée la même année, sur 
la crise économique, et l’autre, quelques années après, sur 
le Socialisme. | 

L'économie politique est une science de date récente 
— elle ne remonte guère à plus de cent cinquante ans 
ce qui est encore la jeunesse pour une branche du savoir 
humain. Mais elle n'attendit pas d'avoir l'âge de raison pour 
jouer son personnage, et, dès son entrée dans la vie, voulut, 
comme ses ainées, poser ses axiomes et ses lois. À ces 
principes conçus & priori, manquait malheureusement le 
contrôle de l'expérience qui vint parfois leur donner un 
démenti complet. M. Leloup, dans son discours de réception, 
nous fait toucher du doigt la faiblesse de cette méthode, en 
critiquant, à la lumière des faits, deux de ces dogmes de 
l'école primitive : la loi de Ricardo sur la rente du sol et la 
loi de Turgot sur les salaires. Ces expressions présentent à 
nos oretiles un son bien archaïque et bien démodé. M. Leloup 
a su cependant leur rendre une vivante actualité en nous 
montrant le rôle important de ces idées dans les luttes socia- 
les de l'heure présente. La loi de Ricardo qui nous représente 
une partie des avantages de la terce comme un don gratuit 
de la nature, favorisant les uns aux dépens des autres, n'a- 
t-elle pas été en effet l’un des points d'appui des attaques 
passionnées qui s'élevèrent depuis le siècle dernier contre la 
propriété? Et la loi de Turgot sur les salaires, appelée depuis 
« loi d'airain » n'a-t-elle pas excité tant de déclamations hai- 
neuses contre le capital, en nous représentant le taux du 
salaire de l'ouvrier, limité d'une manière inexorable, à la 
valeur des objets strictement indispensables à son existence 
et à celle de sa famille ? 

Cependant, M. Leloup nous montre quelles contradictions 
ces lois ont éprouvées dans la réalité. Il avait, il est vrai, beau 


— 191 — 


jeu en pourfendant Ricardo, car on était, au moment où il en 
parlait, en pleine crise agricole et pour les malheureux pro- 
priéteires obligés de baisser leur fermage à moitié, d'aban- 
donner même parfois leurs terres pour le prix des impôts, 
la rente du sol, il faut l'avouer, était descendue bien bas. 

Quantaux ouvriers, M.Leloup nous montre qu'après avoir 
souffert durant la première moitié du siècle dernier de l'état 
chaotique né de la transformation de l'industrie, ils ont vu 
leur situation s'améliorer sensiblement, à tout point de vue. 
Is ont réalisé de nouveaux progrès depuis que nous sommes 
sortis de l’état de crise dans lequel se débattaient l'agricul- 
ture et l'industrie ; mais alors déjà il n'était plus permis de 
dire que le salaire de l’ouvrier se limitait nécessairement à 
la maigre pitance indispensable pour l'empêcher de mourir 
de faim. 


De son examen de la question économique, M. Lelouptire 
cette conclusion principale, que la tendance actuelle est au 
nivellement des conditions, par suite de l’ascension des clas- 
ses populaires aux dépens de la richesse et de l'aristocratie 
d'autrefois. Ce serait dans une certaine mesure la réalisation 
de ce verset du cantique : ( deposuit potentes de sede et exal- 
tavit humules ». 

Je me demande cependant si nous sommes bien ici dans 
l'esprit de ces paroles sacrées; car les bénéficiaires apparents 
de cette transformation sont loin d'y trouver toujours la paix 
et la sérénité qui sont la récompense des humbles. C'est que 
précisément elle naît d’un sentiment tout opposé à celui de 
l'humilité. Ce nivellement provient de ce que chacun veut 
sortir de la condition où il se trouve. Autrefois le jeune 
homme suivait volontiers la carrière de ses ancêtres ; il y 
apportait des aptitudes, une formation d'esprit, fruit de l'ata- 
vismede plusieurs générations. C'est ainsi que par la famille, 
première cellule sociale, se constituaient des groupements 


— 192 — 


ou castes professionnelles imbues de fermes traditions. Cet 
état de choses constituait une plus grande sécurité pour 
l'individu, une garantie de stabilité pour le corps social. La 
Révolution a passé sur ce bel édifice son niveau égalitaire et 
changé complètement la mentalité française. Les traditions 
de famille ne comptent plus guère maintenant, chacun veut 
être le fils de ses œuvres, ne rien devoir qu’à soi et fait bon 
marché du patrimoine moral qu'il peut laisser derrière lui. 

Les parents d’ailleurs sont les premiers ie plus souvent à 
pousser les enfants hors de leur propre condition, séduits 
par le mirage fascinateur de certaines carrières. L'histoire 
de la Blanchette de Brieux avec ses conséquences et ses 
ruines, se reproduit tous les jours. 

N'est-il pas navrant de voir avec quelle naïveté l'homme 
aujourd'hui se laisse séduire par la simple apparence des 
choses? La condition d'employé de bureau paraît supérieure 
à celle d'ouvrier, parce qu'elle comporte une tenue plus soi- 
gnée et que la plume semble l'emporter en noblesse sur 
l'outil ; et combien ne voit-on pas de parents, séduits par la 
belle écriture deleurfils, refuser de luiapprendre un métier, 
ne se doutant pas qu'en dehors d'aptitudes spéciales et d'une 
instruction développée, la situation de scribe est sous son 
vernis bourgeois, la plus misérable qui puisse se trouver. 

De même, nous assistons à un exode constant des ouvriers 
des champs vers la ville. La ville, pour eux, c'est l'usine 
avec des salaires élevés, c'est la civilisation avec ses splen- 
deurs et son luxe. Ils ne se doutent pas que ce soleil éblouis- 
sant dont le rayonnement les attire, n’est appelé à réchauffer 
de sa chaleur qu'un petit nombre de privilégiés. Ils ne com- 
prennent pas que pour l'appât d'un plus gros salaire, ils 
abandonnent une existence moins coùteuse, plus salubre et 
plus libre. L'homme des champs délaissera la chaumière 
bien aérée et ensoleillée, où il n'a pas à subir la promiscuité 
génante des voisins, le petit jardinet si fécond en ressources, 
ce coin de terre, en un mot, où son initiative peut se donner 


— 193 — 


libre jeu, auquel il s'attache en y attachant un peu de son 
âme. Que va-t-il trouver en retour ? Ce sera souvent la tris- 
tesse et la banalité du logement ouvrier, où rien n'intéresse 
ni ne retient. Comme compensation, il aura le cabaret qui, 
joint à la vie plus chère, aura bien vite rendu le salaire 
insuffisant. 


EA 
x x 


En dehors du point de vue moral et social que je viens 
d'envisager,la dépopulation de nos campagnes est également 
intéressante à considérer au point de vue économique. 

L'agriculture manque de bras, a-t-on l'habitude de répéter 
depuis longtemps. Sans doute elle a compensé dans une 
certaine mesure son insuffisance de main-d'œuvre par 
l'emploi de machines, qui se généralise de plus en plus. 
Néanmoins, nos agriculteurs rencontrent des difficultés de 
plus en plus grandes dans le recrutement des salariés ; et je 
crois qu il faut y voir l’une des causes de la diminution des 
grandes exploitations rurales. Profitant de cet état de choses 
et de la prospérité relative de la culture, la classe des petits 
cultivateurs s'élève et se développe. Produisant exclusive- 
ment par eux-mêmes, ils vivent dans une entière indépen- 
dance, limitant le champ de leur exploitation aux bras dont 
ils disposent, l'augmentant à mesure que les enfants gran- 
dissant à leurs foyers viennent leur donner un nouvel 
appoint de force et d'activité. La famille, pour eux, n'est 
pas une gêne, mais une richesse, et il est même consolant 
de voiricil'accomplissementdu devoir d'accordavecl'intérêt. 
N'est-ce pas l'idéal d'un état social parfait ? 

C'est ainsi que nous voyons la petite culture profiter habi- 
lement du discrédit qui frappe aujourd'hui la vie rurale. 
Instruite par l'expérience de sa sœur aînée, mise au courant 
par elle des progrès récents de l’agronomie, elle est main- 
tenant assez forte pour marcher sans guide, tirant une force 
nouvelle de l'esprit d'association d'où sont nées tant d'ins- 


13 


— 194 — | 


titutions bienfaisantes, telles que le syndicat, la caisse rurale, 
l'assurance contre la mortalité du bétail et enfin, utilisant 
parfois la législation nouvelle-des habitations à bon marché 
et du bien de famille insaisissable. Ils semblent avoir 
compris et réatisé la célèbre apostrophe du poëte latin : 


« O fortunatos nimium.….. » 


Simple tenancier le plus souvent, le petit cultivateur 
arrive cependant parfois, par le travail et l'épargne, à la 
propriété. L'occasion lui en est assez fréquemment offerte ; 
car, tandis que les ouvriers abandonnent les champs, nous 
voyons les propriétaires se défaire assez facilement de leurs 
terres. La crainte de l'impôtsur le revenu etla recherche d'un 
intérêt plus élevé en sont, je le crois, les principales causes. 

Les deux considérations ontentr'elles, du reste, un rapport 
très étroit. Naguère, le propriétaire terrien se contentait 
d'un revenu modeste en considération de la sécurité absolue 
de son bien. Nos pères avaient pour la terre une confiance 
aveugle et comme une sorte de culte, et il fallut longtemps 
pourleur persuader quecertaines valeurs mobilières offraient 
une garantie analogue. Ils restaient imbus de cette maxime 
de notre ancien droit : &« Res mobils, res voilis ». Un sou- 
venir de famille me rappelle un aïeul manifestant ses 
inquiétudes à l'égard de titres de nos grandes compagnies 
de chemin de fer qui lui étaient proposés et son interlocuteur 
triomphant de seshésitations parcetargumentsansréplique : 
(« Prenez-les sans hésitation ; des actions du Nord, c'est de 
la terre | » 

Hélas ! la terre a infligé, depuis, de cruels mécomptes à 
ses possesseurs confiants, et les actions de chemin de fer 
“inspirent maintenant d'assez amères réflexions à ceux qui 
les détiennent. Ce qui prouve, une fois de plus, que l’absolue 
sécurité n'est pas de ce monde. Aux craintes de voir renaître 
une nouvelle crise agricole, viennent s'ajouter les appréhen- 
sions d'un régime fiscal vis à vis duquel la fortune immobi- 


— 195 — 


lière ne présenterait aucune échappatoire. Les propriétaires 
fonciers n'éprouvent donc plus la même confiance qu'autre- 
fois ; et comme, d'autre part, la terre se capitalise à un taux 
relativement faible, ils préfèrent l'abandonner aux cultiva- 
teurs disposés à l'exploiter par eux-mêmes. 

C'est qu'à l'heure actuelle l'activité industrielle qui se 
développe d'une manière étonnante sur toutes les parties du 
globe fournit aux capitalistes un emploi facile et parfois très 
rémunérateur de leur fortune. M. Leloup, s'adressant à vous 
il y a vingt-cinq ans, vous parlait de la baisse progressive 
du taux de l'intérêt. « Aujourd'hui, disait-il, dans notre 
société laborieuse et économe, la masse des capitaux s'accroît 
sans cesse et elle est devenue énorme ». Cet afflux de capi- 
taux inutilisés avait, par la loi naturelle de l'offre et de la 
demande, fait baisser sensiblement l'intérêt de l'argent ; et 
l'on pouvait prévoir que, cette situation s’accentuant, «l’inté- 
rêt des fonds d'Etat, avant cent ans, ne dépasserait pas 1°/0», 
comme le disait M. Leloup. 

Ces prévisions étaient logiques à cette époque ; mais 
depuis, un facieur nouveau est venu modifier les données 
du problème : je veux parler du développement inattendu 
qu'ont pris l'industrie et le commerce. Les capitaux sollicités 
de ce côté ont trouvé naturellement, grâce à ce débouché 
nouveau, des conditions plus avantageuses. Les Etats 
emprunteurs se sont vus, par suite, forcés d'élever leur 
taux et la valeur de leurs obligations a diminué d’une 
manière sensible. 

Cela prouve, une fois de plus, que l'économie politique se 
trouve soumise à des fluctuations que les esprits les mieux 
avertis eux-mêmes ne peuvent prévoir. 


* 
%X _* 


L'économie politique présente un rapport très étroit avec 
les questions sociales. Dans son discours de réception, 
M. Leloup emploie, pour passer de l’une à l'autre, une 


— 196 — 


antithèse saisissante. (€ Les personnes, dit-il, qui regardent 
de haut le monde économique, sont frappées de son appa- 
rente harmonie. Tout semble v concourir à la satisfaction 
des besoins de l'homme... Malheureusement, ce n’estlà que 
le côté superficiel des choses. Derrière ces décors recouverts 
de pourpre et d'or qui éblouissent les yeux, l'aspect est dif- 
férent, la scène change, le contraste est saisissant. Nous 
entrons en effet dans l'immense laboratoire de toutes les 
merveilles de l'Industrie : c'est ici que le « peuple » est à 
l'œuvre ». J'arrête la citation à ce mot « le peuple » qui en 
dit assez à vos esprits. Avec lui, nous entrons dans la ques- 
tion sociale, née des souffrances du peuple, de ses revendi- 
cations tantôt justes, tantôt excessives, de ses passions, de 
ses ignorances. 

M. Leloup, après l'avoir effleurée dans son discours de 
réception, y revient dans une étude beaucoup plus étendue 
intitulée & le Socialisme actuel ». Dans ce travail, très com- 
plet, très approfondi et très méthodique, il fait l'exposé des 
diverses théories du socialisme et des autres doctrines 
sociales. Il prend nettement parti contre le socialisme pro- 
prement dit et démontre l'utopie des doctrines collectivistes, 
mais se montre beaucoup plus réservé dans l'appréciation 
des autres opinions. Tous les autres systèmes sont conscien- 
cieusement exposés dans leurs détails, avec leurs nuances 
etleurs subdivisions, depuis celui du libéralisme pur jusqu'au 
socialisme d'Etat. La doctrine intermédiaire des Cercles 
catholiques d'ouvriers fait l'objet d'un chapitre spécial et 
assez étendu qui dénote chez l'auteur une connaissance 
exacte de l'œuvre et des principes dont elle s'inspire. Je 
devine aisément qu'il avait trouvé auprès de son collègue 
le regretté baron Cavrois de Saternault, alors président de 
l'œuvre à Arras, et auquel j'ai eu l'honneur de succéder, 
toute la documentation désirable. Je n'apporterai qu'une 
réserve à son exposé, et elle tient plus à une question de mot 
et d'étiquette qu'au fond même des idées, je veux parler de 


— 197 — 


l'expression de « socialisme religieux » ou de « néo-socia- 
lisme » appliquée à l'œuvre des cercles. Sans doute, on donne 
à ce mot des interprétations bien diverses, mais on l'appli- 
que ordinairement aux systèmes qui tendent à diminuer les 
initiatives et les libertés individuelles pour étendre à leur 
détriment les prérogatives et la puissance de l'Etat. Or cette 
tendance est absolument contraire à l'esprit de l'Œuvre des 
cercles. C'est de l’organisation professionnelleet non de l'Etat 
qu'elle attend surtout la solution des problèmes sociaux 
M. Leloup l'a d'ailleurs très justement dit: son but est l’éta- 
blissement du système corporatif. « Les corporations formées 
par l'association des ouvriers et patrons d'une même indus- 
trie seraient dirigées par un conseil composé mi-partie 
d'ouvriers, mi-partie de patrons, lequel serait chargé de fixer 
les salaires, de déterminer le jour de paie, d’apaiser les 
conflits, d'administrer la caisse corporative, mais encore de 
trancher les différends de toute nature qui peuvent surgir 
entre le capital et le travail...» 

Cette conception, en résumé, est celle du syndicat mixte. 
Je dois dire qu'une évolution s’est produite récemment dans 
le programme de l'œuvre. Le syndicat mixte présente un 
idéal d'harmonie difficile et même presque toujours impos- 
sible à réaliser, au milieu des préventions et des passions 
qui divisent le monde du travail. Aussi, le but proposé n'est- 
il plus maintenant de grouper patrons et ouvriers dans une 
même corporation, mais de les former en associations dis- 
tinctes et indépendantes tout en les unissant néanmoins au 
moyen de membre; délégués par les deux groupements et 
réunis en conseils de conciliation et d'arbitrage. 

Est-ce à dire que nous bannissions absolument toute inter- 
vention de l'Etat dans les questions ouvrières ? Non, car il 
est des cas où l'association est impuissante à empêcher les 
abus. Sans doute il ne doit être fait appel à cette intervention 
qu'avec beaucoup de réserve et quand on ne peut l'éviter ; 
on ne saurait néanmoins méconnaitre la justesse de cette 


— 198 — 


parole de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, c'est la 
liberté qui opprime et c'est la loi qui affranchit. » 

Vous excuserez ce plaidoyer pro domo. Je montrerais, 
vous l’avoueriez, quelque ingratitude à ne pas vous parler 
d'une œuvre sociale à laquelle j'appartiens, alors que mon 
prédécesseur qui y était étranger, en a si largement entre- 
tenu l'Académie. 

Ces idées sont-elies, du reste, spéciales à quelque petite 
chapelle fermée, sans répercussion au dehors et sans intérêt 
pour le public ? Bien loin de là. Elles ont, au contraire, fait 
à travers le monde des progrès considérables ; tandis que la 
vieille école individualiste et libérale ést de plus en plus 
délaissée, tous ceux qui cherchent en dehors du socialisme 
l'apaisement des conflits sociaux, s'efforcent d'y aboutir au 
moyen de l'organisation professionnelle ; ils ne reculent pas, 
quand elleestnécessaire,devantl'intervention dulégislateur. 
M. Leloup, dans son rapport présenté en 1893, constate 
« que l'intervention du Gouvernement dans les questions 
sociales est aujourd'hui chez toutes les nations un fait 
accompli ». Et, d'autre part, il préconise, comme un moyen 
de pacification, les « Conseils de conciliation », et montre, 
par des exemples frappants, les heureux effets obtenus par 
ces institutions dans les pays étrangers. | 

En France, nous sommes fort en retard sous ce rapport, 
el on le sera tant qu'on n'aura pas réussi à dégager l'idée 
syndicale de l'atmosphère de violence où elle s’est enfermée. 
Nous portons toujours la peine de la faute commise par le 
lécisiateur de 1791 lorsqu'il a supprimé ledroit d'association. 
Les patrons et les ouvriers l'ont retrouvé dans la loi de 1884, 
mais la véritable notion en était perdue, avec celle de l'esprit 
corporatif : toute une éducation était à refaire. 


x 
% % 
Il me resteraitencore beaucoup à dire pour vous présenter 
un tableau complet de la carrière de M. Leloup. [l s'est, on 
peut le dire, dépensé sans compter pour les intérêts publics, 


— 199 — 


et je n’en finirais pas si je voulais le suivre dans toutes les 
assemblées, dans toutes les commissions où il a-:apporté le 
concours toujours précieux de ses avis et de son expérience. 
Mais il me paraît intéressant de consacrer la dernière partie 
de ce discours au rôle qu'il a rempli dans le domaine de 
l'Instruction publique. 

Unscrupulemevientcependant avant d'aborder ce terrain. 
La question de l'Enseignement est aujourd’hui, en France, 
la plus brûlante et celle qui a causé dans notre pays les 
divisions les plus profondes. « La guerre n'est plus aux 
chemins creux, a pu dire, il y a quelques années, un prési- 
dent du Conseil des ministres, mais à l’école ». Ne serait-il 
donc pas malséant d'entrainer, comme par surprise, dans la 
mêlée des opinions contraires d'une controverse aussi pas- 
sionnante, une académie dont les membres ont précisément 
pris pour mot d'ordre d'écarter de leurs délibérations et de 
leurs études, tout germe de division, toute question qui 
pourrait en troubier l'harmonie sereine ? 

Rassurez-vous, Messieurs, j'attache trop de prix au noble 
principe qui a permis de réunir dans un sentiment de cor- 
diale collaboration une élite d'esprits distingués venus des 
pôles les plus opposés de l'opinion, pour me permettre d'y 
porter la plus légère atteinte. Il ne s'agit pas ici decritiquerdes 
doctrines sur lesquelles nos avis peuvent différer, de discu- 
ter les principes de notre législation scolaire, mais de suivre 
la carrière d'un homme dévoué à ces principes et de vous 
montrer avec quelzèle,quelle compétence,quel esprit de mo- 
dération, il en poursuivit l'application. C'est un hommage 
nécessaire que je veux, ici encore, apporter à sa mémoire. 

Dès 1878, l'attention des ministres et des hauts fonction- 
naires de l'instruction publique fut attirée sur la haute com- 
pétence de M. Leloup et depuis cette époque 1l ne cesse de 
figurer dans le Conseil départemental, dans les commissions 
d'examen, de direction et d'administration des écoles nor- 
males, du collège, etc. La persistance et l'extension toujours 


— 900 — 


croissante des mandatsquiluisont conférés, sont la meilleure 
preuve des services distingués qu'il y apportait. 

Plusieurs fois il est invité par des directeurs d’établisse- 
ments scolaires à présider leurs distributions de prix. J'ai 
eu la bonne fortune de trouver dans mes documents l'allo- 
cution prononcée par lui, en 1886, à la distribution des prix 
des Cours secondaires de jeunes filles dirigés par Mesde- 
moiselles Venelle. Il a pris pour thème : L'éducation de la 
femme ; ce qu’elle a été dans le passé, ce qu’elle devra être 
dans l’avenir. Finement écrit, rehaussé de traits historiques 
présentés avec un à-propos charmant, plein de bon sens 
dans ses conclusions, ce discours mérite d'être présenté 
comme un modèle du genre. Ce que j y admire aussi c’est 
l'impartialité avec laquelle l'œuvre des siècles passés nous 
y est présentée. On y sent chez l’auteur l'âme du vraisavant 
cherchant dans l'histoire la vérité et non pas des arguments 
à l'appui de telle ou telle thèse. Il ne remonte pas aux 
époques antérieures à l'ère chrétienne où la femme se trou- 
vait réduite à une condition d'infériorité très marquée, et 
« prend la femme, relevée par le christianisme, entourée de 
cette auréole de poésie qui couronne la vierge-mère, la 
créature qui est aujourd hui l'épouse et la mère respectée ». 

Malgré le respect que nos pères vouaient au sexe faible, 
il semble que l'instruction des jeunes filles ait été longtemps 
jugée par eux comme une chose d'intérêt secondaire. 
M. Leloup nous montre les progrès réalisés dans cet ordre 
d'idées au début du XVIT® siècle grâce aux fondations de 
St-Vincent de Paul, St François de Sales, et Ste-Chantal, puis 
les mesures prises par le gouvernement de juillet et ensuite 
sous le second empire par Duruy pour organiser légalement 
l'instruction des jeunes filles. Doit-on faire plus et leur donner 
un enseignement plus développé ? telle est la question que 
se pose M. Leloup. Oui, dit-il, un progrès doit être réalisé à . 
cet égard ; car l'homme avant à lutter dans la vie contre des 
difficultés toujours plus grandes, sa compagne aura besoin 


= #0 


pour le soutenir dans ce combat, « d'acquérir des qualités 
et des vertus propres à sa destinée nouvelle. » L'orateur a 
soin, toutefois, de mettre son auditoire en garde contre les 
ridicules de la femme savante, et les dangers pour la jeune 
fille, d'une culture forcée. | 

En fermant la petite brochure dans laquelle j'avais lu le 
discours dont je viens de vous donner un très pâle résumé, 
je me suis senti pénétré d'un regret. Quel dommage, me 
disais-je, que cet ami de l’école publique, esprit si érudit et 
en même temps si prudent et si respectueux des convictions 
d'autrui, n'ait pas écrit un manuel d'histoire pour les écoles! 
Le prestige qui s’attachait à son nom l'eût fait adopter aisé- 
ment, et nos Evêques sans aucun doute n'y eussent trouvé 
rien à reprendre. 


M. Leloup était un partisan convaincu de la laïcité de 
l'école publique. Cette conception, chez lui, s'inspirait d'idées 
sincèrement libérales. Klle s'harmonisait du reste parfaite- 
ment avec l'aspect sous lequel la loi scolaire avait été pré- 
sentée par ses auteurs dans les discussions qui l'avaient 
précédée et dans les réglements qui l'avaient suivie. Assu- 
rément il avait dû approuver sans réserve ce passage du 
programme tracé par Jules Ferry alors ministre de l'Instruc- 
thon publique ainsi conçu : « L'enseignement moral laïque 
se distingue donc de l'enseignement religieux sans le contre- 
dire. L'instituteur ne se substitue n1 au prêtre, ni au père 
de famille ; il joint ses efforts aux leurs pour faire de chaque 
enfant un honnête homme ; » et cet autre « IT (l'instituteur) 
leur apprend à ne pas prononcer légèrement le nom de Dieu; 
il associe étroitement dans leur esprit, à l’idée de la cause 
première et de l'Etre parfait, un sentiment de respect et de 
vénération... » 

Ce soni en effet ces principes que nous allons lui voir 
développer dans le discours qu'il prononeça le 22 novembre 
1903 en présidant une assemblée générale de la « Société 
républicaine d'instruction ». Je vous le présente pour ter- 


— 202 — 


miner, car M. Leloup nous y découvre toute son âme, tout 
son caractère ; ce document peut être considéré comme son 
testament moral. Il s'adresse à des instituteurs et veut les 
prémunir contre deux tendances très dangereuses, toutes 
deux menaçantes : le socialisme et le matérialisme. 

L'âme moderne se prête à la première de ces deux utopies 
par la facilité avec laquelle elle s'abandonne à la providence 
de l'Etat, par sa manie d’égalitarisme ; l'orgueil et la serisua- 
lité la prédispose à la seconde. Elle ne s'aperçoit pas que 
l'une et l’autre lui ravissent le bien auquel elle attache le plus 
de prix : la liberté. Par l’une, en effet, elle se trouve réduite 
à un véritable esclavage, et par l’autre, elle va jusqu'à abdi- 
quer la liberté intime de la conscience. 

On a voulu faire de la science une sorte de religion. 
M. Leloup, montre, par le caractère incertain et hypothétique 
des données de la science, par la limitation de son domaine, 
_le néant d’une pareille conception. La substitution les unes 
aux autres de tant de théories scientifiques, oblige le savant 
à ne les accueillir qu'avec réserve et comme des vérités 
relatives; et d'ailleurs la science peut-elle projeter la moindre 
lumière sur le mystère de nos origines et de nos destinées. 

En dehors des incertitudes scientifiques il faut donc un 
point d'appui pour l'humanité. Ce point d'appui, on doit le 
chercher dans l'idée religieuse, dont la mentalité française 
se trouve, même à notre époque, encore si fortement 
imprégnée. | a 

M. Leloup conclut ainsi : (« M'adressant particulièrement 
aux éducateurs de la jeunesse, je vous rappelle que l'âme 
d'un peuple dépend de la philosophie régnante, que c'est 
vous qui êtes chargés de la former, que l'idée directrice la 
plus rationnelle, celle qui résulte de l'observation de notre 
société, doit être cherchée dans la doctrine spiritualiste : 
doctrine qui fournit à l’homme une morale, des maximes de 
conduite, qui concilie le devoir et la liberté, ouvre le champ 
de l'infini, de la poésie et du rêve et donne ainsi satisfaction 


— 203 — 


à son éternel besoin d'idéal, doctrine qui seule peut aujour- 
d’hui servir de base à l'unité morale du pays, doctrine, enfin, 
dont un des grands philosophes du XIXe siècle, Jules Simon, 
a dit qu'elle est l'honneur de l'esprit humain. » | 

Et il ajoute en terminant : «Messieurs, imprégnez toujours 
votre enseignement de cette saine doctrine et ne laissez 
jamais s’effacer dans l'âme de la jeunesse française ces deux 
mots, ies derniers que prononça Franklin mourant et qu'il 
laissa gravés au frontispice de la grande république améri- 
caine : Dieu et Liberté ». 

Dieu et Liberté ! voilà deux expressions bien faites pour 
être réunies. L'une indique la fin suprême assignée à nos 
existences et l’autre le moyen qui nous est offert pour y par- 
venir. De tout le monde créé, l'homme seul jouit de ce pri- 
vilège de la liberté ; qu'il la conserve avec fierté comme le 
gage de ses immortelles destinées! 

Ovide, dans son poème des Métamorphoses, nous présente 
le tableau de la création. Après nous avoir montré les diffé- 
rentes espèces d'animaux dont les yeux sont uniformément 
tournés vers la terre, il fait apparaître l'homme, au visage 
radieux, paraissant dominer tous les êtres créés de son seul 
regard, qu'il dirige sans effort vers le ciel. 


Os homini sublime dedit et cœlum tueri jussit. 


J'ai toujours été fortement impressionné par le symbolisme 
profond de cette image. Le visage, dit-on, est le miroir de 
l'âme. De même la voûte azurée, que nous avons coutume 
d'appeler le ciel, ne figure-t-elle pas, par son infinie grandeur, 
les espaces réservés à notre immortalité ? 

A yons donc les yeux fixés vers ces horizons de l'Idéal et 
de la Foi, et gardons un souvenir reconnaissant à ceux qui, 
comme le regretté collègue dont je viens d’avoir l'honneur 
de vous entretenir, ont eu souci de rappeler à l'humanité la 
noblesse de ses origines et de ses destinées. 


Es 


RÉPONSE 
au Discours de Réception 


de M. A. TIERNY 


Membre résidant 


PAR 


M. Jean PARIS 


Membre résidant 


Monsieur, 


Sn? A vie est une longue suite de sacrifices aux conventions 
FE sociales. Je viens d'en accomplir un en vous appelant 
« Monsieur » et en vous honorant du pluriel de majesté ; 


mais c'est l'extrême limite des concessions. Je refuse d'aller 


XK 


plus loin. 

Vous n'êtes pas pour moi le récipiendaire anonyme qui 
s'assied après avoir épuisé la série de ses feuillets. Je ne 
suis pas le parrain de circonstance qui se lève avec d’autres 
feuillets menaçants, parsemés d’allusions, d'hvperboles et 
de critiques en demi-teinte. 

Nous ne pouvons jouer ces rôles d'augures. Notre passé 
nous le défend. Le vieil académicien que je suis, rajeuni à 
la pensée qu'il est exactement votre contemporain, sent trop 
de souvenirs lui remonter au cœur. Malgré la solennité du 
jour et du lieu, il ne peut les refouler tous. Personne ici ne 
lui en tiendra rigueur ; vous, moins que tout autre. 


— 205 — 


Vous rappelez-vous certain jardin assez touffu où, vers 
l'aurore de la troisième République, deux bambins prenaient 
leurs ébats. 

Ce qui se passait là ressemblait fort à « Ce qui se passait 
aux Feuillantines en 1813 », s'il faut en croire Victor Hugo : 

« Nous avions en chassant quelqu’insecte qui saute 


L’herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien haute 
Nos genoux bien petits... » 


Et encore : 


«Voyez comme ils sont faits, ces hommes ! 

Les monstres ! Ils auront cueilli toutes nos pommes. 
Pourtant nous les aimons 

Madame, les garcons sont les soucis des mères 

Car ils ont la fureur de courir dans les pierres 
Comme font les démons... » 

Soyons justes. Le monstre que vous étiez alors ne faisait 
pas que courir dans les pierres et croquer des pommes. 
Chaque jour il montait sagement et doctement la colline de 
Baudimont — qu'ii ne remonte plus maintenant sans une 
peine secrète à la pensée des maîtres qui n'y sont plus. — 
Un peu plus tard, il émigrait à Paris, toujours sous l'aile 
maternelle, à la conquête du baccalauréat, et son camarade, 
arrageois pur sang, ne le retrouvait plus qu aux vacances, 
sanglé dans la tunique de Stanislas. Mais un pas encore 
dans la vie, et l'intimité redevenait complète. C'étaient 
d'autres tuniques, celles du 43° d'infanterie. Dans la cour 
de la vieille citadelle de Lille, nous fûmes du même cercle, 
« le cercle des pommes de terre », dirait Guillaume. L'Espla- 
nade et Ronchin nous virent camarades de combat, et nous 
étions si militarisés que le jour du départ venu, à peine 
voulions-nous quitter ces casemates où l'on est si bien à 
vingt ans. 

Le lendemain, ce fut l'Ecole de droit; les chambres 
d'étudiants où l’on voisinait, mes Znstitutes de Justinien 
fraternisant avec votre Code Napoléon au milieu d'une 
atmosphère un peu embrumée. — Enfin le barreau d'Arras 


— 206 — 


nous accueillit, ii y a vingt ans et même plus. Dans nos 
colonnes, nos deux noms figurent côte-à-côte, le mien avec 
une toute petite ancienneté, juste assez pour que, par une 
heureuse fortune, votre parrain académique soit en même 
temps votre bâtonnier et puisse dire, avec un peu d'autorité, 
en quelle estime vos confrères tiennent votre vie profession- 
nelle et quelle affection ils ont pour vous. 

Voilà votre coffret aux souvenirs ouvert et refermé. J'ai 
jeté sur la table ces choses surannées, j'ai tout éparpillé pour 
prendre notre bien commun. Pardonnez-moi. Nos collègues 
qui m'ont vu accepter un rôle tout nouveau pour moi, com- 
prenant le plaisir que j'ai à le remplir, m'excuseront peut- 
être de m en acquitter si mal. 

Vous avez rendu à votre prédécesseur un hommage légi- 
time, et je suis sûr que la qualité de cet hommage lui eût 
plu. Il eût dit, en vous écoutant : « Ceci est une œuvre de 
bonne foi ». 

Avec un souci scrupuleux, vous avez suivi page par page 
tout ce qu'a écrit M. Leloup, au cours d'une longue et 
féconde carrière. Les Mémoires de l'Académie, les archives 
de la Chambre de Commerce, les collections privées n'ont 
plus de secrets pour vous. Peut-être avez-vous commencé à 
lire par devoir, car l'œuvre de notre regretté collègue a trait 
aux questions les plus ardues de l'Économie politique, de la 
Science sociale et de la Science financière. Mais vous avez 
été très vite saisi par une impression puissante. Ces idées 
jetées suivant les besoins du jour et de l'heure, dans les 
graves discussions de notre époque, constituent une ency- 
clopédie. Une parfaite unité de vues se dégage de l'ensemble. 
M. Leloup avait pris à tâche de ne rien écrire qu'il ne sût. 
Savoir, ce n'est pas seulement avoir beaucoup lu, amassé 
mille matériaux en faisant le tour de la pensée d'autrui ; 
c'est avoir trié ce minerai, rejeté la part d'erreur, retenu la 


— 207 — 


part de vérité que toute idée contient ; c'est avoir formé et 
dégagé sa propre pensée. 

Tout, pour M. Leloup, était matière à pensée. Par là il se 
distinguait des hommes informés, documentés, à la parole 
desquels nous donnons quelqu'attention. Cette grave et 
méditative figure nous retient plus longtemps. Disons le 
mot, elle nous séduit. Car la lucidité de la pensée engendre 
la clarté de l'exposé, la netteté de l'expression. Profession- 
nellement, nous devons parfois nous arrêter à des choses 
ardues ou subtiles ; aussi avons-nous une particulière recon- 
naissance envers ceux dont les idées ne flottent pas et qu’ 
savent nous faire comprendre ce qu'ils disent parce qu'ils ne 
disent que ce qu'ils savent. 

Ma pensée se reporte sur l'étude qui a pour titre : Le 
Socialisme actuel, que M. Leloup publia en 1893, et que j'ai, 
à cette époque, lue et relue. J'en retrouvai récemment un 
exemplaire souligné, sabré au crayon bleu, maltraité comme 
on maltraite les livres auxquels ons’attache,etje merappelai, 
non sans plaisir, quel gré j'avais su à M. Leloup d'avoir 
appris quelques rudiments d'histoire sociale à l’humble 
élève que j'étais alors et que je suis toujours, 

Redirai-je avec vous que M. Leloup fut merveilleusement 
servi par ses aptitudes et par les circonstances de sa vie ? 
Vous avez parlé de sa brillante instruction scientifique et 
littéraire. Tout jeune encore, il prit une part importante à la 
vie industrielle de ce pays. Il acquit les qualités pratiques 
faute desquelles tant de savants restent des idéologues. 
Technicien, il dirigea une importante fabrique ; il suivit le 
progrès industriel; il vit à l’œuvre nos cultivateurs. Patron, 
il se mêla chaque jour aux ouvriers. Aussi, quand vint le 
jour où, dégagé du souci professionnel, il vécut une autre 
vie, avait-il acquis cette pondération, cette sûreté du juge- 
ment, cette connaissance des hommes et des choses aussi 
utile à l’homme politique qu'à l'écrivain. 

Les Economistes se divisent en deux catégories, ceux qui 


— 208 — 


cherchent leur science dans les nuages, et ceux qui (tels 
M.Louis Blondel et M.Leloup, pour ne parler que des nôtres) 
l'ont étudiée patiemment sur l'humble terre où nous vivons 
et à l'ombre de l'usine. Défions-nous des premiers. L'Econo- 
mie politique est-elle la science des richesses, comme le 
disent les physiocrates, ou l'organisation de la misère comme 
le veut Proudhon ? Je l'ignore. Mise en phrases par de tels 
professeurs, elle ne constitue pas seulement « de la littéra- 
ture ennuyeuse » selon la boutade de Thiers, mais de la 
littérature dangereuse. Que d'honnèêtes gens eussent gagné 
à ne la jamais connaitre! 

M. Leloup, était un savant de l’autre école. Vous avez dit 
avec quel lucide bon sens il avait réfuté ici même en 1875, la 
théorie de la Rente du sol. « Ah si Ricardo sortant de sa 
tombe venait revivre dans le milieu économique ou nous 
nous débattons », s'écriait-1l au moment où la crise agricole 
lui donnait si durement raison. Et quelle maîtrise de pensée 
et de plume quand il décrivait la néfaste influence des apho- 
rismes de Turgot sur certains théoriciens socialistes. « Cette 
cruelleloid’Airain,s'écrieencore Ferdinand Lassalle en 1878 
au Congrès de Leipzig, vous devez avant tout, la graver dans 
vos âmes et ne vous en séparer dans aucune de vos pensées ». 
C'est ainsi que des billevesées démenties par l'expérience, 
persistent grâce à la magie des mots et deviennent les articles 
d'un Credo intangible. Remercions, Messieurs, le collègue 
qui, se qualifiant de « modeste travailleur ayant étudié beau- 
coup de choses et ignorant de toutes » a donné unsi constant 
effort pour déboulonner ces formules, et sauvegarder la 
pensée française de pareilles erreurs. 

Vous partagiez ces idées, Monsieur, quand tout à l'heure 
vous exprimiez votre sympathie pour cette noble vie. Votre 
adhésion n'était pas de celles auxquelles les convenances 
obligent ou que le respect commande; elle était plusintimeet 
plus profonde. Croyantconvaincu, vous vousincliniez devant 
ce probabiliste en quête de certitude et vous aviez raison. 


— 209 — | 


Hormis les négateurs de parti-pris, la vérité n’a d'ennemis 
que les indifférentsetles dilettantes. Qu'est-ce que la Vérité ? 
disait le proconsul romain, que toute métaphysique génait 
parce qu'étrangère à l'ordre administratif et inutile à César. 
Après lui, d'autres, plus intellectuels, se sont excusés de 
s'arrêter à mi-route, sous prétexte que le doute était un mol 
oreiller. L'âme de M. Leloup vous a paru d'essence supé- 
rieure parce qu'elle était à la fois ardente et inquiète. Le 
spiritualiste qui dans les inilieux les plus variés et sans souci 
des murmures affirmait sa conviction personnelle et rien 
d'autre, a reçu votre hommage. Laissez-moi y Joindre le 
mien. | 

Un dernier mot avant de quitter cette mémoire qui a 
retenu notre commune attention. 

« Combien sont fragiles, avez-vous dit, les barrières des 
partis, el comme il est aisé de trouver des points de contact 
entre les hommes les plus séparés en apparence ». 

M. Leloup ne pensait pas autrement ets'en exXprimait avec 
mélancolie. « Les hommes les mieux faits pour s'entendre, 
écrivait-il en 1875, restent étrangers les uns aux autres, 
séparés qu'ils sont par des nuances d'opinion comme par 
un mur d'airain, où, d'une rive à l'autre de la pensée, on ne 
cesse de se jeter l’anathème ». 

J'enregistre ces deux réflexions dont l'analogie me parait 
curieuse. À coup sûr la tendance à immobiliser les individus 
dans des cadres existe toujours. Pourquoi M. Leloup n'est- 
1] plus là à méditer sur ce que pense notre génération ? 

Un soir, un des bohêmes de Mürger attendait des inv ités 
de diverses écoles, et comme son salon de réception était 
unique, il avait tendu deux ficelles en croix. Ainsi se trou- 
vaient délimités quatre partis : Romantiques, Classiques 
Prosateurs, Poètes. L'histoire ne dit pas si les ficelles 
tombèrent avant que ne fussent éteintes les chandelles ; et 
c'est dommage. Nous vivons nous aussi, enchaînés par des 
ficelles. On peut je crois sans blasphème contester leur 


44 


— 210 — 


. raison d’être, mettre en doute leur solidité, ou simplement 
désirer qu'elles changent de place. Ce sont là questions 
délicates. [l n'a pas échappé à la perspicacité de M. Leloup 
quelles se poseraient un jour, un jour qu'il n'a pas vu et que 
peut-ètre nous ne verrons pas. Quoi qu il advienne, ceux qui 
vécurent séparés de M. Leloup par une frèle ficelle remplis- 
sent un devoir bien doux en saluant respectueusement sa 
mémoire. [l honora son parti, sa ville, les différents conseils 
où il fut appelé, et où ceux qui lui succèdent savent qu'ils 
ne le remplacent pas. Il honora tout particulièrement notre 
Académie qui garde de lui un durable souvenir. 


* “ x 

J'ai hâte d'arriver à vous Monsieur et de vous dire brus- 
quement, ainsi qu il sied, que votre humilité est excessive. 
Je fais plus que le dire ; je le pense. À coup sûr c'est une. 
vertu que vous pratiquez de bonne foi. Vous ne vous parez 
pas de la robe de modestie au vestiaire académique pour la 
déposer en sortant. Vous la portez dans la vie et vous 
n'avez pas tort. C'est une tenue sobre, élégante et fort 
seyante à côté de tant de parures criardes qui, en ce temps 
d'arrivisme, nous font grincer ou sourire. Vous n'’attendez 
pas néanmoins que j adhère à l'idée pessimiste que vous 
avez de vous-même. Les petites entrées, les entrées de 
faveur vous plaisent. Soit. Mais si j ouvre toute grande, 
comme c'est mon devoir, la porte derrière laquelle est installé 
le contrôle et si je vous pousse par les épaules, il faudra bien 
que vous passiez. Passez donc. 

Pour être bon prince je vais vous faire une concession. 
I ya iciun favoritisme pour l'ordre des avocats, et j'en sais 
quelque chose. Ce n'est pas uniquement, croyez-le, en sou- 
venir de M° Maximilien de Robespierre. La raison est 
d'ordre général. Nous parlons tant, estiment nos collègues, 
que nous sommes dispensés d'écrire. Nos manifestations 
verbales suffisent à faire de nous des immortels. 


— 211 — 


Jugez avec quelle faveur cette Compagnie accueille ceux 
qui, comme vous, parlent juste et bien. Oserai-je citer Île 
Vir bonus dicendi peritus de nos cours de rhétorique. Pour- 
quoi pas ? L'homme de bien qui sait parler est de toutes les 
époques. Que de fois nous avons apprécié à la barre votre 
langage calme, sérieux, pondéré, d'une rare correction, 
image des qualités profondes de votre esprit. Même dans 
ces procès de presse qui vous sont familiers, et où la fougue 
de l'avocat du diffamé fait comprendre parfois l'indulgence 
du juge pour le diffamateur, vous restez maitre de vous- 
même, sans autre passion que celle de la vérité. Vous dites 
ce quil est juste de dire et rien d'autre. Votre parole fait 
naître la confiance devant vous et à côté de vous. Dans ce 
milieu judiciaire où on se connaît si bien, la sympathie 
générale que vous inspirez n'est un mystère pour personne. 
Si j y fais allusion, c'est pour rendre hommage à la franche 
camaraderie des gens de robe et non pour faire votre éloge. 
Point n'est besoin de vous délivrer un certificat à l'usage 
extrajudiciaire. Il y a longtemps que votre bon renom a 
franchi les murs de notre vieux Palais et court les rues. 
Quoi d'étonnant à ce que l'Académie, péripatéticienne par 
essence, l'ait rencontré sur sa route et en ait fait son bien. 
Voilà pourquoi vous êtes ici. 

% d * 

A d’autres titres encore vous méritiez d'y venir. Je crains 
d'avoir laissé croire que seule la parole vous tentait et que 
vous dédaigniez l'écriture. Je veux rectifier une information 
aussi inexacte. 

Vous écrivez à vos heures de loisir, heures trop rares à 
mon gré, Car j'ai plaisir à vous lire comme à vous entendre. 
Parlerai-je de vos thèses de doctorat ? Nous appartenons à 
une génération dont les représentants étaient tenus pour 
conquérir des parchemins en règle, de rompre deux lances, 
l'une à la mode romaine, l’autre à la mode française. Le 


— 919 — 


x 


diplôme était à ce prix. On l'a maintenant à meilleur compte. 
Vous avez acquis l'épitoge rouge à trois rangs d'hermine 
avec une thèse sur le Sénatus Consulte Macédonien et une 
autre sur les Droits de l’Assureur au cas de mort de l'Assuré. 
Les fils de famille romains, je l'ai su par vous, étaient 
pires encore que ceux de notre époque, exception faite 
pour les temps préhistoriques ou l'austère vertu était censée 
régner sous de vagues Numa Pompilius, ce que nous admet- 
tons faute de documents. Vint la civilisation, et avec elle 
la fâcheuse tentation d'emprunter, tentation d'autant plus 
àpre que les fils de famille avaient plus de passions et moins 
de patrimoine. Le paterfamtilias à cette époque, gardait tout 
par devers lui. Le besoin crée l'organe, et les usuriers sur- 
girent, fournisseurs de rares espèces sonnantes et de multi- 
ples crocodiles empaillés ; (car la France n'a rien inventé 
Tout lui vient de Rome). Jusqu'ici rien de grave. Mais les 
Roinains élaient excessifs dans le mal comme dans le bien. 
Les emprunteurs passèrent vite du vice au crime. On en vit 
paraît-il, abréger les jours de leur chef de famille pour 
lhquider des situations obérées et devenir eux-mêmes patres 
Jamilias. Le législateur intervint par des demi-mesures 
couronnées de demi-succès, jusqu'à ce qu'un bon empereur 
osàät se montrer radical et mît les usuriers aux abois en 
refusant toute valeur à leurs créances. Vous avez exposé et 
commenté avec beaucoup de précision des questions de droit 
qui touchent à la psychologie et à l'histoire. Elles intéressent 
même les grammairiens, car de doctes traducteurs ont dis- 
serté sur ce fameux Macédo, flétri par Vespasien. Etait-il 
l'usurier ou sa peu intéressante victime ? Nos romanistes 
n ont pas pu s entendre sur le texte et s'accusent réciproque- 
ment de contre sens. [ls ne sont d'accord que sur un point: 
Macédo était un scélérat. En cette aventure, la Morale du 
moins ne perd pas ses droits. Vous voyez que je vous ai suivi 
partout, même sur les sommets nébuleux du droit romain. 
Je suis redescendu derrière vous dans les plaines mieux 


— 213 — 


éclairées du droit français, et j'ai lu votre examen très 
complet des droits éventuels de l'assureur sur la vie, au cas 
de décés de l'assuré, soit à l'encontre des avant droit, soit à 
l'encontre des auteurs responsables de la mort. 

Vous êtes docteur depuis longtemps déjà, et je vous 
retrouve écrivant un tout petit livre. Son aspect est simple, 
car c'est un livre de classe, conforme aux programmes de 
l'enseignement primaire supérieur ; et il s'appelle sans pré- 
tention Droit usuel. Ce n'est pas le moins beau fleuron de 
votre couronne. Accarias, en tête de son Précis de Droit 
Romain, qui fut, un an, notre livre de chevet, écrivait un 
peu sèchement : (Je n'écris ni pour ceux qui savent, ni 
pour ceux qui ne veulent pas apprendre ». La formule n'est 
à retenir qu'à demi. Ceux qui croient savoir un peu retrou- 
veront dans voire livre tout ce qu'ils savent et même plus. 
[ls aimeront la netteté du plan, la langue simple, mais par- 
faitement juridique de l'exposé. Ceux qui veulent apprendre 
s'assimileront facilement, grâce à vous, les éléments d'une 
science assez simple, quand on sait dégager la réalité des 
choses du fatras des mots. 7, paupercule libelle. Va, faiston 
chemin, pauvre petit livre. C'est un sentier utile que tu 
t'efforces de tracer dans une forêt-vierge. Plus d'un voyageur 
novice t'en sera reconnaissant ; et je sais des guides, aussi 
novices que leurs vovageurs, qui te diront merci tout bas. 

Mais le souci de vulgariser ne vous rend pas indifférent 
aux plus hautes conceptions théoriques du droit. Votre 
esprit est curieux de choses nouvelles et vous n'avez pas 
craint d'aborder la question épineuse du contrat collectif de 
travail. Sur ce terrain peu battu, le jurisconsulte ne s avance 
qu avecd'infinies précautions. Pour notre maitre, M. Planiol, 
le contrat collectif ne peut être qu'un traité de paix, sans 
autre sanction que la force, sous forme de grève ou de lock-out. 
D'autres sont moins pessimistes. En 1906, M. Doumergue 
a déposé un projet de loi qui ébauche une organisation. Ge 
projet sommeille sans doute dans un carton, vert comme 


— 214 — 


l'espérance. En attendant, notre vieux Code civil s'adapte 
mal à ces situations nouvelles. Les idées de mandat, de sti- 
pulation pour autrui se mélent et s'entrechoquent. C'est un 
état chaotique d'où sortira peut-être, un jour, une législation 
juste et utile. Quel beau rêve serait réalisé si les conflits du 
travail avaient un jour leur conférence de La Haye! Vous 
. avez, en tous cas, exposé avec compétence l’état actuel de la 
question, aux points de vue de la théorie, de la jurisprudence 
et des travaux législatifs. Le Congrès des jurisconsultes 
catholiques de 1911 a eu la primeur de ce travail. L'Aca- 
démie d'Arras en a entendu récemment la lecture avec un 
vif intérêt. Soyez sur vos gardes. Vos collègues, mis en 
goût, vont fouiller vos tiroirs. Si vous y conservez quelque 
mémoire en réserve pour un lointain avenir, défiez-vous. 
C'est le conseil désintéressé d’un pauvre à qui on n'a jamais 
rien pris. 

J'ai gardé pour la fin une courte brochure que vous avez 
dû écrire avec un soin tout particulier. C'est, pour ainsi 
dire, la table des matières d'une vie que vous aimez à vivre 
à côté de votre vie professionnelle, comme le noble complé- 
ment de celle-ci : je veux parler de la Vie des Œuvres. En 
1907, vous fûtes appelé par l'Assemblée Générale des Confé- 
rences de St-Vincent de Paul de nos deux départements à 
présenter le rapport sur les Œuvres annexes à la Visite des 
pauvres. Vous avez mis dans cette étude documentaire votre 
savoir, votre foi et votre cœur. 

Quelle riche moisson d'actes sociaux ! Quelle forte leçon 
de choses ! Et quelle évocation des dévouements inspirés 
par la Fraternité humaine dans ces milieux catholiques que 
vous connaissez si bien. Voici au premier plan, l’'admirable 
organisation des Patronages. Puis c'est l'œuvre des mariages 
et celle des loyers, toutes les créations relatives à l'hygiène 
et à la salubrité des logements pauvres, les habitations 
ouvrières et les jardins ouvriers, les lectures à domicile et 
les bibliothèques populaires, les fourneaux économiques, les 


secrétariats charitables, enfin l'œuvre si touchante des 
funerailles des pauvres. J'en passe et des plus belles. 

Je n'ai pas lu sans émotion les pages brèves et sobres que 
vous avez consacrées à la mémoire de M. Philibert Vrau. 
Au cours de ma lecture, dût votre modestie s'en offenser, il 
m'a été impossible de ne pas penser aux admirateurs et aux 
émules, que ce grand homnie d2 bien avait laissés si près de 
nous. Dans nos vieilles églises d'Artois, il est d'antiques 
tableaux chers aux amateurs d'art. Parfois un rayon de 
soleil empourpre un vitrail, traverse une nef et vient illumi- 
ner sur le volet d'un triptyque la figure grave et calme du 
donateur en prière. I] dort sous une pierre depuis des siècles; 
mais quelque chose de son âme est resté dans cette image. 
Le soleil de nos jours, ressuscite ce bourgeois de jadis. Il 
semble qu'il va nous parler. Comme ce rayon de soleil, votre 
trait de plume fait revivre les morts qui vous sont chers, 
ceux qui pratiquèrent simplement de hautes vertus sociales. 
Ce n'est pas chez vous caprice d'art mais volonté réfléchie 
de ne pas ensevelir les beaux exemples sous des pierres 
tombales, de les évoquer pour d'autres,et de les suivre vous- 
même. Les morts vous parlent et leurs conseils sont la règle 
de votre vie. L'Académie d'Arras vous sait gré de penser à 
à eux. Elle vous loue davantage de continuer parmi nous de 
nobles et utiles traditions. À ce titre encore, vous êtes ie 
bienvenu chez elle. | 


HI T.. 
AA 


LEVÉE 


DISCOURS DE RÉCEPTION 


DE 


M. Edmond PILAT 


Membre résidant 


Messieurs, 


B: bienveillante amitié de votre Président et vos 
si suffrages indulgents m'ont appelé à succéder, dans 
votre Compagnie, à Monsieur Leprince-Ringuet, que ses 
fonctions ont éloigné de notre région. Je n'espère pas tenir 
parmi vous la place qu'aurait si bien remplie le savant ingé- 
nieur, l’homme du monde distingué, courtois et spirituel 
qu'est mon prédécesseur. Les règlements de l'Académie, 
hostiles à la louange des vivants, ne me permettent pas de 
dire de lui tout le bien que j'aurais voulu. Je me joins à 
ses nombreux amis pour souhaiter que cette séparation ne 
soit que momentanée et qu'une carrière bien remplie puisse 
le ramener un jour en notre Cité. e 

En me faisant l'honneur de m appeler parmi vous, vous 
avez, Messieurs, tenu compte plutôt des intentions que des 
œuvres, Les fonctions que j occupe ne me laissent que peu 


C2 
— 217 — 


de loisirs. Du moins, obligé à de nombreux déplacements,’ 
Je leur suis redevable de longues randonnées à travers nos 
campagnes, et c'est pour moi un vif plaisir au milieu de 
travaux parfois monotones. 

Car j'aime ma province, ses larges horizons où le manteau 
d'or des blés, le voile argenté des avoines aux tiges roses, 
ondulent sur la glèbe, vêtements pailletés dont chaque 
maille accroche un ravon de soleil. Quand la brise courbe 
doucement les moissons, j'aime à écouter le bruissement 
des blés qui chantent pour le pauvre comme pour le riche 
la bonne chanson du pain. Lorsque la brune, créatrice de 
chimères, envahit la plaine où s'amassent les gerbes en tas, 
mon regard, aussi loin qu'il peut porter, se plaît à l'illusion 
de multiples tentes endormies d'où s'éveilleront le lendemain 
de rudes combatiants pour les luttes futures. 

J'aime ses villages à demi enfouis dans la verdure, d'où 
les murs crépis à la chaux et les carrés rouges des toitures 
émergent en clartés rutilantes au soleil estival, ou bien 


s'estompent en demi-teintes harmonieuses sous le ciel bas 
d'automne. 


Parfois, quand le soir tombe, que les bruits de la terre se 
sont tus, un paysan rentré dans sa chaumière, après ses durs 
travaux, prend sa guitare accrochée au mur, longtemps 
silencieuse, et, pour se délasser, il joue dans la paix du soir. 
Ses doigts sont malhabiles, les cordes parfois sont rouillées, 
il peut bien même en manquer une à la Ivre, n'importe, air 
gai ou triste, 1l joue ; et sur ce seuil a flotté ce soir un peu 
de rêve et de poésie. 

Je suis ce paysan. C'est pour encourager cet effort que 
vous m'avez fait l'honneur de m'appeler parmi vous. 

A vrai dire, j eus un moment d'hésitation. J'étais un peu 
confusd'arriver avec un aussi mince bagage dans la brillante 
hôtellerie où vous m'offriez un gite. N'allais-je pas, tout au 
moins, subir le regard méprisant des valets ? 

Bah ! Un moment de honte est vite passé ; je me souvins 
de la prière astucieuse du Normand et, jugeant que lors- 


— 218 — 


qu'on est pauvre, il fait bon rester auprès des riches, 
 acceptai avec reconnaissance le vivre et le couvert. 

Je retrouvais, d'ailleurs, dans la maison, un ancien pro- 
fesseur à qui je dois ma reconnaissance et qui fut le premier 
confident de mes essais poétiques ; un condisciple, avec qui 
je voisinai même quelque temps sur les bancs de l'étude. 
Nos conversations clandestines d'alors n'avaient, il faut 
bien le dire, pour objet n1 la poésie ni la littérature ; par une 
juste compensation, je m'occuperai aujourd’hui d’une ques- 
tion qui peut intéresser l’école. 

«L'imagination, adit Bossuet, est la sensation continuée ». 
Si l'on s'en tenait à cette définition, elle ne différerait guère 
de la mémoire que par la vivacité des images, que par la 
permanence plus ou moins affaiblie de l'impression sur les 
sens. 

Mais elle est encore autre chose. Elle est comme l'abeille 
qui prend le suc de la fleur pour en tirer le miel. Elle puise 
dans la mémoire ces sensations parfois confuses, les 
coordonne, les transpose, les dégage par l'abstraction des 
accessoires qui en .masquent ou déforment le sens élémen- 
taire, et par la comparaison de ces éléments elle s'élève 
jusqu à la notion des idées générales. 

L'imagination ensuite, par un travail de synthèse, arrive 
à des représentations nouvelles. 

L'hypothèse scientifique, phare qui guide le savant dans 
la nuit où il tâtonne, est fille de l'imagination; l'invention 
est l'hypothèse scientifique appliquée à un objet matériel, 
soumise à la vérification de l'expérience. 

Cesquelques notionsde philosophie élémentaire pourraient 
suffire à montrer qu'il ne devrait pas y avoir d'antagonisme 
entre la science et l'imagination. 

Pourtant, si J'ai bien compris la querelle qui divise nos 
éducateurs, l'un des griefs, et non des moindres, que l'on 
ferait à l'érudition classique telle qu’elle nous était dispensée 
autrefois, serait de développer outre mesure la faculté d'ima- 


— 219 — 


gination au détriment de la raison utilitaire et scientifique. 

Que vaut ce grief ? 

Cette imagination plongerait-elle dans le passé des racines 
trop profondes, ferait-elle éclore en nous, fugitifs voyageurs, 
une émotion trop intense au gré de certains, devant l'évo- 
cation de ce qui est immuable et éternel ? 

Eveillerait-elle en nous trop de sensibilité, en un temps 
où la lutte pour la vie devient de plus en plus âpre, plus 
dédaigneuse du sentiment, plus dénuée de tout scrupule 
humanitaire ? 

Ou, plus simplement, diviserait-elle trop les efforts, pré- 
cisément par sa faculté de généralisation, et pour tendre 
plus sûrement les volontés vers un but unique, ligne de 
conduite qui peut être satisfaisante pour l'homme fait, vou- 
drait-on supprimer dans un cerveau en formation les cases 
que l'on juge inutiles à cet effort, déformant ainsi un tout en 
faveur d'une partie seulement? 

Entreprise funeste et je l'espère chimérique. Il est néan- 
moins permis de s'émouvoir de cette guerre à tout ce qui 
nest pas d'un intérêt immédiat et matériel. 

Pourquoi vouloir fermer devant nos veux ces fenêtres par 
où nous regardons la divine illusion, plus apte peut-être 
que la réalité à nous faire comprendre le sens secret des 
choses ? Pourquoi ramener obstinément vers la terre nos 
regards qui Ss’attardent à contempler dans le ciel bleu des 
rêves aux ailes d'or ? et ravir ainsi à notre vie une source 
de bonheur dont la part n’est faite de celle d’aucun autre ! 

Combien alerte et gai est le troupeau qui chemine, brou- 
tant à son gré les herbes et les fleurs au long de la route ; 
combien triste au contraire, quand ne pouvant s'écarter des 
chemins tracés, .sous la menace des crocs. il fuit vers la 
ville, troupeau lugubre, que semble attendre sa dernière 
prison. 

À ces gardiens trop vigilants d'un troupeau vagabond, à 
ces coupeurs d'ailes du rêve, à ces éteigneurs d'étoiles, 
combien je préfère ceux qui savent en allumer au firmament 


Lire 


et qui ont l'audace de les suivre jusqu’au sacrifice, jusqu’à 
la rédemption. 
Mais quoi ! La route est longue où leur foi nousconvie, 


Pour y marcher vers des horizons radieux, 
Il faut en voir le bout et nous n’avons plus d’yeux. 


Qui nous donnera ces yeux dont parle le poète ? Sera-ce 
la science ? Dieu me garde de lui manquer de respect, nul 
plus que moi ne l'honore et l’admire; elle est le fruit natiem- 
ment muri de l'effort personnel et le réceptacle de l'effort 
universel. Au propre, elle est la Reine du monde. Mais il 
faut, pour qu'elle soit vraiment féconde, comme nous l'avons 
vu tout à l'heure, qu'elle soit vivifiée par l'imagination et 
encore dissipera-t-elle nos ténèbres ? 

Dans l’ordre matériel même, elle se laisse parfois devancer 
par sa rivale. 

Je comparerais ces deux facultés de l'esprit à deux coureurs 
qui s'efforcent vers le même but. Il se trouve qu'un précipice 
leur barre la route ; l’un des deux ayant mesuré du regard 
son étendue, établit soigneusement le couple de sa force 
motrice et de la résistance à vaincre ; son calcul fait, il 
franchira l'obstacle avec la plus grande sécurité ou s'arrêtera 
prudemment sur le bord. L'autre, pendant ce temps, 
emporté par son élan, aura gagné de loin le but ou se sera 
rompu les os. 

Et voilà justement, répondront les partisans trop absolus 
de la science, ce qui doit la faire prévaloir. Que d'efforts, 
que de sève, que de vies inutilement gaspillées. Eh bien, 
non ! Une race n'est pas forte par la vie avarement préservée, 
mais par celle qu'elle crée : l'arbre émondé pousse dans les 
airs des rameaux plus touffus, et l'histoire nous enseigne 
que le sang répandu des martyrs n'a jamais été un affaiblis- 
sement pour la cause qu'ils servent. | 

Martyrs de la science, écrivent à propos d'événements 
héroïques et douloureux, des journalistes ou des gouver- 
nants enclins à se faire les courtisans de la reine du jour; 


— 221 — 


martyrs de l'impulsion généreuse, du dévouement, de 
l'amour de la gloire, devraient-ils dire le plus souvent. 
Car la raison scientifique n'aurait pas de peine à vous 
démontrer l'inutilité de l'effort poussé au delà de cer- 
taings limites. 

En face de la raison utilitaire et pratique, 1] me restait à 
vous montrer l'imagination, créatrice d'art et de poésie, amie 
de la gloire, de l'enthousiasme et de l'idéal, inspiratrice des 
plus grandes actions humaines. Comme cet orateur athénien 
qui, pour forcer plus facilement l'attention du peuple à qui 
il voulait faire entendre des vérités sévères, les enveloppait 
de la parure de la fable, ainsi vais-je vous conter un apo- 
logue. Je me garderais bien de vous comparer à ce peuple 
léger et frivole, ce ne sont pas là les travers de notre race, 
et si l'attention faisait défaut dans cette assemblée, c'est à 
l'insuffisance seule de l'orateur qu'il faudrait s'en prendre. 
Donc, me défiant non de votre bonne volonté, mais de moi- 


même, Je vais user de cet expédient. 


APOLOGUE 


C'est au temps fabuleux où, sous les oripeaux, 
Les rois cachant le sceptre et portant la houlette, 
Employaient leurs loisirs à garder les troupeaux. 
L'un d'eux qui dominait où le flot bleu reflète 
Le soleil matinal se levant sur les monts, 

Avait deux filles. Puisqu'au fait c'est une fable, 
Toutes deux, en naissant, avaient reçu les dons 
De la beauté, du cœur et d'une grâce aimable. 
Elles avaient aussi l'art de tisser le lin, 

En tissus somptueux pouvaient changer la laine, 
Et savaient le secret des traits sur le vélin, 

Sans le savoir desquels toute parole est vaine. 


_—_ 999 


Ca 


Elles se dissemblaient pourtant. L'une, Sahel, 
S'inquiétant surtout du souci matériel, 

Avait l'esprit prudent, elle était économe, 

Pensait à tout, pesait le pour, le contre ; en somme, 
Elle était l'intendant sur qui comptait le Roi ; 

De nombreux serviteurs travaillaient sous sa loi, 
Son art industrieux présidait à l'échange 

De tout ce que l’on vêt, que l'on boit, ou l'on mange. 


L'autre, Sita, par contre, avait au cœur 

Ces élans généreux qui font l'Amour vainqueur. 
Réveuse, sa pensée hardie et vagabonde 
Cherchait à pénétrer les mystères du monde. 
Son pouvoir gouvernait le peuple des bergers, 
Ceux qui taillent les bois et soignent les vergers, 
Et ceux qui, confiant les grains à la poussière, 
Font la terre pour tous féconde et nourricière. 


Elle aussi présidait lorsque, sur l'Océan, 

Torse nu, les rameurs, au cri rythmé du Chan!» 
Battant des avirons les vagues en volute, 
S'épuisaient en efforts pour emporter la lutte ; 
Comme elle prodiguait et son bien et son cœur, 
C'était un don des dieux que d'être le vainqueur. 


Lorsqu'elle conduisait ses brebis et ses chèvres, 
Les pâtres interdits surprenaient à ses lèvres 

Des mots harmonieux qui chantaïent le soleil, 
Ses flots d'or répandus sur l'horizon vermeil, 

Et ses rayons mourants qui font flamber les cimes 
Avant de s enfoncer, vibrants, dans les abîmes. 


Les pâtres répétaient sa parole et son chant... 
Un poème était né. 

Quand, au soleil couchant, 
La terre lentement se vêtissait de voiles, 
Son regard s enfonçait dans celui des étoiles, 


on — 


Et sa voix saluait chaque astre survenu 

Dans cette immensité, comme un ami connu. 
Chaque âme a sou étoile aussitôt qu'elie est née, 
Qui s'attache à ses pas et suit sa destinée. 

Alors on invoqua l'étoile du Berger. 

Pour lui plaire, chacun dans le divin verger 

Mit un nom aux fruits d'or suspendus sur sa tête. 
Et l'on glorifia le héros et la bête : 

Iercule, le Centaure, Orion, Sirius. 

Andromède, le Cygne, Orphée, Ophiucus ; 

Le chasseur ardent mit au ciel le Sagittaire ; 

Un couple,ivre d'amour,bonheur qu 'onne peuttaire, 
Un soir nomma Vénus l'hôte du firmament, 

Qui parut l’accueillir d’un regard plus aimant ; 

Et d'autres, poursuivant les sciences stellaires, 
Passaient à les nombrerlalongueurdesnuits claires. 


Toute harmonie en elle éveillait des émois. 
Commeelle aimait le chantdes oiseaux sous les bois, 
Et comme il lui plaisait d'ouir la flûte tendre 
Du crapaud solitaire, et qu'elle aimait entendre, 
Quand le vent fait courir des frissons sur les eaux, 
Ses accords alanguis filés dans les roseaux, 
Un pâtre, en son honneur, avec des tiges frèles, 
Emprisonnant le vent et capturant des ailes, 
Pour la première fois, en gardant ses troupeaux, 
Fit soupirer la flüte et chanter les pipeaux. 

x u & 
Son génie était donc comme une eau salutaire 
Qui suscite la vie en jaillissant de terre. 
Dans la volonté ferme et dans le cœur viril, 
À sa voix, l'enthousiasme et l'attrait du péril 
Naissaient avec le goût des nobles entreprises. 
Les monstres, les héros bientôt furent aux prises : 


— 994 — 


ami «nd 


Le tyran tressaillit sur son trône orgueilleux 

Et d'imprudents mortels s'attaquaient même aux dieux. 
Mais quand se termina cette époque héroïque 

De travaux surhumains et de fureur épique, 

Sita tournant les veux vers l'immense horizon 

Le trouva trop étroit ainsi qu'une prison. 

Son désir s'en allant bien loin par dessus l'onde, 
Reculait en esprit les limites du monde. 


Or, sur les seuils verdis par les embruns salés, 
Dans le bourg aux relents d'algues et de saumure, 
Le chant des nautoniers, réparant leurs filets, 
Montait avec le soir, en grave et lent murmure. 
Sita venait alors par les chemins étroits, 
Encombrés de filins séchant sur les barriques, 

Et le peuple entourait la fille de ses rois. 


Etsousles fronts rugueux, brûlés, couleur de briques, 
Dans les doux veux rêveurs, comme des yeux d'enfant, 
Lorsque Sita parlait, sans de longs préambules, 
Passait avec orgueil un éclair triomphant. 


Quels projets faisait-on dans ces conciliabules ? 
Mystère : Mais un jour, des magasins royaux, 
Où prudemment Sahel, la fourmi prévoyante, 
Gardait toute denrée ainsi que des joyaux, 

Un jour, dis-je, Sahel vit avec épouvante 
Dévaler, comme eau d'un baril éventré, 

Vers le bourg en rumeur toute la victuaille: 
Son trésor fut bientôt sur le port concentré, 
Car aucun des marins, ce jour, ne fit ripaille. 
L'olive au doux parfum qui flatte la narine, 

Les lourds sacs de blé roux, le sel et le hareng, 
. Le porc fumé, le vin et la blonde farine, 

Dans le ventre alourdi des vaisseaux prensaientrang. 


— 225 — 


Ce faisant, les marins avaient joyeuse mine, 

Car ils considéraient que, malgré leur projet, 
Au moins leur estomac ne crierait point famine. 
Dans les cales, enfin, lorsque tout fut rangé, 

Et que chaque ballot, en attendant qu'il serve, 
Eut été, par prudence, encerclé de filin, 

Alors Sahel put voir, tirés de sa réserve, 

Les étoffes de pourpre et les voiles de lin, 
Patiemment tissés par plus de mille esclaves, 
Malgré le désespoir qui grondait dans son sein, 
Dûüment dépaquetés et libérés d'entraves, 
S'éployer au soleil... Pour quel nouveau dessein ? 


On le connut bientôt, car Sita sur la grève, 
Debout sur un rocher, voyait vivre son rêve. 


Et dans l’anse aux flots bleus où peinaientles rameurs, 
On vit alors surgir, au milieu des clameurs, 

Des appels et du heurt des marteaux. les mâtures… 
Bientôt la brise alerte animait les voilures 

Qui planaient dans les airs comme de grands oiseaux. 


Le disque du soleil s'enfonçait dans les eaux. 


Or, tandis qu'un bon vent soudain gonfilait les voiles, 
Les pilotes hardis, les yeux vers les étoiles, 
Cinglaient vers des destins et des lieux inconnus. 
Les vierges sur la grève en tordant leurs bras nus, 
Lançaient vers eux leur plainte inutile, et la brume 
Bientôt ne laissait voir qu'un sillage d'écume. 


La nuit venait. Longtemps, lorsque tout fut fini, 
Sita resta debout sur son roc de granit ; 

Son regard devançant leur course vagabonde, 
Précédait ses héros sur Îles routes du monde. 


Et Sahel toute en pleurs, suppliait à genoux : 
« Père, ne vas-tu pas enfermer cette folle 


45 


— 996 — 


ed en 


» Qui gaspille nos biens et fait fuir nos époux ? 

» Comme au vent de l'automne une feuille s'envole, 
» Ainsi quand Sita parle elle emporte les cœurs 

» Et les volontés, mais bientôt dans tes royaumes 
» Où manquerontles bras rudes, d'âpres vainqueurs 
» Brüleront tes forèts et fouleront tes chaumes! 


» Quels deuils succèderont à tous ces vains efforts ? 
» Nous devrons pleurer nos marins vaillants et forts, 
» Car malgré leur science et leur âme aguerrie, 

» Aucun ne reverra le sol de la Patrie ! 

» Nos savants réputés disent sans se lasser, 

» Que jamais nos vaisseaux ne pourront dépasser 
» Cette ligne où le ciel se confond avec l'onde ; 

» Qu'il est fou d'affirmer que cette terre est ronde, 
» Et qu'au milieu des rocs est un gouffre béant 

» Qui sera leur tombeau dans l'immense océan! » 


Mais le père indulgent à ses filles qu'il aime, 
S'efforçait à la fois, embarrassant dilemme, 
De consoler Sahel sans comdamner sa sœur 
Dont la parole ardente avait gagné son cœur. 

* = Y 
Bien des fois les saisons avaient fermé leurs rondes, 
Depuis qu'étaient partis sur l'Océan lointain, 
Dans l’orgueilleux espoir d'un triomphe incertain, 
Les nautoniers guettés par la fureur des ondes. 


Sita, sur qui déjà pesaient les durs regards 
Des femmes qu'angoissait l'obscure Destinée, 
Gardant sa foi vivante en son âme obstinée, 
Prédisait leur retour, malgré les longs retards. 


Un jour, dans le lointain de la mer écumeuse, 
On put voir, radieux comme un soleil levant, 


ere 


Un lambeau purpurin qui fuyait sous le vent. 
C'était la flotte errante, à tout jamais fameuse. 


Et la foule, à sa vue, accourant vers le port, 
[vre de joie et comme en proie à la démence, 
Dansait, et saluait d’une clameur immense 
Ceux dont le fier courage avait vaincu le Sort. 


Les vaisseaux bondissaient sur la crête des vagues, 

Comme un troupeau de daims traqué dans les halliers, 

Et couchés par l'effort d'un vent fort, les voiliers 

Montraient leurs flancs blessés où s’incrustaient les 
[algues. 

Et les voiles de pourpre, et les carrés de lin, 

Rapiécés, brülés au soleil des tropiques, 

En haut des mâts, disaient les luttes héroïques 

Contre le vent perfide à la fureur enclin. 


Les marins aux agrès, le pilote à la barre, 
Manœuvraient, attentifs, graves, silencieux, 
Et seule la lueur qui brillait dans leurs yeux, 
Aurait pu déceler l'émoi qui les effare. 


Mais lorsqu on eut enfin accosté dans le port, 

Que furent enchainés par une chaine triple 

Les vaisseaux merveilleux du merveilleux périple, 
Oh! Quelle immense joieet quels fougueux transports. 


Mille bras enlacés, en une énorme étreinte, 

Les portaient, brins légers sur les flots d'un torrent, 
Et ces héros livrés au peuple délirant 
Tremblaient,eux qui jamais n'avaient connu la crainte. 


Et transportés ainsi jusqu'aux palais royaux 

Où se tenait Sita pour cet honneur insigne, 
Timides, à ses pieds, comme un hommage indigne, 
Is jetaient des rubis, de l'or et des joyaux. 


— 9928 — 


Puis ils dirent enfin, ces découvreurs de mondes, 
La tempête lassée, et les brouillards vaincus, 
L'angoisse des récifs et les longs jours vécus 
Dans l’'immobile effroi du calme, sur les ondes, 


Et les astres nouveaux vus sous de nouveaux cieux, 
Et les débarquements hâtifs au fond des anses, 

Les barbares armés de flèches et de lances 

Leur disputant l'accès d'un sol mystérieux, 


Les marches dans la nuit des forêts éternelles, 
Les haltes aux sommets glacés des monts géants, 
Au bord des lacs profonds comme des océans 
Où, merveille qui fit dilater les prunelles, 


Roulait un sable fait de diamants et d'ors. 

Ils dirent les oiseaux aux merveilleux plumages, 
Et que levant les yeux, plus haut que les nuages, 
Ils voyaient dans les airs s'endormir les condors. 


Ils racontaient enfin mille et une merveilles, 

Et les trésors épars si nombreux qu'en partant, 
Dans les flancs des vaisseaux ils en avaient mis tant, 
Qu'on n'aurait jamais vu de richesses pareilles. 


C'était tout. Mais Sita, gardant le chef vainqueur, 
Ayant fait préparer la fête nuptiale, | 
Fidèle à sa promesse, asservie et royale, 
Au héros triomphant abandonnait son cœur. 
* L * 
Hélas! Tous ces trésors qu’ardemment chacun quête, 
Et que Sita comptait employer en conquête, 
Sahel les a voulu consacrer aux besoins 
Toujours plus exigeants du peuple. Par ses soins, 
Le pauvre disparut de la cité nouvelle. 
Féconde Pauvreté, l'Effort fuit avec elle. 


— 229 — 


Le mal grandit. L'envie et les dissentiments 
D'un partage inégal naissaient à tous moments. 
Sans Sita, le peuple eut, pour une lutte impie, 
Tiré hors du fourreau son épée assoupie. 


. 0 0 0 0 ee © ee + ee + © © + © + » 


Mais voici qu'attirés par le relent de l'or 
Les grands oiseaux de proie ont déjà pris l'essor. 


% 
*X _* 


Comme un troupeau craintif pourchassé par l'orage, 
Tous les guerriers ont fui. L'inutile courage 

Des chefs fameux n'a pu retarder le vainqueur ; 

Le Barbare orgueilleux assouvit sa rancœur, 

Car lui-même autrefois, au vent de la défaite, 
Comme un épi trop lourd, a dù courber la tête. 


Et Sita solitaire en son palais royal, 

Ses doigts nerveux crispés sur son front glacial. 
Lasse d’avoir voulu susciter des vaillances, 

Et vainement dressé les piques et les lances, 
Laisse en de longs sanglots éclater la douleur ! 
Elle a, sur son pays, attiré ce malheur; 

Des autels profanés voulant venger l'injure, 

Et châtier l’affront d’un ennemi parjure, 

Elle a voulu la guerre... et cent mille guerriers 
Ont fui... Moutons bélants devantdes loups-cerviers ! 
Ineffaçable honte ! Inerte et méprisée, 

Elle dut incliner son front sous la risée 

De l'insolent vainqueur qui lui dictait sa loi; 

Et des chefs avinés ont insulté le roi... 


Mais puisque les guerriers ont renié leur tâche, 
Le roi devra signer la paix honteuse et lâche, 
Au monarque étranger, en guise d'échanson, 

Il versera l'ivresse et paiera sa rançon 


060 


De mille lingots d'or et de vierges captives, 

Qui suivront le vainqueur sur de lointaines rives. 
* * * 

Mais lorsque le Barbare eut éloigné son camp. 

Et quand, humilié par l'affront, abdiquant 

Dans les mains de Sahel le faix de sa puissance, 

Le prince eut écarté Sita de sa présence, 

Sahel lui dit : « Hélas ! Père que de malheurs, 

» Mais pourquoi prolonger d'inutiles douleurs ? 

» Oublions le passé. Au deuil de la Patrie, 

» Mettons un voile obscur ; à son âme meurtrie 

» Le baume qu'il faut c'est la science et la raison ! 

» Les rêves de grandeur ne sont plus de saison. 

» Ses triomphes passés suffisent à sa gloire ; 

» Enfermons donc Sita dans cette tour d'ivoire 

» Qui domine le roc escarpé. Des jardins 

» L'entourent, protégés par des murs en gradins, 

» Qui font de cet endroit un sol inaccessible. 

» [ls plairont, j'en suis sûre, à son âme sensible, 

» Car elle y trouvera du mystère et des fleurs ; 

» Et nous, nous oublierons d’inutiles douleurs! » 


Le père, sans souci de sa gloire passée, 
Fit enfermer Sita, dédaigneuse et lassée. 

% F * 
Sahel l'avait bien dit; le peuple industrieux, 
Ami du changement, fit fête aux nouveaux dieux. 
Le bien-être et l'argent, la paix et le négoce, 
Avant qu'on l'attendit, donnaient un fils précoce : 
Le Plaisir! Au milieu des rires, des chansons, 
On demanda l'ivresse au bras des échansons, 
Et le peuple acclamant l'impure courtisane 
Des jeux et de l'amour solhicitait la manne; 


Non pas l'amour hautain qui suscite l'essor 

De la volonté libre et couronne l'effort, 

Mais l'amour lâche et bas qui flétrit dans sa sève 
La semence de vie avec la fleur de rêve. 


Les jeunes gens aussi, plus ias que des vieillards, 
De leurs débiles mains laissant tomber les dards, 
Et méprisant les jeux du glaive et de la lance, 
Près des femmes allaient charmer leur indolence, 
Et parfumés de musc ou couronnés de fleurs, 
Singeaient les histrions comme les bateleurs… 


Mais voici que parfois leur ivresse s’effare 
Du fantôme effravant de la horde barbare. 


* 
x * 


Sita, seule et captive en ses jardins déserts, 
Respirant chaque jour de lourds parfums pervers, 
Parfums grisants de fleurs, chargés de maléfice, 
De son libre génie a fait le sacrifice. 

Son âme ensorcelée en l'ivoirine tour, 

En termes précieux, chante un subtil amour, 

Et l'esprit encombré de mots métaphysiques, 
Semble avoir oublié ses vieux refrains épiques, 
Mais fièrement, parfois, monte encor sa chanson ; 
Alors des monts voisins s'élève à l'unisson, 

Un chant mâleet guerrier ; c'est l'écho cher au pâtre. 
Lui n'a rien oublié; le soir auprès de l’âtre, 

A ses fils attentifs il redit à la fois 

Les espoirs de jadis et les chants d'autrefois. 

Et dans le bourg aussi, dans le bourg triste et sombre, 
Les marins réunis se concertent dans l'ombre, 

Et lorsqu'on se sépare en se serrant la main, 

Et lorsqu'en chuchotant on se dit: &« À demain ! », 


— 232 — 


Il monte des regards, de beaux regards de haine. 
Vers ces palais royaux où l'on file la laine ! 


* 
*X * 


Or, voici qu'à l'aurore, un long cri triomphal 

À jailli tout à coup de la tour escarpée ; 

À ce cri qui fend l'air, tranchant comme une épée, 
Le peuple entier s'éveille en un sursaut brutal. 


Et dans le fond lointain de la plaine brumeuse, 

Il peut voir s'avancer, sous le soleil levant, 

Une forme qui fuit, rapide, dans le vent. 

Qu'est-ce donc? Oiseau prompt, ou bête fabuleuse ? 


. Mais bientôt, sans effort, s'élevant des sillons, 

Elle monte d'instinct vers la lueur vermeille, 

Joyeuse, en bourdonnant, comme une immense abeille, 
Elle va du soleil butiner les rayons. 


La voici! La voici! L'œil précise sa forme ; 

Elle a des ailes. Oui! Voyez, c'est un oiseau, 
Léger, son corps est fait de toile et de roseau, 
Mais dans son cœur qui bat, palpite un rêve énorme. 


Et les bergers joyeux, les marins haletants, 
Acclament leur sauveur dans ce héros qui passe, 
Car uä homme conduit la bête jamais lasse, 
Le grand oiseau vainqueur de l’espace et du temps. 


Debout, Sita, du haut de sa prison d'ivoire, 
La Sita d'autrefois, les bras vers lui tendus, 
L'appelle sans répit, en longs cris éperdus ! 
Pour elle, c'est un jour de triomphe et de gloire, 


Car son rêve obstiné poursuit enfin son cours 
Dans l’inlassable orgueil de dominer les cimes, 
L'impassible héros, volant sur les abimes 

C'est son génie ancien qui vient à son secours ! 


— 233 — 


C'est tout le souffie humain qui tend les larges ailes, 
Et pousse aux cieux l'élu qui vient la délivrer ; 

Lui s’absorbe en l'effort, par le but enivré, 

Son désir effrayant vit seul dans ses prunelles ! 


L'oiseau vient. il est là... Son souffle impétueux 
La fouette au visage... Elle hésite et défaille… 
Trop tard ! L'homme déjà l'a saisie à la taille, 

Et l'emporte en ses bras dans les airs radieux. 


Et le héros content et fier de sa conquête, 
L'admire, et voulant lui donner l'éther plus pur, 

Et dans ses yeux profonds mettre un peu plus d'azur, 
Excite vers les cieux sa fabuleuse bête. 


Pendant qu'en bas, bien loin, tout un peuple anxieux, 
De ses mille clameurs déchaïinant la tempête, 

Attend pour célébrer la triomphale fête, 

Que sa reine acclamée ait déserté les cieux ! 


Et tandis que partout le luth et la cithare 

Entament d'autrefois la guerrière chanson, 

On voit dans le lointain s'enfuir à l'horizon 
_ Le flot tumultueux de la horde barbare. 


x 
* * 

Je veux, en terminant, vous adresser à vous, Messieurs, 
qui avez reçu de vos prédécesseurs la mission d'être, en 
notre Cité, les gardiens autorisés des arts de l'esprit, mes 
remerciements et l'expression de ma gratitude pour avoir 
bien voulu m'associer à cette œuvre à laquelle vous avez 
consacré une part de votre vie. Tous, à des titres différents, 
vous pouvez me servir de guides et de modèles. 

D'être réuni à vous, c'est un honneur dont je ressens tout 
le prix et dont je remercie votre très distingué Président qui 
m'a proposé à vos suffrages et vous tous, Messieurs, qui 
avez bien voulu ratifier son choix. 


— #0 


Se AA SA AR DELSA à 


RÉPONSE 
au Discours de Réception 


de M. Edmond PILAT 


Membre residant 


PAR 


M. G. ACREMANT 


Président. 


Monsieur, 


SAfrour le monde affirme que l'Académie ressemble à une 
êls bonne mère de famille, qu'elle aime tous ses enfants 
à part égale. 

Il faut néanmoins convenir qu'elle a une légère prédilec- 
tion pour certains d'entre eux... Je ne crois pas avoir besoin 
de vous dire qu'elle paraît chérir d'une manière particulière 
les favoris d'Apollon. Cela est naturel : elle cède à l'entrai- 
nement général. 

Lorsque leur beau langage se fait entendre, il la subjugue. 
Elle n'est plus la même lorsqu'elle entend cette musique des 
mots accompagnée par cette mesure et cette cadence qui 
sont le propre de la poésie; elle ne cache plus alors son 
contentement et elle ne se sent plus d'aise. 

Vous aussi, Monsieur, vous connaissez le secret de cette 
langue des dieux, vous savez articuler ces locutions pitto- 


LES 


resques qui en font le charme. Et cest pour cela que per- 
sonne ici n'est surpris qu'elle vous ait ouvert les portes de 
l'Académie. 


* L * 

Qui en effet, parmi nous, aurait oublié que deux fois vous 
avez pris part à notre concours annuel et que deux fois vous 
avez été notre brillant lauréat ? 

Qui, parmi ceux qui ont applaudi la lecture de divers 
passages de Flora, ne s'est senti tressaillir de douleur, en 
suivant pas à pas les chagrins de la gentille villageoise qui, 
d'abord heureuse de vivre aux côtés de celui qu'elle aime, 
est ensuite abandonnée par lui? 

N'est-ce pas la vie de tous les jours L 

« Flora, a dit M. V. Barbier, est une œuvre à la fois 
candide et hardie, naïve et vécue, uniformément morale, 
d'un penseur justement préoccupé des grands problèmes 
SOCIAUX... 

Par les chemins est la pièce de vers qui vous a valu la 
grande médaille d'or ; c'est une poésie « ultra moderne où 
l'auteur se permet toutes les licences et toutes les hardiesses, 
mais où il sait les faire oublier par la fougue de l'imagina- 
tion, la hauteur de la pensée et la beauté du verbe... » 

J'ai cru bon de vous rappeler les propres paroles de notre 
rapporteur, précisément qu'il avait l'habitude d'être sévère 
dans ses choix. 

À ces longues pièces de vers, quand nous aurons ajouté 
tous les essais que vous avez faits ou rêvés au détour d'un 
sentier, à l'ombre d'un vieux chêne, près d'une chaumière, 
ou sur les bords d’une fontaine jaillissante pour vous pré- 
parer à ce double succès, et que nous espérons bien vous 
faire retirer petit à petit des cartons où vous les avez enfouis ; 
à ces pièces qui contiennent plus de sept à huit cents vers, 
quand nous aurons ajouté celles que vous avez offertes à vos 
amis sous le voile de l’anonvmat, ou bien celles que vous 
avez inscrites modestement sur divers albums de jeunes 


— 236 — 


filles et qui étaient beaucoup plus dignes de prendre place 


dans nos Mémoires, nous aurons cité votre bagage littéraire. 


Avouez qu'il méritait bien un fauteuil au milieu de nous. 

Soyez donc persuadé que, bien que nous soyons, (du 
moins telle est la réputation que l'on nous fait) {« amis du 
passé et hommes du passé déjà », bien que l'on ait dit plai- 
samment que des «immortels ne savent même plus sourire », 
nous serons cependant toujours heureux de respirer les 
pâquerettes que vous nous présenterez et volontiers nous 
applaudirons à vos apothéoses. 

* * x 

Nous avons voulu en même temps nous attacher votre 
famille entière. 

Plus je la considère en effet et plus j'acquiers la persuasion 
que tous ses membres étaient dignes de s'asseoir dans notre 
Compagnie. 

Votre oncle, Louis Pilat, a eu l'honneur de voir son nom 
inscrit dans le Dictionnaire des hommes célèbres du dépar- 
tement. I] fut successivement nommé Président de la première 
Section des Agriculteurs de France, Maire de sa commune, 
Président du Comité des fabricants de sucre de l'arrondis- 
sement d'Arras. Le Gouvernement lui décerna la croix de 
chevalier de la Légion d'Honneur à la suite du triomphe 
qu'il obtint au concours régional de la Villette. 

Louis Pilat eut trois frères : l'un, le Dr Pilat, qui fonda 
la Faculté de Médecine de Lille et en devint lui-même l'un 
des professeurs les plus éminents. L'autre lui succéda à la 
mairie de Brebières. Le troisième (c'était Monsieur votre 
père), les suffrages de ses nombreux amis l'appelèrent à 
jouer le rôle de Conseiller général. 

Mais la mort vint le surprendre et empêcher la continua- 
tion de ses travaux. 

La mort, qui vient toujours se mettre en travers de nos 
désirs, vint en même temps interrompre vos études de 


— 237 — 


sciences si brillamment commencées et vous força à conti- 
nuer l'œuvre de votre père, remplaçant votre aîné que ses 
uoûts de vovage entrainaient à travers l'Amérique du Sud. 

Nous serions bien heureux (nous comptons sur vous, 
Monsieur, pour l'y décider), s'il voulait nous entretenir des 
séjours qu'il fit tour à tour dans la République Argentine, 
dans le Brésil, dans la Bolivie... et il en aurait long à nous 
raconter sur les péripéties de ses voyages, depuis ses tribu- 
lations commerciales et industrielles, jusqu'au jour ou il fut 
fait prisonnier par une troupe d'indiens en révolte... AuJour- 
d'hui il vità Arras, retiré dans son laboratoire où il découvre 
chaque jour de nouveaux produits. | 

Je ne voudrais pas signaler tous vos parents, depuis votre 
mère si douce, si aimable, la vraie mère de famille du bon 
vieux temps, ayant conservé une de vos sœurs sur une des 
marches du trône qu’elle occupe au milieu de vous. 

J'y suis cependant obligé, car je ne puis faire autrement 
que de citer votre frère pour qui les expositions de Paris 
n'ont plus de secret, votre sœur qui épousa l'un des membres 
les plus distingués de notre barreau, et votre plus jeune 
frère qui perpétue à Brebières vos traditions de famille en 
adjoignant au titre de Conseiller d'arrondissement, qu'il 
occupa pendant quelques mois, celui de Maire qu'il possède 
encore. : 

Sur ces entrefaites, vous fîtes la connaissance à Amiens 
de celle qui devait devenir l'heureuse et l'aimable compagne 
de votre vie. Vous vous êtes allié avec la fille de l'ancien 
Inspecteur des Finances qui fut tour à tour, pendant l'année 
terrible, le secrétaire de Gambetta, puis de Thiers. De quelle 
joie M. Cornuau eût salué ce beau jour! Je le vois encore 
ce magnifique vieillard à la marche chancelante, aux yeux 
si bons, aux lèvres toujours prêtes à rappeler un des épisodes 
de 1870. 


— 238 — 


Maintenant, vous êtes élu pour faire partie de notre Com- 
pagnie et vous hésitez. Vous vous demandez de quel sujet 
vous devez parler, car vous exprimez le regret que « les 
règlements de l'Académie, hostiles à la louange des vivants, » 
ne vous permettent pas de dire de votre prédécesseur « tout 
le bien que vous auriez voulu. » 

Cela est vrai! Il n'est pas d'usage de faire l'apologie d'un 
homme qui existe encore. 

Cependant, sous prétexte de prouver qu'il mérite l'éloge 
que vous deviez lui adresser, vous auriez peut être fait plaisir 
en rappelant les succès que M. Leprince-Ringuet obtint 
comme élève de Mathématiques, au collège Stanislas, à 
l'Ecole Polytechnique et à l'école des Mines, ses débuts 
comme ingénieur, pendant lesquels il eut à s'occuper autant 
de la partie technique que du côté économique et social des 
questions, ses études géologiques dans les Annales des Mines, 
ses communications diverses à l'Académie des Sciences, 
enfin ses voyages intéressants en Chine, en Norvège, en 
Sibérie... à Vladivostok... que sais-je? car l'Ancien et le 
Nouveau Monde l'ont vu tour à tour apparaître sur les cimes 
les plus élevées, en attendant qu'il atteigne le sommet... de 
la gloire. 

J'ai sans doute tort de vous donner un conseil aussi per- 
nicieux, je persiste cependant à penser que vous auriez été 
agréable au public aimable qui nous écoute, car nous 
sommes, bien que l'on proteste, les véritables fils d'Eve et 
vous nous auriez ainsi donné l'occasion de manger un peu 
du fruit défendu, en avant l'air de respecter les plates-bandes 
du paradis terrestre. 

[1 vous parut plus utile de vous confiner dans vos domaines 
et de rester à l'abri des Muses. Il vous a semblé préférable 
de laisser courir votre plume sur le papier et, né poète, vous 
nous avez prononcé, chose rare ! un discours de réception 
en vers. | 


— 239 — 


C'est en poésie que je devrais dire, car les métaphores, 
les images diverses, les mouvements passionnés qui jail- 
lissent de l'imagination, composent la poésie, tandis que la 
mesure et la cadence ne forment que le vers. 

Le roi de la fable, dit votre apologue, avait deux filles : 
l’une, Sahel, prèchait l'économie, 

Son art indus{rieux présidait à l'échange 

De tout ce que l’on vêt, que l’on boit ou l’on mange. 
l'autre, Sita, était très orgueilleuse : elle nerèvait que guerre, 
conquêtes et gloire : 


Les pâtres répélaient sa parole et son chant. 


Après s'être enrichie d'abord, elle est vaincue ensuite et 
contrainte, pour se libérer, de payer une forte rançon d’or. 

L'on croirait assister de nouveau à l'envahissement,enun 
jour de malheur, de notre chère patrie ! | 

Sita est enfermée dans une tour d'ivoire pour expier ses 
rêves non réalisés. | 

Elle est enfin aperçue par un aviateur... O joie! le petit 
oiseau de France l'emporte et il met en déroute 


Le flot tumultueux de la horde barbare. 


Quel sujet de plus pur patriotisme pouviez-vous traiter ? 
Quel thème devait être plus agréable à l'Académie, elle qui 
se réjouit de toutes les idées qui peuvent entraîner notre 
pays vers la gloire et qui s est empressée de souscrire pour 
l'établissement d'un port-aviation à Arras ? 


L’apologuc est un don qui vient des immortels. 


a dit le maïître des fabulistes : 


C’est proprement un charme ; il rend l’âme attentive 
Oa plutôt il la tient captive, 
Nous attachant à des récits 

Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits. 


L'apologue se confond souvent avec la fable. Il semble 
avoir pris naissance dans l'Orient, cette terre si fertile en 


= Of) = 


légendes et où fleurissait l'esclavage. Or, là plus qu'ailleurs, 
il fallait présenter plusieurs fois le même sujet sous des 
aspects différents, multiplier les images de manière à démon- 
trer la justesse d'une vérité que l'auditeur ne comprend pas. 
parce qu il a intérêt à ne pas comprendre. 

L'apologue est donc le genre le plus difficile à traiter, 
parce qu il les contient tous et qu'en persuadant il confine 
au simple, au tempéré et au sublime. 

Vous l'avez choisi. Je suis donc certain que vous partagez 
l'opinion de M. Folloppe. Lorsqu'il créa l' Abeille Häâvraise, 
il inscrivit cette phrase en tête de son testament : &« La bonne 
poésie, c'est-à-dire celle qui ne brille pas seulement par la 
forme, mais qui est pleine d'idées élevées et de nobles sen- 
timents, est la meilleure nourriture qu'on puisse offrir aux 
hommes ». | | 

Vous faites mieux que de croire à l'exactitude de cette 
persée ; vous la prouvez. 

[Il n'y a pas lieu de s'étonner, d'après cela, de ce qu'on ait 
dit que la poésie était aussi vieille que le monde. Elle n'était 
pas d'abord réglée et cadencée, quoique <a mesure soit 
souvent comme un vêtement qui ajoute à sa beauté. 

Le vers naquit lorsqu'apparut l'art lyrique. 

La véritable poésie, c'est-à-dire cet arrangement de mots 
qui nous impressionne jusqu'au fond du cœur, représente 
tantôt les tourments d'un premier amour, tantôt les orages 
de la guerre, tantôt le choc tumultueux des vices et des 
crimes ; en un mot, elle dépeint tous les mouvements pas- 
sionnés de l'âme depuis les extases jusqu'aux souffrances . 

Aussi la cadence et les règles peuvent changer, la poésie 
reste une. Cette harmonie brille par la richesse du style, la 
hardiesse des expressions, le coloris des descriptions ; elle 
procède de la nature et comme la nature reste toujours la 
même, elle refleurit à chaque printemps aussi fraiche et 
aussi belle. 


Le plaisir que j'éprouve en m'entretenant avec vous me 
fait oublier que je vous retiens indéfiniment sur le seuil de 
la porte de l'Académie. Il est grand temps que je vous intro- 
duise au milieu de vos nouveaux collègues et que je vous 
conduise jusqu’à votre fauteuil. 

D'abord, je prends une part bien vive à votre. allégresse 
lorsque je vous présente à eux ; par la suite, je m'aperçois 
que vous n'éprouvez plus cette modestie inhérente à un 
commencement de discours de réception. 

Puisque vous êtes tout à fait redevenu vous-même, jen 
profite pour vous donner quelques conseils sur nos us et 
coutumes et surtout vous rappeler que l'on compte beaucoup 
sur vous. 

Fontenelle a comparé le fauteuil académique « à un lit de 
repos où le bel esprit sommeille ». N'en croyez rien, sinon 
nos séances hebdomadaires seraient bientôt veuves d'ordre 
du jour. 

Au contraire, souvenez-vous des applaudissements qui 
ont jusqu'ici couronné la fin de chacune de vos pièces de 
verset qui ont agréablement résonné à vos oreilles ; répétez- 
vous, au moment de faire une lecture à vos collègues et de 
manière à vous donner l'assurance nécessaire : 

« Je leur ferai plaisir ! » 


GS de À 


16 


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IV. 


Séance publique du 81 Octobre 1912. 


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ÉSSDE CITES 


Allocution d’Ouverture 


M. G. ACREMANT 


Président. 


Mesbames, Messieurs, 


DE 722, sir Friend, quoique premier médecin de la 
reine d'Angleterre, se vit un jour interner dans la 
tour de Londres. Il était accusé d'un crime épouvantable ! 
[Il s'était permis, comme député, chose horrible à cette 
époque ! de faire de l'opposition au Gouvernement. 

Moins de six mois après, le Ministre tomba dangereuse- 
ment malade et il fit mander auprès de lui sir Richard Mead, 
autre médecin anglais. Celui-ci accourut à la demande du 
malade ; après l'avoir ausculté, il certifia le guérir, mais il 
exiged, avant de rédiger la moindre ordonnance, l'élargis- 
sement de son grand ami Friend. 

Il tint parole ! 

Lorsque sir Friend fut rendu à sa famille, 1l guérit le 
Ministre. 

Quel plus bel exemple puis-je donner de l'amitié pure, 
de ce sentiment sincère et désintéressé que l'on ne peut 
qu'admirer et qui devient de plus en plus rare? 

Je disais dernièrement, en parlant de cette affection chère 


— 246 — 


dl 


à nos âmes, que si elle était exclue du reste du monde, elle 
trouverait un refuge dans le sein de nos sociétés savantes, 
où, quoique l'on dise, elle occupe la première place. 

Je voudrais vous en donner une nouvelle preuve et c'est 
dans l'Académie encore que je la trouve. 


Toute la vie de M. Pagnoul, dont notre Compagnie a 
douloureusement ressenti le deuil cruel, fut en effet con- 
s icrée à l'amitié. Lorsqu on se penche surelle, ce sentiment 
sen dégage comme un parfum rare et précieux. 

M. Aimé Pagnoul, celui que nous étions habitués à 
entourer d'une affectueuse vénération, celui que nous. 
appelions volontiers le doyen de l’Académie — car il était 
âgé de 90 ans et cinq mois — et le doyen des Académiciens 
— parce qu'il était membre de notre Compagnie depuis plus 
de 48 ans — s est éteint à la fin du mois dernier. 

Tout le monde connaissait cette belle tête de vieillard aux 
traits expressifs, mais froids, sévères même ; ce que l'on 
savait moins, c'est que sous cette écorce un peu dure battait 
un cœur bon et tendre, un cœur qui ne cherchait qu'à 
rendre service. 

La neige avait blanchi si tôt son abondante chevelure 
qu'on se serait volontiers figuré qu'il n'avait pas connu la 
Jeunesse. 

Je voudrais, cependant, remonter à cette époque. 

M. Pagnoul venait d'être nommé préparateur de physique 
et dé chimie au Lycée — alors Collège — de Douaï.'C'était 
en 1844, si je ne me trompe. 

Il y fit la connaissance de M. de Mallortie qui débutait 
comme lui dans la carrière de l'enseignement. 

Quoiqu'ils eussent chacun des heures d'étude différentes, 
des travaux dissemblables, ils se retrouvaient sans cesse et 
p2u à peu un engageinent tacite s'établit entre eux de 
toujours compter l'un sur l'autre. | 

. Lorsqu'ils étaient réunis dans leur petite mansarde, ils se 
fiaient l'un à l'autre, ils bavardaient uniquement pour le 


— 247 — 


plaisir de bavarder, ils riaient uniquement pour le plaisir 
de rire; mais entre autres choses ils se communiquaient 
leurs rèves, leurs premiers essais poétiques. Qui donc na 
pas ainsi sur la conscience quelques vers suscités par 
l'adolescence ? Ou bien ils se faisaient les confidents de leurs 
désirs, de leurs espoirs en face de l' avenir qui S ouvrait alors 
devant eux. | 

Ils avaient alors vingt se Vingt ans, c'est l'âge où 
chacun se croit appelé aux plus hautes destinées ! 

Béranger a acquis principalement la célébrité en chantant 
cet âge insouciant. 

Vous vous rappelez ces vers désormais immortels : : 


Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie, 
Pour dépenser sa vi: en peu d’instants, 

D'un long espoir pour la voir embellie 

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans. 


Ce beau temps dura peu, car M. lPagnoul ne tarda pas à 
être nommé à Tourcoing. 

Üne dizaine d'années plus tard, ils se retrouvèrent à 
Arras, car le hasard qui fait quelquefois bien les choses les 
réunit au collège de cette ville et ils ne se quittèrent plus 
Ce fut alors pour eux un bonheur sans mélange, de même 
que ce rapprochement leur facilita les movens de s’entr'aider. 

Lorsque, vers 1864, 1] fut présenté à l'Académie, M. de 
Mallortie fut un de ses parrains. Quand, l'année suivante, 
il lut avec finesse et autorité son magnifique discours de 
réception et l'apologie de M. Davaine, ce fut encore M. de 
Mallortie qui prit la parole. C'était la première fois que 
M. de Mallortie répondai à un nouveau venu parmi DOUS ; 
il le fit avec ce tact, cette habileté que l'on retrouve dans 
tous ses discours et qui ont fait sa réputation l homme de 
lettres aimable et d’une délicatesse exquise. [on sentait 
qu'il avait le plaisir de féliciter un véritable ami! 

De même, lorsque M. de Mallortie nous quitta pour aller 
chercher là-haut la place qui lui était réservée, ce fut 


— 248 — 


M. Pagnoul qui, au nom de l'Académie et sur sa demande, 
fit au cimetière son éloge funèbre. Il le fit avec son cœur et 
ne fut interrompu que par les larmes. 

Ses regards ne se retournaient pas volontiers seulement 
vers M.de Mallortie; ils sedirigeaient aussi vers l'Académie 
entière. Il prenait plaisir à assister à toutes ses réunions 
hebdomadaires et bien que l'escalier qui conduit à la salle 
de nos séances lui fût pénible, il n'y a guère que cinq à six 
ans que son grand âge ne lui permettait plus de s'y rendre. 

Je laisse à son successeur le soin de louanger à son aise 
M. Pagnoul, comme un maitre dans l'étude des sciences, 
comme un amoureux de la retraite ef du devoir, comme 
fondateur et directeur de la Station agronomique, comme 
examinateur de divers concours, comme membre de la 
Commission du Musée, comme inspecteur de la salubrité 
publique du Département, comme... je m'arrète, car je n'ai 
pas fini d'énumérer toutes les fonctions qu'il a occupées. 

Quoique ces diverses missions lui aient valu l'honneur 
d ètre nommé membre correspondant de l'Institut et de la 
Société Nationale d'agriculture, ainsi que la décoration de 
la Légion d'honneur, je persiste néanmoins à croire que ce 
n'estpascommeferventdesétudes abstraites que M. Pagnoul 
mérite principalement d'être signalé, c'est à cause de cette 
vertu dont il nous a donné l'exemple : l'amitié, la plus belle, 
la plus noble, c'est-à-dire celle qui ne va pas sans la 
modestie ! 


MESDAMES, MESSIEURS, 


Si l'Académie d'Arras est sensible à votre présence, si 
elle se réjouit toujours de vous voir suivre assidüment le 
cours régulier de ses travaux, je crois que c'est en assistant 
à sa séance annuelle du mois d'octobre que vous lui faites 
. le plus grand plaisir. | 
Lorsque vous venez aux réceptions de ses nouveaux 


— 249 — 


membres, vous lui apportez votre ratification au choix 
qu'elle a fait. Elle vous en remercie. 

Mais quand, comme aujourd'hui, vous inaugurez avec 
elle une nouvelle année de labeur, vous vous montrez 
réellement nos collaborateurs. Vous affirmez votre partici- 
pation à nos recherches. Vous montrez avec quelle attention 
vous vous intéressez à nos communications. Toute notre 
reconnaissance vous en est acquise. 

Particulièrement, je me plais à dire combien la sympathie 
de M. Briens, l'actif et très dévoué préfet de notre Dépar- 
tement nous est chère. Nous savons qu'avec lui les intérèts 
de notre passé sont aussi bien sauvegardés que ceux de son 
avenir et nous sommes fiers de nous incliner humblement 
devant lui. | 

A M. le Général de Division Bizard qui aime à associer 
l'armée à nos manifestations littéraires, — ce qui nous 
flatte — j'adresse notre salut distingué et respectueux. 

J'adresseégalement notre salutdegratitudeà Monseigneur 
l'Evêque d'Arras, de Boulogne et Saint-Omer pour sa haute 
bienveillance et qui, à la dernière minute, a été empêché 
d'assister à cette réunion. 

Que vous dirai-je, Monsieur le Maire, que vous ne sachiez 
déjà ? Vous nous prètez, avec une bonne grâce qui ne se 
dément jamais, ces superbes salons aujourd'hui restaurés. 
Vous assistez à nos séances. Je vous réitère l'assurance de 
nos sentiments que je dirai volontiers affectueux. 


hr 


Me de Dee eee de De ed Dee Ne Ve D De D 


REC EE EE NE EEE EEE AE EEE 
RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE L'ANNÉE 
(1911-1912) 


M. le B° CAVROIS DE SATERNAULT 


_ Secrétaire-Géncral 


Mespanes Messieu RS, 


ER?r 


IN 


ds d'admiration mutuelle. Sur la table de nos bureaux 


os détracteurs appellent les Académies des Sociétés 


ils placent un encensoir devant le fauteuil du président, et 
celui-ci, Cérémonieusement et onctueusemeut, le saisirait 
avant chaque communication pour annoncer l'étude «© inté- 
ressante » de F Cérudit » collègue, et le reprendrait en fin de: 
séance pour remercier et féliciter | € éminent » confrère de 
son (remarquable » travail. À son tour le Secrétaitre-Général 
apporte d'après eux le complaisant ustensile en assemblée 
publique où l'amplitude de ses oscillations est proportionnée 
à la majesté de la solennité. | 

En serait-il ainsi que la tâche des dignitaires académiques 
ne serait certes pas sunplifiée. Le protocole dé l'encensoir 
mériterait sans doute un traité : tout personnage nest pas 
encensé d'une manière identique. IT a des formalités pré- 
liminaires, des saluts plus ou moins profonds et des balan- 


— 201 — 


cements plus ou moins nombreux ; certains voient s'incliner 
devant eux plusieurs acolytes, tandis que d'autres reçoivent 
en masse l'offrande éloignée du respectueux parfum. Il faut 
beaucoup de sollicitude pour ne pas s'y tromper. En outre 
plus d'un trait fort authentique nous apprend qu'ayant forcé 
le geste certains maladroits... et même certains malinten- 
tionnés ont envoyé trop loin le fumant récipient au grand 
dommage de l'intégrité du visage de la personne visée : 
l'expression métaphorique en est restée dans le langage. 

Puisque l'excès comme le défaut sont également à crain- 
dre, à quels dangers ne suis-je pas exposé en ce moment où 
je dois vous rendre compte des travaux de mes collègues 
pendant l’année 1911-1912 ? Et cependant je puis d'autant 
moins me dérober que l'encensement bien mesuré a mérité 
un nom qui nous oblige à conserver exactement la science 
de son rythme : on l'appelle le genre académique, et cette 
fois l'expression n'appartient plus aux persifleurs, elle émane 
de nos amis. Si nous pouvions dédaigner les sarcasmes des 
premiers, il nous faut éviter les critiques des seconds. La 
difficulté s'aggrave : Zncedo per ignem ! pourrais-je dire, au 
risque de faire croire à une nouvelle métaphore empruntée 
au feu de mon instrument. 


Bravons courageusement tant de périls conjurés et 
commençons notre révérencieuse tournée. Mais voici une 
surprise nouvelle : c'est aux membres du Bureau que je dois 
m'adresser d'abord, et ceux-ci se dérobent modestement à 
mes hommages! Je ne puis m'étendreen effet sur les discours 
de M. le Président Acremant, car c'est à vous qu il appar- 
tient, Mesdames et Messieurs, de lui donner le suffrage 
envié de vos applaudissements, ni sur la conférence quil a 
bien voulu nous redire sur le Vieil Arras, puisqu il en avait 
été déjà louangé au Cercle embaumé des Rosati pour qui 
elle avait été faite. — M. le Chancelier Depotter ne permet- 
trait pas que je parle ici de ses pieuses homélies : l'encens 
ne brüle à l'église que pour Dieu, et lui-même est depuis 


— 952 — 


trop peu de temps revenu heureusement parmi nous pour 
avoir pu reprendre le cours des communications si appré- 
ciées quil avait jadis prodiguées à notre Compagnie. — 
M. l'Archiviste de HHauteclocque se repose de ses longs 
{ravaux, non pas sans doute dans l'inaction, car 1} a dressé 
l'inventaire des papiers laissés par M. de Cardevacqueet en 
a proposé une judicieuse répartition entre l'Académie et la 
Commission des Monuments historiques. — Quant à 
MM. Sens et Blondel, Vice-Chancelier et Secrétaire-Adjoint, 
ils ont, pour confirmer la règle, fait exception à leur louable 


coutume de nous présenter un travail chaque année. 


De sorte que je dois arriver tout de suite à l'extrémité de 
la table du Bureau pour m'incliner devant M. le Bibliothé- 
caire Lennel. Cette fois ma tàche est aisée; délaissant ma 
navette provinciale, je n'ai qu'à laisser fumer devant lui les 
capiteuses spirales de l'encens parisien : l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres lui a, en effet, décerné le prix 
La Fons-Mélicocq, créé pour récompenser les études rela- 
tives à l'ancienne Picardie ; c'est le tome [ff de son Histoire 
de Calais qui a mérité ce beau laurier. Après une telle dis- 
tinction, l'Acadénnie d'Arras doit se taire, mais comme elle 
a Connu quelques passages des volumes suivants, elle mur- 
mure, tout bas, que l'Académie française dira sans nul 
doute à son tour ce qu'elle pense de cette œuvre lorsque 
celle-ci sera complétement terminée. C'est à l'organisation 
des travaux publics et à celle de la défense militaire de 
Calais sous la domination anglaise que nous avons été 
initiés cette année : la garde des remparts, l'ouverture et la 
fermeture des portes de l'enceinte fortifiée, le séjour des 
étrangers dans la ville, l'admission des bateaux dans le port, 
nous ont été détaillés de la façon la plus documentée. C'était 
une lourde charge que l'obligation de guet et garde qui 
incombaitaux bourgeois ; et malheur à celuiqui Ÿ manquait: 
enfermé dans une cage d'osier, il était suspendu au-dessus 
des fossés pleins d'eau de la ville et, pour sortir de cette 


)T 
Je 


position pleine d'ennui, il n'avait d'autre ressource que de 
couper lui-même la corde qui le soutenait, au moven d'un 
couteau dont il était muni, non sans avoir appelé quelque 
secours pour que la baignade ne se transformât point en 
noyade. 


Pour complimenter comme il convient M. le Bibliothé- 
caire-Adjoint Morel, je vous demande la permission de vous 
narrer une anecdote. Un jour dans un pré des environs 
d'Arras, là où nos grand'mères faisaient faire leurs lessives, 
s alignèrent, non des duellistes, mais des artistes s'amusant 
au plaisir de comparer leurs œuvres. Lorsqu'on examina 
les résultats de cette étude, on admira sur le tableau de 
Corot cette couleur cendrée si chère aux amateurs ; Gustave 
Colin avait fait une herbe magnifiquement ensoleillée telle 
qu'il en pousse aux abords de la Bidassoa ; Thépaut, un 
daltonien, avait trouvé dans la verdure des tons rouges sur- 
prenants ; le morceau de Dourlens reproduisait comme de 
mémoire un paysage souvent contemplé, que son pinceau 
avait fini par faire sien ; la pochade de Desavary était facile 
et peu fouillée ; enfin on arriva à la dernière toile, et Corot 
— c'est lui qui faisait la critique — après l'avoir contemplée 
un instant: (C'est la moins bonne, dit-il, mais la plus vraie. » 
M. Morel, car c'est de Jui qu'il s'agissait, ne rougit pas de 
n'avoir point égalé ces maîtres et conte lui-même avec 
bonhomie cette historiette. S1 je l'ai retenue, c'est qu'elle 
montre le goût de notre collègue pour la peinture exacte. 

La louange de Corot, nous la reprenons pour notre compte; 
ceux qui aiment les récits vécus n'auront qu'à lire dans nos 
Mémorres l'histoire de nos anciens arbalétriers qui remon- 
tent presque à l'époque de la bataille de Bouvines. Tous les 
ans, au 1° mai, avait lieu la « fête de l'oiseau », où celui qui 
avait abattu le geai ou papegai était proclamé roi ; s'il avait 
obtenu cet honneur pendant trois années consécutives il 
avait droit au titre viager d'empereur. En fait un seul tireur 
atteignit cette haute dignité. M. Morel ne paraît pas éloigné 


de croire que l'adresse de Pierre Théry aurait pu au cours 
des âges être renouvelée quelque jour, mais que sa prodiga- 
lité à remplir les charges de son impériale fonction a dû 
effrayer les arbalétriers moins riches ou moins généreux que 
lui. I] multiplia en effet les diners fastueux et les réceptions 
d'échevins, de rois, d'empereurs voisins ; la description, 
humoristique autant que précise, des repas successifs qui 
retinrent plusieurs jours à Arras en 1564 les deux cents 
invités de Pierre Théry, nous laissa pleins d’admiration 
pour la libéralité de l'amphytrion et pleins d'angoisse pour 
l'état stomacal et céphalique de ses hôtes. 

M. Morel nous a encore raconté la mutinerie des archers 
de notre ville en 1474 ; elle rappelle un peu la sédition des 
arbalétriers qui avait eu lieu un siècle auparavant et dont 
notre collègue nous avait entretenus l'an dernier : c'est 
encore à l'occasion d'une levée de troupes qu'elle eut lieu ; 
mais cette fois le mouvement fut immédiatement réprimé, 
le connétable et quatre confrères furent emprisonnés et 
bannis, et dès lelendemain le contingent partait pour l'armée 
du Téméraire. 

Je ne puis quitter M. Morel sans lui adresser encore deux 
coups d'encensoir pour ses observations complémentaires 
sur les draps de robe accordés comme indemnité aux éche- 
vins, et pour sa note sur la triste aventure de deux faux 
monnayeurs dont l'un fut pendu et dont l'autre allait subir 
le même sort lorsque vint à passer Île duc de Bourgogne, 
Philippe le Hardi, qui tit surseoir à l'exécution ; certains 
érudits en ont conclu quele droit artésien accordait sa gràce 
au condamné qui rencontrait le souverain ; c'est une erreur, 
car ce pauvre diable fut à son tour pendu après être mort en 
prison. 


Mais voici un parfum d'église : ce n'est pas mon encens 
laïque qui le dégage ; il nous vint un jour de Boulogne-sur- 
Mer, apporté par M. le chanoine Rambure que la pluralité 
de ses domiciles a maintenu parmi nous. Doven de la 


paroisse de St-Nicolas, il devait nous entretenir du temple 
qui est confié à sa pieuse et artistique sollicitude; il le fit 
avec le goût et la compétence qui ont présidé aux innovations 
et aux modifications qui déjà lui sont dues ; les monuments 
funéraires de cette église, celui de l'amiral Bruix en parti- 
culier, donnèrent lieu à des remarques historiques ou 
héraldiques. 

D'un peu moins loin, je veux dire de la retraite d'où nous 
espérons le-voir sortir bientôt, M. Viltart nous a envoyé 
quelques notes sur des artistes artésiens, Gustave Colin et 
les Breton. Nous y avons retrouvé les qualités de notre 
aimable collègue, l'indépendance du jugement et la forme 
originale d'un style très personnel. La critique artistique 
est depuis longtemps le jardin préféré de M. Léonce Viltart ; 
la brassée des fleurs qu'il y a cuéillies constituera une 
contribution importante à l'histoire de l'Art dans le Pas-de- 
Calais. | | 

L'art et l'industrie s'excluent-ils l’un l’autre ou peuvent- 
ils se prêter appui ? M. le Vicaire-Général Guillemant a pris 
plaisir à en disserter à propos de l'exposition des C indus- 
tries d'art » qu'il a visitée à Tournai et qu'il nous a décrite 
avec la précision caractéristique de son esprit. [1 nous a fait 
admirer le cadre agréablement combiné de cette exposition 
et en a tout spécialement étudié les vieux cuivres et les 
porcelaines anciennes. Ces dernières, par leur similitude 
avec les porcelaines d'Arras, lui ont permis de faire à notre 
industrie locale une allusion toute d'actualité, car le jour 
même où il nous faisait cette communication nous appre- 
nions que M. Emile Souilliart, récemment décédé, avait 
lëgué à l'Académie les modèles d'assiettes d'Arras quil 
avait eu la bonne fortune de réunir : cette collection unique. 
comprend vingt-cinq types différents de décors bleus, les 
quatre dessins polychromes connus et une assiette décorée 
à Sèvres. 


Avec M. Sion nous entrons dans l'austère méditation des 


— 256 — 


graves problèmes démographiques auxquels trois de nos 
séances ont été consacrées. Il a étudié le recensement de 
1941 et tiré des chiffres officiels d'intéressantes observations: 
la population a diminué dans 64 départements et augmenté 
dans les 23 autres, dont le Pas-de-Calaïs, qui occupe en 
France le cinquième rang pour le nombre de ses habitants. 
Nous avons donc à gémir un peu moins que d'autres sur le 
terrible fléau qui menace notre existence nationale. Cepen- 
dant les tableaux dressés par M. Sion pour représenter le 
mouvement de la population dans les divers centres mon- 
trent que notre accroissement est loin d'être aussi grand 
qu'on ne devrait l'espérer. En outre, derrière l'apparente 
prospérité manifestée par certaines statistiques se cache un 
autre mal : si l'industrie houillère, si les tulleries de Calais, 
si le port de Boulogne ont attiré en foule de nouveaux rési- 
dants, c'est au détriment des régions rurales qui se vident 
de plus en plus. Le problème de la dépopulation des cam- 
pagnes préoccupait déjà les esprits avant 1850, témoin le 
mémoire que le colonel Répécaud présentait à l'Académie 
d'Arras sur ce sujet. M. Sion l'a nettement posé au moven 
de tableaux numériques établis par arrondissements et par 
cantons. Que l'exode des paysans soit déplorable, tant au 
point de vue physique qu'au point de vue moral, c'est ce que 
nos discussions auraient démontré à qui en eùt douté. Mais 
il est plus difficile de trouver le remède que de diagnostiquer 
la maladie ; notre collèwue attend quelques résultats de 
l'amélioration des méthodes de culture et dans l'extension 
du crédit agricole, mais il éprouve des inquiétudes très jus- 
tifiées au sujet du nouveau réseau ferré dont notre dépar- 
tement va être doté et qui amèënera dans Îles villes et sur 
le carreau des mines de nouveaux brasenlevésàl'agriculture, 


Les membres le plus récemment entrés dans notre Com- 
pagnie ont tenu à enrichir immédiatement notre fonds 
commun en v jetant quelques deniers tirés de leurs trésors. 
Qu ils oublient donc tout à fait les protestations d'humilité 


or 


qu'ils ont très sincèrement formulées au jour de leur récep- 
tion ; leurs parrainsles avaient déjà comblés d'éloges mérités ; 
jai plaisir à leur en renouveler aujourd'hui expression. 

M. Plocq s'est fait une spécialité de l'étude de l'adminis- 
tration générale et provinciale à la fin de l'ancien régime. 
fl nous fit d'abord bénéficier de sa compétence en nous entre- 
tenant de la situation particulière de l'Intendance d'Artois 
qui fut rattachée tantôt à celle de la Picardie, tantôt à celle 
de la Flandre. Nous lui devons surtoutune importante com- 
munication sur les fonctions et les attributions des Secré- 
taires d Etat et des Contrôleurs généraux des finances de 
1760 à 1780 ; c'est à la fois un cours de droit administratif et 
de droit constitutionnel montrant comment la centralisation 
commencée par Louis XT et perfectionnée par Richelieu et 
Louis XIV mettait tous les pouvoirs entre les mains du roi 
qui les répartissait entre ses divers représentants ; les 
variations de leurs attributions font l'objet de ce travail que 
sa complexité m empêche d'analyser avec plus de détails. 
L'esprit de recherche toujours en éveil de M. Plocq lui fit 
encore découvrir à Bâle une note émanée de Napoléon Er 
qu'il nous a apportée et brièvement commentée. 

M. Tierny avait présenté il y a un an, au Congrès des 
Jurisconsultes catholiques tenu à Arras, un rapport sur le 
Contrat collectif de Travail. I] a bien voulu nous en donner 
un écho, nous redire comment l'association cherche à res- 
taurer quelque chose de l'ordre ancien ruiné avec la destruc- 
tion des corporations, analyser au point de vue juridique ce 
contrat nouveau intervenu entre un patron et un syndicat 
ouvrier, émettre le vœu que le progrès de nos mœurs sociales 
lui donne une efficacité plus réelle et des sanctions moins 
illusoires que celles d'aujourd'hui, critiquer enfin le projet 
de loi déposé en 1906 par M. Doumergue. Cette étude dénote 
un juriste subtil et un sociologue avisé. 

Pour se reposer d'aussi sérieuses considérations, pour 
passer du grave au doux, l'Académie fit appel à la poésie. 


17 


RE  — 


M. Pilat lui déclama un sonnet délicatement ciselé devant 
le dessin d'un vieux grognard de l'Empire : 


Tomber en crânant c'est tomber à la française. 


Une autre fois, ce fut une catastrophe maritime qui inspira 
à notre T'yrtée des accents du plus pur souffle patriotique : 
Ce que vous délendiez dans le Vendémiarre 
C'est tout notre génie et tout notre Idéal, 


Car en accomplissant la tâche coutumière 
De l'effort de chacun nait le succès final. 


Je dois maintenant allonger la chaine de mon instrument 
pour lui permettre d'arriver jusqu'à nos membres corres- 
pondants. 

À M. de Puisieux nous devons une note curieuse, tirée du 
P. Ignace, sur les relations de Gresset, l'immortel auteur de 
Vert-Vert, avec notre Académie et son secrétaire per- 
pétuel, Alexandre Harduin. | 

De M. Parenty nous avons entendu une nouvelle explica- 
tion de la thèse qui lui est chère, à savoir que l'école artis- 
tique dite flamande est en réalité une école française sortie 
de notre pays d'Artois ; 1l arrive à cette conclusion par un 
enchainement très savamment développé de déductions 
fondées sur la géologie, l'industrie des pannes et celle des 
tapisseries, la philologie, la généalogie ; les auteurs des 
célèbres tapisseries de la conquête de Tunis arraient habité 
Ifesdigneul près de Boulogne, les Riches Heures du duc de 
Berry auraient été peintes également par un Boulonnais. 

Enfin notre Président a voulu nous faire connaître la tru- 
culente renommée que les cent bouches de la presse ont 
donnée à la pièce composée par M. Sébastien-Charles Lecomte 
en collaboration avec M. André Dumaset représentée l'hiver 
dernier au théâtre de Monte-Carlo. Ces auteurs n'ont pas 
craint la comparaison que leur sujet et leur titre : Esther, 
suggèrent irrésistiblement. Je regrette pour ma part que les 
journaux aient surtout insisté sur la splendeur des décors, 


— 259 — 


sur les costumes étincelants des acteurs qui semblaient, 
disaient-ils, décrochés des frises du palais de Persépolis ; ce 
drame farouche, d'après l'un d'eux, se résume en cetintitulé 
connu : Du sang, de la volupté et de la mort. Le grand poète 
qui n'avait pour interprètes que de jeunes pensionnaires à 
laissé sa calme et angoissante tragédie dans toutes Îles 


mémoires : 
O mon souverain Roi, 


Me voici donc tremblante et seule devant Toi! 


Ceci n'est pas une critique de la moderne Æsther ; les 
auteurs ont raison de se servir des procédés renouvelés de 
leur époque, et nous unissons sans arrière-pensée nos Com- 
pliments aux acclamations qui ont salué les beaux vers de 
MM. Dumas et Lecomte. 


Quand le thuriféraire a terminé son office, il remet l'encen- 
soir aux mains de son acolvte et en reçoit à son tour l'odo- 
rant hommage. Ne vais-je donc pas céder la parole à M. le 
Secrétaire-Adjoint pour quil vous entretienne d'une rapide 
étude que, professeur de droit civil, j'ai présentée à propos 
d'un projet de loi sur la recherche de la paternité ? Rappelant 
le souvenir du savant sociolouue que fut son frère, M. Louis 
Blondel, notre toujours regretté collègue, 1l montrerait 
comment les idées de Le Plav, taxées autrefois d'utopies, 
finissent par l'emporter peu à peu sur les dogines révolu- 
tionnaires : cette réforme du fameux article 340 du Code 
civil, dédaigneusement repoussée par le Sénat en 1883, à 
obtenu en 1912l'unanimitédes voix à la Chambre des Députés. 
De quels flatteurs compliments ce rapport supplémentaire 
« chatouillerait de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse », l'ami- 
tié de son auteur (suspect à mon égard de complaisance) me 
permet de le deviner... mais ce rapport n est pas écrit et mon 
outrecuidance est un peu naïve de paraitre vouloir le faire 
moi-même. 


Terminons donc la cérémonie, comme il convient, par 
l'encensement général adressé à l'assistance. Soyez remer- 


—_ 260 — 


ciés, Mesdames et Messieurs, de bien vouloir vous intéresser 
à nous ; par l'encouragement que vous donnez à nostravaux, 
vous y participez vous-mêmes ; par votre assiduité à nos 
séances publiques vous devenez membres honorairesdenotre 
Compagnie. Souffrez que je reporte vers vous les applaudis- 
sements que vous daignez nous accorder et que je m'incline 
profondément devant vous pour vous exprimer la gratitude 
de tous mes collègues. 


RAPPORT 


SUR LE 


CONCOURS D'HISTOIRE 


PAR 


M. F. LENNEL 


Membre résidant 


Messieurs, 


pooun la seconde fois, la Commission chargée d'examiner 
ef les travaux d'histoire soumis à votre jugement m'a fait 
le grand honneur de me désigner comme rapporteur et je 
remercie sincèrement mes collègues de cette nouvelle 
marque d'estime et de confiance. Si j'ai accepté, sans trop 
protester, une mission dont je n ignore pas la difficulté et 
qui, l'expérience me l’a démontré, n'est pas sans quelque 
péril pour celui qui en est investi, c'est que, précisément, il 
m'est agréable d'affirmer ici, une fois de plus, les droits 
d une critique impartiale et sincère, dédaigneuse des appré- 
ciations malveillantes comme des insinuations perfides. 
D'ailleurs, en motivant, sous ma propre responsabilité, des 
décisions prises en commun, je n'oublie pas que c'est en 
votre nom que je parle et, vous le savez mieux que quiconque, 
je n'ai d'autre criterium que l'amour de la vérité, autant 
qu'il est loisible à l'imperfection humaine de s’en rapprocher, 


e. 


969 


et j entends demeurer fidèle au vieux précepte de l'historien 
‘latin : sine ira et odio, parler sans colère et sans haine. 

La tâche nr'est rendue, cette année, à la fois plus ardue et 
plus facile par la médiocrité même d'un concours où le petit 
nombre des concurrents n'est pas compensé par la valeur 
des ouvrages qu'ils nous ont présentés. Aux milliers de vers 
qui ont brigué l'honneur de vos récompenses et dont la 
masse compacte effravait les memwbres de votre Commission 
littéraire, la Commission d'histoire ne peut opposer que trois 
manuscrits de taille moyenne. Et, quand je dis trois, 
jexagère de moitié et c'est par un amour-propre bien excu- 
sable que nous avons conservé pour nous le premier d'entre 
eux qui est une œuvre d'imagination, plus que d'histoire, 
et le troisième pour lequel il eût fallu instituer un jury 
spécial formé partie d'archéologues et partie de géologues. 


Le premier manuserit a pour titre : Surques, et pour épi- 
graphe ces quatre vers d'Autran : 


À vos champs. à vos bois demeurez donc tidèles ; 
Aimez vos doux vallons, aimez votre métier ; 
Auguste est le travail de vos mains paternelles ; 
C'est de votre sucur que vit le monde entier. 


Ce préambule poétique ne nous inspirait aucune méfiance 
et nous pensions, après avoir parcouru une brève introduc- 
tion où l'auteur reproduit un bel éloge fait jadis par 
M. l'archiviste Loriquet des études d'histoire locale, que 
nous allions trouver un essai consciencieux de monographie 
communale. Hélas !‘'si telle était l'intention de l'auteur, il 
est Join de l'avoir réalisée. C'est un roman qu'il a écrit et 
quel roman ! Dans une série de lettres adressées à une ima- 
ginaire cousine qu'un accident d'automobile immobilise 
en un repos forcé, 1] lui conte, pour la distraire, la chronique 
focale de Surques depuis le Moyen äge jusqu’à nos jours. 
Tel, jadis, le conteur italien calmait les angoisses des belles 
dames de Florence par ses plaisants récits, mais la chronique 


— 263 — 


de Surques est moins amusante que le Décaméron. L'écri- 
vain exprime d'abord en termes choisis, où le patois se mêle 
à la langue de César, l'embarras où le jette son malencon- 
treux dessein : « Où voulez-vous que je pêche des nouvelles ? 
Vous me voyez rêt (?) comme on dit chez nous. Fichu 
accident d'auto, va! Je vous en prie, ne vous risquez plus 
sur ces sortes de véhicules .. Alea jacta est! Je vais vous 
raconter l'histoire de Surques ancienne et moderne... Je 
commence. Prenez garde, cousine, je vais secouer la pous- 
sière plusieurs fois séculaire des archives de Surques et 
relire les Antiquaires de la Morinie... » De fait, c'est bien à 
nos savants confrères de Saint-Omer que l'auteur emprunte 
les quelques renseignements assez imprécis qu'il donne à sa 
cousine sur un tumulus du VITIS siècle et sur les seigneurs 
de Surques. Il cite les noms de quatre de ces hauts et puis- 
sants personnages dont il clôt brusquement la liste par cette 
déclaration inattendue : « Je cesse la nomenclature des 
seigneurs. La liste, grâce aux mariages, héritages, donations 
et le reste, en est longue à faire frémir. » C'était pourtant le 
moment ou jamais de secouer la poussière plusieurs fois 
séculaire des archives de Surques ! Mais l'auteur préfère 
écrire ce qu il appelle « la page sombre ». Vous devinez sans 
peine de quelles couleurs bitumineuses il charge ici sa 
palette. [Il emprunte de sinistres anecdotes à Lambert 
d'Ardres, sans même se douter que la critique historique a 
depuis longtemps dénié toute autorité à la plupart des asser- 
tions de ce rhéteur de la cour des comtes de Guines. 

La lettre suivante débute ainsi : « Le récit des misères 
supportées par mes malheureux concitoyens, morts voici 
des siècles, vous a apitoyée, ma chère cousine, merci pour 
eux ! Tes cendres, Lambert d'Ardres,doiventfrisonner(sie) 
d’aise dans ton tombeau... » Après cette apostrophe drama- 
tique vient un exposé plus que sommaire des principaux 
faits de l'histoire générale auxquels se rattache tant bien que 
mal le nom du village de Surques. 


— 964 — 


Les vicissitudes de l'église servent ensuite de prétexte à 
des déclamations pour le moins superflues et à des plaisan- 
teries d'un goût plus que douteux. En voici un spécimen : 
« Au-dessus de l'autel, en chässe (sans jeu de mots) sont nos 
deux patrons, St-Crépin et St-Crépinien, le père et le fils. 
Sainteté héréditaire. Durant leur vie c'étaient, paraît-il, 
deux cordonniers de grand renom. Tournés l'un vers l'autre, 
ils semblent encore discuter sur l'énormité de la plus-value 
des cuirs et peaux. Est-ce cela, je n'en sais rien au'juste, mais 
la discussion dure depuis le XVII: siècle. Laissons-les.. » 
Cette citation suffirait, je pense, à nous édifier sur la valeur 
de ce travail pseudo-historique. La première partie se 
termine par ces mots consolants : « J'en ai fini avec l'histoire 
de Surques... » 

‘Foutefois, comme la cousine n'a pas trouvé dans cette 
première partie un remède suffisant à sa complète guérison, 
l'auteur lui en offre une seconde... un peu moins mauvaise. 
Cest une description du village actuel, « de ses fermes 
blanchies à la chaux, aux tuiles rouges ou bistres, perdues 
dans le feuillage des vergers et des haies vives ou étalées 
au milieu des verts pâturages. » IT lui vante « les vaches 
flamandes à la couleur acajou, les hollandaises au pelage 
noir et blanc qui paissent tranquillement tandis que de 
jeunes poulains font autour d'elles des galopadeseffrénées...» 
J'arrête ici ces citations. Elles donnent une idée exacte des 
dernières pages où l'on peut entrevoir, à travers les lon- 
gueurs d'un style parfois agréable, mais souvent prétentieux, 
des idées assez justes sur les ressources de Surques, le 
caractère de ses habitants et ses chances d'avenir. Le 
manuscrit est enrichi de cartes postales illustrées et d'un 
plan soigné. Je mexcuse d'avoir parlé trop longuement 
d'une œuvre sans valeur que l'Académie ne saurait prendre 
au sérieux et si mes appréciations peuvent paraitre sévères, 
c'est que nous ne voulons pas encourager de nouvelles 
tentatives du même genre. 


= HER 


Le second concurrent s'est occupé du petit village d'Ostre- 
ville, voisin de Saint-Pol. Bien faible encore dans l'ensemble, 
son travail est pourtant pius sérieux et un peu mieux docu- 
menté que le précédent. Les soixante-huit pages qui le 
composent ont pour devise : « Que les ignorants apprennent, 
que ceux qui savent aiment à se ressouvenir ». Il ne saurait 
prétendre à l'originalité et il n'apporte à l'histoire aucun fait 
nouveau. Je ne lui en ferai pas un grief, car j estime que 
l'Académie doit encourager les efforts les plus modestes de 
vulgarisation et elle aurait plaisir à récompenser une bonne 
monographie destinée à l'enseignement des écoles. Encore 
faudrait-il, dans ce cas, que l’auteur nous déclaràt franche- 
ment son intention et il devrait, au début de son opuscule, 
indiquer les ouvrages où 1l a puisé, préciser ses sources 
manuscrites, nous dire de quels registres il a tiré, dans les 
archives communales ou particulières, les éléments de ses 
statistiques. Or, c'est ce que néglige totalement de faire 
l'auteur de ce travail sur Ostreville. 

Il mérite un autre reproche tout aussi grave. Il ne met 
dans son exposé aucun ordre logique. Voici, pour justifier 
cette critique, la suite de ses principaux paragraphes : Nom. 


— Historique. — Le Village. — Population. — Vieux 
mariages. — [fabitations. — Terroir. — La Paroisse. — 
L'Ecole. — Propriétés communales. — Archives. — Voirie. 
— Anciens militaires. — Le drapeau communal. — Agri- 
culture. — Orographie. — Bois. — Sociétés locales. — 
Sinistres. — Au bon vieux temps. — Scène dialoguée en 


patois ostrevillois. — Maires d'Ostreville. — Institutions. — 
Professions. Le manuscrit se termine par une sorte de calen- 
drier avec, pour chaque mois, la liste des décès survenus 
dans la communedepuis un demi-siècle, l'âge des habitants au 
moment de leur mortet des proverbes divers. C'est, comme 
on Île voit, un véritable « pot pourri » dont les éléments sont 
de valeur fort inégale et n'ont parfois que de loin‘aines rela- 
tions avec l'histoire proprement dite de la commune. 


— 966 — 


De nombreuses annotations donnent l'exptication de 
termes historiques très simples. Elles seraient excusables 
si l'ouvrage se présentait comme un manuel d'enseignement 
élémentaire, mais il faudrait les emprunter à des ouvrages 
plus au courant de la terminologie historique que ne l'est le 
vénérable dictionnaire de Richelet et y éviter les erreurs 
graves que notre savant collègue, M. Sens, a relevées dans 
l'emploi de plusieurs termes de la langue héraldique. 

L'auteur aurait pu se dispenser de quelques remarques 
d ordre trop général. Parle-t-il de l'assignat ? il nous déclare 
qu'il a été « un puissant facteur de nivellement, qu'il fut et 
devait être la ressource suprême de notre grande Révolu- 
tion ». Libre à lui de concevoir sous cet aspect... .un peu 
inattendu le rôle social du papier monnaie à l'époque révo- 
lutionnaire, mais encore aurait-il dû essayer de le prouver 
par des faits empruntés à l'histoire... d'Ostreville ou s'abs- 
tenir d'émettre un jugement trop personnelet sans lien direct 
avec son sujet. Sa description d'une ferme, :l y a cent 
cinquante ans, est évidemment empruntée à un inventaire 
après décès et l'usage d'un tel document serait des plus 
louables si son origine était indiquée ; comme elle ne l'est 
pas, nous ne savons pas si c'est bien à une ferme du village 
que la description s'applique et nous avons le droit d'en 
douter. | | 

Son histoire de l'école d'Ostreville ne manque pas de 
pittoresque et nous avons plaisir à évoquer avec lui le vieux 
maitre de 1835 qui « s'en va bravement, la besace en toile 
blanche sur l'épaule, quémander son pagnon dans les bonnes 
maisons où il est d'ailleurs bien reçu... » ou abandonnant, 
pour son service à l'église, sa classe turbulente à la surveil- 
lance de sa fille Amicis. [1 modère les ébats des écoliers 
« par les mises à genoux, la taloche au bois de houx bien 
écorcée, tenue toujours à portée de la main près de l'unique 
tableau noir, et les croquignolles sont de Ja monnaie 
courante... » Je ne lui reprocherai pas son goût de l'anecdote 


bre 


locale ni son récit des exploits de la garde nationale 
d'Ostreville, encore que la qualité de son humour soit 
médiocre, mais je préfère ses pages plus simples et plus 
naturelles sur l'agriculture, l'habitation rurale et les mœurs 
du village. 

En somme, malgré de graves imperfections, ce travail est 
le résultat de recherches assez complètes dans les archives 
modernes de la cominune et, tenant compte de la sincérité 
un peu naïve de l'auteur conime de ses bonnes intentions, 
l'Académie lui décerne une mention honorable. 


Avec l'auteur du troisième mémoire nous pénétrons dans 
le domaine de l'archéologie et nous sommes conviés à une 
promenade souterraine à travers les € Muches » d'Hermies 
qu'il a explorées récemment au prix de réels efforts et non 
sans quelque danger. C'est un dédale dont l'entrée se dissi- 
mule sous le pavage de l'église et qui prolonge à 25 mètres 
au-dessous du sol, une rue principale longue de 140 mètres 
donnant accès à 82 cellules, sans compter plusieurs autres 
voies secondaires quidesserventbeaucoup d'autres chambres 
de faibles dimensions. Ces « muches » auraient servi de 
refuges aux populations du pays chaque fois quelles étaient 
° menacées des horreurs de la guerre. 

L'existence de nombreux souterrains de cette espèce a été 
constatée dans tout le canton de Bertincourt, comme dans 
plusieurs régions de la Picardie et c'est un difficile problème 
que d'en déterminer, mème approximativement, les origines. 
Vraisemblablement ce sont d'anciennes carrières d'où l'on 
a extrait des matériaux de construction pour les édifices du 
voisinage, mais qui ont été aménagées, aux époques trou- 
blées de l'histoire, pour abriter les gens des villages voisins. 
À quelle époque remontent-elles ? Quand y a-t-on pratiqué 
des aménagements spéciaux ? Quand ont-elles cessé de jouer 
un rôle défensif? Autant de questions auxquelles on ne peut 
répondre avec certitude et qui suggèrent des hypothèses 
controversées. : 


— 268 — 


Aussi devons-ncus féliciter l’auteur du travail soumis à 
l'Académie d avoir tenté de jeter quelque lumière à travers 
ces ténèbres. Y a-t-1l réussi ? Je serai moins affirmatif sur 
ce point. Les premières pages de son mémoire sont remplies 
par une longue énumération des invasions, des combats, 
des événements militaires qui se déroulèrent dans notre 
région, depuis le second siècle avant notre ère jusqu'en 1870. 
Ce préambule me paraît d’une utilité contestable, même 
pour la démonstration que l'auteur veut faire de l'usage 
défensif des souterrains. Bien d'autres pays ont connu les 
misères de l'invasion et l'on ne peut conclure d'une cause 
aussi générale à un effet aussi particulier. C'est tout au plus 
une présomption. 

Vient ensuite un historique sommaire des grottes natu- 
relles et des souterrains depuis la préhistoire jusqu'aux 
temps modernes : grottes néolithiques, demeures de nos 
plus lointains aïeux, grottes artificielles de Picardie, grottes 
de l'époque romaine où Sabinus vaincu cherchait dans le 
dévouement d'Eponine une consolation aux tristesses de la 
défaite et se dérobait, durant de longues années, à la ven- 
geance des vainqueurs. Ici encore, l'argumentation manque 
de rigueur. | 

Quand l’auteur nous affirme que du VIe au XV: et même 
au XVIe siècle l'usage des souterrains-refuges est attesté 
d'une manière sûre par des témoignages historiques, nous 
le croyons volontiers, mais pourquoi ne nous donne-t-il pas 
- quelques-uns de ces témoignages, avec des références très 
précises, et se contente-t-1l de nous renvoyer vaguement au 
Dictionnaire historique et archéologique du Pas-de-Calais ? 

Les souterrains d'Ilermies avaient été retrouvés déjà, par 
un heureux hasard, en 1840, et l'un de nos plus distingués 
prédécesseurs, M. Van-Drival, en a donné une brève des- 
cription que l'auteur du mémoire relate fidèlement. Depuis, 
l'orifice en avait éti obstrué et c'est seulement depuis 
quelques mois qu'une exploration méthodique et scientifi- 


— 269 — 


quement conduite à jermis de conhaitre la plus grande 
partie de ces souterrains. Je dis une partie, car l'auteur est 
convaincu que d'autres recherches aboutiraient à des décou- 
vertes plus importantes encore. Telle qu’elle est, sa descrip- 
tion témoigne grandement de l'esprit d'initiative qui a permis 
à l'auteur d'obtenir déjà d'importants résultats. Un plan 
parfaitement exécuté et de très nombreuses photographies 
nous permettent de nous faire une idée juste de l'ensemble 
et des plus petits détails. Tout a été minutieusement repéré 
et mesuré, et les grottes d'Hermies sont désormais aussi 
bien connues que les célèbres grottes de Naours en Picardie, 
qui ont fourni, il y a quelque vingt-cinq ans, à M. l'abbé 
Danicourtle sujet d'une remarquable étude. Les conclusions 
de cette étude, à la fois prudentes etsuggestives, s'appuyaient 
sur des faits positifs et de solides déductions. Tout en 
admettant que les carrières de Naours furent creusées pour 
l'extraction de matériaux de construction, M. l'abbé Dani- 
court soutient qu'elles furent habitées momentanément à 
diverses époques, car on y relève des inscriptions dont les 
dates vont de 1009 à 1713 et forment des groupes corres- 
pondant aux grandes périodes de guerres qui ont désolé 
cette partie de la Picardie et l'on y a retrouvé une quantité 
considérable de fragments d'objets de toute sorte, notamment 
des monnaies du XVITI® siècle. 

L'auteur du travail sur les « Muches d'Hermies » s’est 
efforcé lui aussi de rassembler un certain nombre de faits 
tendant à démontrer qu'elles furent utilisées comme 
cachettes. Comme à Naours, il v a un puits ayant pu appro- 
visionner d'eau les habitants qui sy réfugiaient. « La 
plupart des petits corridors portent sur leurs parois latérales 
des traces de fermeture qui consistent en rainures sensible- 
ment verticales taillées dans la pierre pour maintenir un 
cadre en charpente » ; on aperçoit dans la plupart des cellules 
« des trous à section circulaire, carrée ou rectangulaire, 
tantôt isolés, tantôt disposés sur une ligne horizontale, à 


— 210 — 


une hauteur variable... destinés à recevoir des chevilles en 
bois appelées à soutenir des rayons, tandis que d'autres 
percés à une hauteur moindre et de dimensions généralement 
plus fortes servaient de seconds appuis à des pièces de boïs 
supportant des planches faisant office de lits, bancs, tables, 
etc. » Les cellules renferment presque toutes « de petites 
niches qui contiennent des débris de paille brûlée et qui 
sont parfois tapissées par des résidus de fumée huileuse.. » 
En revanche, on n'y remarque point, comme à Naours, de 
grandes niches en forme d'arc ayant servi d'autels. Le 
nombre des fragments d'objets que l'on y a recueillis est 
très minime; ce sont des clous et des débris de poteries qui 
ne sauraient suffire à déterminer l'âge des souterrains. 
L'auteur estime pourtant qu'une exploration du puits, dont 
le fonds est recouvert d'une épaisse couche de limon, don- 
nerait sans doute des résultats plus probants. La plus vieille 
inscription est de 1618 et il y en a plusieurs de cette date à 
1734. Enfin « la tradition rapporte que l'entrée de la galerie 
du nord était fermée en temps de guerre par une porte en 
fer que l'on faisait rougir au moyen d'un grand feu... » 

Telle est, en bref, l'argumentation sur laquelle l'auteur 
étaie son opinion que les souterrains d'ITermies furent 
habités pendant les guerres du Moyen âge et du XVI siècle. 
Nous devons nous borner à l'enregistrer, faute de preuves 
décisives pour la réfuter ou pour l’admettre. L'Académie, 
estimant que ce mémoire est une importante contribution 
aux études archéologiques sur la question des soutérrains- 
refuges, félicite son auteur du zèle avec lequel il a entrepris 
ses recherches, de la méthode qui lui a permis de les mener 
à bonne fin, de l'importance de ses découvertes, ainsi que 
des qualités de clarté et de précision qui caractérisent son 
exposé, et elle lui décerne une médaille d'argent. 


Aucun concurrent ne s'est présenté, cette année, pour la 
plus importante des récompenses dont dispose notre Com- 


pagnie el il nous est impossible de déférer au vœu suprème 
d'Auguste Braquehay. N'y a-t-il donc plus de documents à 
publier, d'institutions à étudier, d'épisodes historiques à 
narrer dans la vieille cité dont les fiers remparts dressent 
encore leurs tours imposantes sur les coteaux voisins de la 
Canche”? Nous voulons espérer que, bientôt, quelque érudit, 
nous apportant un ouvrage de réelle valeur, nous permettra 
enfin d'attribuer ce prix conformément aux intentions de 
son généreux donateur. 

Puissent aussinousarriver, plusnombreuseset meilleures, 
de sérieuses monographies, des études soigneusement docu- 
mentées et bien écrites. L’Artois, avec ses fastes célèbres, 
le Boulonnais dont l'histoire fut aussi tourmentée que son 
sol pittoresque, le Calaisis qui connut tant de fortunes 
diverses offrent un assez vaste champ aux amis de l'histoire 
pour qu'ils y puissent récolter encore d’opulentes moissons. 
Certes, la poésie séduit davantage les jeunes gens que les” 
patientes investigations qu'exige l'érudition moderne et, 
cependant, ces recherches elles mêmes ont bien leur poésie. 
Il est bon de chanter, en vers harmonieux, le charme si 
doux de nos campagnes septentrionales, l'azur pâle de leur 
ciel trop souvent obscurci, les joies saines du labeur sous 
ses formes multiples : labeur des marins de nos côtes affron- 
tant les périls de la pêche sur des flots incertains, labeur 
des ouvriers qui peuplent nos usines, labeur des paysans 
qui, sur notre sol fatigué, font surgir de nouvelles richesses, 
labeur des hommes qui, poussant chaque jour plus avant 
ces galeries où s'embusque la mort, vont extraire le précieux 
minerai dont jaillit la flamme féconde. Mais ces grands ports, 
ces villes jadis guerrières et maintenant adonnées aux luttes 
plus pacifiques de l'industrie, mais ces vastes plaines ont 
une histoire et, des siècles évanouis, se dégage pour qui sait 
l'y découvrir un charme délicat et subtil, tel le parfum 
pénétrant dont l’arôme désuet flotte, impondérable, à travers 
la vieille maison familiale où vécut, au temps jadis, une 


— 972 — 


aimable äïeule dont nous évoquons le doux visage avec un 
respect attendri. Ainsi poésie et histoire sont loin de s'exclure 
et 11 nous est permis de souhaiter que, fraternellement unis 
dans un commun amour de la terre natale, poètes et histo- 
riens régionalistes, lauréats de nosfuturs concours, célèbrent 
à l’envi le charme toujours jeune et les vieilles gloires de 
notre petite patrie. 


RA PPORT 


SUR LE . 


CONCOURS DE POÉSIE 


PAR 


M. Edmond PILAT 


: Membre résidant 


Pre M ESSIEURS, 


À g peine étais-je installé confortablement dans ce fauteuil 
où naguère notre Président m'invitait si aimablement 
à m'asseoir, — il est si doux d'être assis en de certaines 
circonstances — que malgré ma défense désespérée, mes 
nouveaux collègues, sous la poussée de l'éloge, par la force 
du raisonnement ou le prestige de l'autorité, im obligeaient 
à me lever pour vous présenter le rapport sHRnst sur Île 
concours de poésie. 

A vrai dire, vous ne croirez pas trop à la TT cette 
attaque et ous aurez raison; car elle fut menée de façon si 
galante par l'unanimité de mes collègues, que j'en eusse pris 
quelque vanité si, à la réflexion, je ne m étais aperçu que 
javais été le moins habile à défendre mes vacances... à 
défendre votre plaisir aussi, car vous aviez pris goût, j'en 
suis sûr, aux rapports si spirituels et si perspicaces de 

: 18 


SE De 


M. Morel, à sa manière de tenir la férule du critique avec 
l'autorité d'un habile chef d'orchestre qui sait réprimer les 
fausses notes et faire respecter la mesure. 

Quoi qu'il en soit, je m'exécute de bonne grace et je 
réclame, en échange, toute votre indulgence. 

Le rôle de critique d'une œuvre poétique devient de plus 
en plus difficile. Ce serait incomplètement la juger que de 
l'éprouver seulement sur la force ou l'élégance des idées, 
sur l'abondance des sensations qu'elle reflète. La molécule 
du poème : le vers, doit être examiné pour lui-même, car de 
lui dépendra le fini de l'œuvre, de même qu'un vase de 
matière précieuse s'enrichira des ciselures de l'habile orfèvre. 

Mais si des règles précises régentaient autrefois la cons- 
truction du vers, il n’en est plus de même aujourd’hui. 
L'alexandrin, le plus employé de tous, n'est plus le soldat 
raide, solennel et discipliné d'une armée qui s'avance rangée 
en bataille; il a maintenant l'allure plus vivante, plus 
vibrante et plus souple, plus débraillée aussi parfois, d’une 
foule bigarrée qui se rendrait à quelque fête. 

S'il a subi des modifications profondes, nul code n'a 
encore fixé sa nouvelle constitution. Je ne m'en piaindrai 


pas ! Que Dieu garde les générations futures d'un nouvel 
Art poétique. ie R 

Mais il est des libertés qui aboliraient le vers et d'aucuns 
se donnent beaucoup de peine pour arriver à faire, comme 
M. Jourdain, de la prose sans le savoir. | 

Lorsqu'on fait à un jeune poète le grief de secouer le joug 
salutaire des règles, il ne manque pas de vous répondre par 
les noms de Rostand, de Régnier ou de Mme la comtesse de 
Noailles. 

Qu'on puisse citer des licences chez ces auteurs, c'est 
exact, encore que ce soit l'exception, mais eux ont l'excuse 
d'œuvres comme Cyrano de Bergerac et Les Médailles 
d'argile. 

Que nos concurrents nous apportent quelque chose en ce 
genre et nous leur passerons ces vétilles. 


- 


ie 


Quant à moi, je pense qu'il est téméraire de se poser en 
novateur hardi ; ce qui pourrait arriver de moins fâcheux à 
celui qui serait tenté d'entrer dans cette voie, serait d'être 
acclamé prince des poètes. Mais, au fait, la place est prise. 


Xe 
AE 


Neuf envois nous sont parvenus, formant un total de près 
de trois mille vers qu'il a fallu passer au crible. Si l'avis de 
la Commission a été de ne pas décerner les plus hautes 
récompenses, elle n'a cru du moins devoir refuser toute 
mention qu'à trois des œuvres présentées. 

De celles-ci je ne dirai rien. Les juges les plus cruels ont 
toujours été les plus verbeux et, plutôt que de tomber dans 
cetexcès, ne vaut-il pas mieux encore être accusé de décréter 
la mort sans phrases. 

D'ailleurs, les auteurs de ces œuvres perfectionneront sans 
doute leur manière et nous mettront à même, une autre 
année, de faire mention de leurs envois. 


« Penser, rimer, écrire, vaut mieux que de médire », telle 
est la devise d'un recueil que l'Académie récompense d'une 
mention honorable. Si je crovais que l'auteur attache 
quelqu'importance à son épigraphe, je lui suggérerais qu'au 
moins deux des propositions qu'il émet ne sont jms indis- 
pensables et quil est pour lui d'autres alternatives à la 
médisance, Mais je ne voudrais pas le décourager et lui 
conseillerais plutôt d'éviter les lieux communs, de laisser 
plus librement travailler son imagination, d'avoir plus de 
souci du détail et du coloris. Quant aux vers, ils sont géné- 
ralement corrects el il v a de bons passages. 

Je transcris à votre intention la meilleure de ses pièces, 


SEMAILLES 


Jarrets et cous tendus, accouplés ct superbes, 

Les bœufs tranchent la terre où les grains germeront 
Et les champs fécondé, en août se couvriront 
D'abondants épis blonds, d'or mouvant et de gerbes. 


Vovez-les au repos : une tiède buée 

En longs jets saccadés sort des naseaux soufflants ; 
Blanche écume ruisselle et coule de leurs flancs. 
Et comme eux fume aussi la glèbe remuée. 


Maintenant le bouvier les remet à l’ouvrage : 
Comme un acier rigide ils ont bandé leurs traits : 
Ils vont en droite ligne à travers les guérets : 


L'aiguillon qui les pique excite leur courage. 


Läa-bas, à pas rvthmés, uu laboureur s'avance. 
Sa main puise au semoir gonflé de pur froment. 
Sur le sol ameubli, sans arrêt, gravement, 

D'un geste auguste et large il jette la semence. 


Que faut-il à présent pour qu'un jour l’on moissonne ? 
1 faut qu'un germe naisse au sein des grains semés, 
Sovez done bienvenus, à doux rayons aimés. 

Ne trompe notre espoir, pâle soleil d'automne. 


Le recueil ayant pour devise « Vivent les Rosati! » est 

une œuvre féminine. Xe fuites pas trop d'honneur à ma 
perspicacité d'avoir pu soulever ainsi en partie le voile de 
l'anonymat. 
-: Si je connais pas mal d'hommes qui interrogent leur 
miroir avec l'inquiétude d'y surprendre la flétrissure du 
temps, je n'en sais pas d'assez vains ou d'assez sincères pour 
en faire l'aveu dans une confidence poétique. En cela notre 
auteur reste femme et je l'en félicite. 

Voici la pièce intitulée l’Automne du cœur, qui est d'une 
mélancolie gracieuse et douce : 


Vous êtes envo'ées, heures de ma jeunesse, 
Beaux jours de mon printemps si tôt évanouis, 
Amours de mes vingt ans aux exquises caresses, 
Souvenirs trop aimés dans mon cœur enfouis. 


L’impitoyable temps a moissonné les roses 

Qui fleurissaient mes joues, qui parfumaient mon cœur, 
Changeant la poésie en attristante prose, 

Flétrissant la beauté, emportant le bonheur. 


Vous êtes envolés, Ô baisers d’autrefois ! 
Les années en fuyant éteignent les ivresses ; 
Comme un loup maraudeur, rôdant en tapinois, 
Je sens autour de moi l’ombre de la vieillesse. 


Pendant que sur mon front s'accumule la neige, 
Près de mon triste hiver, un gai printemps fleurit, 
Et mon âme renaît, magique sortilège, 

Dans l’enfant adorée qui près de moi sourit. 


Une maxime persane dit qu'il ne faut jamais battre une 
femme même avec une fleur, même avec une fleur de rhéto- 
rique, a-t-on ajouté. Je me garderai bien de ner à ce 
précepte. 

Il faut pourtant que je fasse remarquer à l'auteur qu'il 
enfreint avec la plus sémillante désinvolture les règles de la 
prosodie et, en particulier, celle qui prescrit que lorsqu'un 
mot se termine par l'e muet non précédé d'une consonne il 
ne peut, si celui-ci n'est élidé, trouver place qu'à la fin du 
vers, | 

Ce défaut se retrouve dans un tel nombre de vers que je 
serais plutôt tenté de croire à un système. « Encore une loi 
faite par les homines et pour les hommes, se sera dit notre 
charmante poëétesse, eux, s'ils le veulent, peuvent person- 
nellement s'exprimer, lesattributs qu'ils s'accolent prendront 
place en toute partie du vers; combien plus grande est la 
difficulté pour nous. » Hélas ! cette loi, comme beaucoup de 

c2llés contre lesquelles regimbe le féminisme, a sa raison 
d'être, et elle ne saurait être enfreinte sans changer les 
conditions rvthmiques du vers. 


Que l’auteur soigne plus sa facture, qu'il surveille exacte- 
ment en ses vers le nombre et la cadence et il fera certaine- 
nent beaucoup mieux, car il a le sentiment poétique. 
L'Académie encourage en lui décernant une mention 
honorable. | 


Le recueil intitulé Mosaïque (devise : Ars longa, rita 
brecis), dénote de sérieuses qualités ; il y a de très bons 
passages, mais on y rencontre trop souvent des fautes de 
goût, beaucoup d'images fausses, des expressions peu en 
harmonie avec la pensée. L'auteur a divisé son recueil en 
trois parties qui sont : la Nature, l'Homme, l'Amour. 
Comme il fallait l'attendre d'un poète sans doute encore 
jeune, cette dernière partie est la plus importante. Dirai-je 
qu'il a réussi à se faire le chantre original de ce sentiment 
qui n'est indifférent à aucun poète ? Non, car il a donné à 
son expression un tour trop personnel et partant moins 
humain, au sens large du mot. 

Sous le sous-titre Poèmes à l’amie d’un soir, qui, sans 
doute pour témoigner à l'Académie de la réalité des sensa- 
tions quil relate, est orné d'une dédicace personnelle, 
l'auteur chante ses heures d'abandon au sein de la Nature 
heureuse : 


Ainsi nous errerons, allant de place en place, 
N’existant que pour nous jusqu’à la fin du jour 

Et tu diras tout bas, timide, heureuse et lasse, 

En t'appuyant sur moi : « Reposons-nous, m’amour ». 


Les paroles de l'amie ne méritent pas de passer à la pos- 
térité et, de plus, ce n est qu'une ingrate ; aussi lui dit-il : 


Et de ton doux baiser 
Je n’eus qu’un souvenir qui fleurait l’imposture, 
Et mon bras qui souvent te servait de ceinture, 
Retomba sur mon flanc comme un membre brisé. 


Triste aventure, en effet, cher Monsieur, il y a là bien de 
quoi, suivant votre expression complétée, vous casser bras 
et jambes, mais aventure banale et vers à l'unisson. 

Crovez-moi, à moins d'un grand talent, les meilleurs 
poèmes en ce genre sont ceux qu'on n'écrit pas. 

Il est heureusement beaucoup de passages qui valent 
mieux. Voici un sonnet intitulé : 


LA MORT DU VIEUX SAVANT 


L’inexorable Mort vient frapper à ma porte, 

Au dehors tout est doux ; plus de cruels autans ; 
Il s’exhale des fleurs qu’entrouvre le printemps 
De suaves parfums que la brise m’apporte. 


L'heure est venue! Il faut partir ; mais que m'importe 
De quitter cette terre où je fus si longtemps ! 
L’empreinte de mes pas sur les sables du Temps 
Subsiste aux yeux profonds de l’humaine cohorte. 


Je m'éteins doucement, sans regrets, sans douleurs, 
Auréolé de gloire. Amis ! pas de vains pleurs ! 
Je m'en vais au néant, à la tombe paisible. 


Je fuis les coups du sort et l’äpreté des vents 
Pour savourer enfin le bouheur indicible 
De ne plus exister qu'en l'âme des vivants. 


D'une pièce intitulée En mer j'extrais la strophe suivante 
où la tendresse est heureusement exprimée : 


O ma blonde adorée ! A cette douce joie, 

Tu viendras, oui, dis-moi... Tu viendras, oui, demain !.… 
A l’heure où l'horizon s’illumine et rougeoie, 

Je te verrai paraître au détour du chemin ! 

Et puis nous partirons sur ma lente tartane, 

Nous voguerons, heureux, doucement balances, 

Et mélerons les voix de notre amour profane 

Aux bruits de l'Océan, profonds et cadencés. 


i 
L'Académie décerne à l'auteur de ce manuscrit une 
médaille de bronze. 


— 980 — 


C'est le même encouragement qu'elle accorde au recueil 
qui a pour devise « Tout à travers ». C'est encore une œuvre 
féminine où s'épanouit l'amour maternel. Les sentiments v 
sont tendres et délicats, il y a de la couleur, de l'harmonie 
et du sens poétique ; malheureusement, parfois les vers et le 
style sont négligés, il y a des fautes de prosodie et les images 
ne sont pas toujours très justes. Voici quelques extraits qui 
pourront vous donner une idée du talent de l'auteur : 


LE VIEUX JARDIN 


Il est parmi tant de reliques 

Des chers souvenirs d'autrefois 
De vieux jardins mélancoliques 
Qu'en fermant les veux je revois. 
Les fleurs en étaient démodées, 
Mais tout au long de la saison, 
Leurs petites têtes fardées 
Venaient embaumer la maison. 
Les perce-neige les premières, 
Puis les lis fiers, les grands bleuets, 
Et plus tard les roses trémières, 
Les tristes asters violets. 


Souvent de vives hirondelles 
Glissaient au ciel plein de rayons, 
Et l'air plus léger qu’un bruit d'ailes 
Etait vibrant de carillons. 

Avec les heures écoulées 

Mes souvenirs vont s’effeuillant 
Comme les fleurs sur les allées 

Où s’égaraient mes pas d'enfant. 


LES PETITS 


Ils sont tous deux joufflus, très roses et très blonds, 
Avec de grands yeux clairs, étonnés et profonds, 
Qui contemplent joyeux les êtres et les choses, 
Comme si l’univers où leurs regards.se posent 


— 281 — 


Et dont tout l'inconnu les tentera demain 
N’était qu'un vaste jeu pour leur petite main. 


ss ss se 


Le printemps met sur eux son bienfaisant sourire 
Et la brise du soir pius duucement soupire 

Lorsqu'ils dorment blottis dans leurs légers berceaux, 
Ainsi que dans leur nid de tout petits oiseaux. 


# 
* Ed 


Mais voici un élégant cahier au titre savamment calli- 
graphié. Le mème soin méticuleux a présidé à l'agencement 
intérieur. Pourquoi le proverbe campagnard : Trop pol 
pour être honnète, transposé au sens littéraire, me vint-il à 
l'esprit à son aspect ? Je tiens à dire de suite que mes pré- 
ventions furent bientôt dissipées et que si je ne découvris pas 
dans les vers de notre poète l'inspiration d'une imagination 
fougueuse, il n'était pas du moins le clerc de notaire que je 
redoutais. | 

« À ta gloire, ma petite patrie » est la devise du recueil 
qui a pour titre Le poème du T'ernois et se compose de trente- 
quatre sonnets. | 

Depuis que de Hérédia fit de cette forme de poème le cadre 
de tant de savoureux tableautins ou l'argile souple dont il 
modela ses groupes antiques aux expressives postures. Île 
sonnet jouit d'une vogue à nulle autre pareille. 

Favorable aux mspirations courtes, il pousse insidieuse- 
ment les poètes à se laisser prendre au piège de ses tercets. 

Notre auteur n’v a pas toujours échappé. Si, en effet, ses 
quatrains sont généralement bons, les tercets parfois sont. 
faibles et manquént du trait final qui fait le cachet du poème. 
Quant aux vers, ils sont corrects et de facture soignée. 

Comme l'indique la devise, l'auteur chante son pays du 
Ternois, il célèbre les vestiges de sa gloire passée et les 
charmants paysages qui font sa renommée actuelle. Etil les 
chante à bon escient, d'abord parce que le Ternois est sa 
patrie et ensuite parce qu'il appelle à son‘secours le témoi- 


+ 


— 282 — 


gnage de tous les savants historiens, archéologues et litté- 
rateurs qui ont traité de ce pays, témoignages que nous 
trouvons transcrits en regard des poèmes et qui nous per- 
mettent de constater l'exactitude de sa piété filiale. J'aurais 
peut-être préféré quil laissèt plus libre cours à son imagi- 
nation, à sa sensibilité qui se hasarde trop timidement à 
s exprimer au spectacle de la nature, qu'il sait pourtant 


écouter et comprendre ; voici par exemple la Ternoise : 


Mystérieuse en ses chansons, 

Elle dit des choses troublantes 

Tandis que coulent ses eaux lentes 
. Se plissant d’infimes friss::ns, 


Aux saules trapus, aux buissons, 
À toutes les petites plantes 

Que bercent les brises dolentes 
Des rives où nous rêvassons. 


De combien de confidences ne se serait-il pas fait l'écho 
s'il n'avait choisi le cadre étroit du sonnet qui arrête l'élan 
de l'inspiration au moment où peut-être elle va prendre son 
essor. Car la Nature est comme une bonne vieille grand - 
_ mère, un mot la mettra en confiance et elle vous en dira 
longtemps. longtemps... mais ne l'interrompez pas, elle pour- 
rait sendormir en son coin et ce serait fini des confidences. 

Voici deux sonnets où l’auteur a su peindre son terroir : 


LES CHAMPS 


Les champs sont dépouillés. Mais les jaunes cteules 
Aussi loin que s'étend à nos yeux l'horizon, 

Nous paraissent encor l'ondulente moisson 

Qui se berçait tantôt avec les brises veules. 


Cependant de partout se hérissent les meules, 
Bizarres dans la forme et dans l’inclinaison ; 
Des trèfles en carrés plaquent leur floraison :. 
On discerne ici, là, quelques chaumières seules. 


— 983 — 


EL voici qu'encadrant les crêtes et le val, 
Dans un dernier reflet de l’éclat estival, 
La verJeur de nos bois saillit, mais épuisée. 


C'est l’automne. Bientôt brunira le labour. 
Et voilés sous les plis d’une blanche rosée, 
Nos champs s’endormiront dans un sommeil d'amour. 


LES BOIS 


Nos bois sont pleins de deuil, de frissons et de pleurs. 
Hier encor le soleil dardait à la folie 

Sur leur coupole rouge et fauve si jolie 

Dans ce décor mêlé de mille autres couleurs. 


Aujourd’hui, c’est le long rosaire des douleurs 
Que la brise module avec mélancolie, . 
Egrenant chaque feuille, entassant dans la he 
Des routes l'automnal massif des bois en fleurs. 


Saint-Michel n'est plus qu'un eimetière bizarre 
Avec son clocher blanc, triste, que rien ne pare ; 
Partout, de Ramecourt, du Bois-Cadet, de Sains, 


Se distingue la plainte aiguë et chevrotante 
De l'hiver à laquelle une autre voix chantante : 
Fusionne l'oraison des cloches de Toussaint. 


L'Académie a décerné à l’auteur de ce recueil une médaille | 
d'argent. 


« [l'est bon qu ici avec la voile et avec les rames chacun 
pousse sa barque ». — DATE, La Divine Comédie. Telle est 
la devise d’un manuscrit qui a pour titre : Petite moisson 
poétique en quatre gerbes. Le titre peut paraître un peu pré- 
tentieux, les vers ne le sont pas. 

L'auteur, en une série de sonnets, encore, et aussi en 
quelques pièces d'autre forme, s'essaye à des considérations 
philosophiques ou nous peint, en de petits tableaux familiers, 
ce qu'il observe autour dé lui. C'est surtout dans cette der- 


— 984 — 


nière manière qu il excelle. Si son regard n'entrevoit pas de 
larges horizons, 1l voit bien ce qu'il voit, sait discerner et 
retenir le détail pittoresque et le mettre en valeur. 

C'est cette originalité, cet effort tenté par l’auteur pour être 
lui-même,quel'Académiea vouluencouragerenluiattribuant 
une médaille de vermeil, malgré quelques fautes de goût et 
parfois quelque faiblesse dans la forme. | 

Voici trois poèmes caractéristiques du talent de l'auteur : 


LA BÉLANDRE 


Voici contre le quai la bélandre qui plonge, 

Tel un monstre aquatique endornu sous les cieux ; 
Son ventre nous parait toucher le fond vaseux, 

Ce ventre d'un blond roux que l’humidité ronge. 


Sur son vieux pont, piquant le ciel, un mât s’allonge ; 
Au soleil de midi prodiguant tous ses feux, 

Le pavillon pendant s’agite paresseux ; 

Son caniche assoupi poursuit un vague souge ; 


Sa cabine est coquette avec des rideaux blancs ; 
Une odeur àcre et saine émane de ses flancs ; 
Contre le gouveraail l’eau doucement clapote, 


Cependant qu'au-dessus, pittoresque décor, 
La lessive à sécher slignant la culotte, 
Les chemises, les bas, se mire dans le port. 


CHEZ L’'AIEULE 


Quand l’aquilon venu des arctiques déserts 

 Môdule sur nos toits d'impétueux concerts, . 
Que; grinçant sur leurs gonds, les portes verrouillées 
Troublent les rêves lents de nos longues veillécs, 


A l'abri de la froide haleine des hivers, 

Un gros chat ronronnant fixe de ses venx verts 

Les étincelles d'or montant éparpillées 

Sous le vieux manteau sombre aux murailles grillées ; 


— 285 — 


La flamme d’un tison jette quelques lueurs 
Sur les cuivres ternis des vicux meubles songeurs : 
Une huche boiteuse et d’antiques armoires ; 


Les pieds près des chenets, sa grande ombre au plafond 
Flottant au gré du feu sur les solives noires, 
L’aïeule est assoupie en un calme profond. 


, LES CLOPORTES 


Nous sommes les petits cloportes 

Qui, par le froid ou la chaleur, 

Cachons nos paisibles cohortes F AE 
Dans quelque humide profondeur ; 

Car du grand Jour nous avons peur. 

Dans nos cachettes, sans chandelle, 

Nous faisons l’œuvre du mineur 

Sans pic, sans pioche ni pelle. 


Pour nous point d'émotions fortes. 
Sous les écorces, en douceur, 
Nous ranimons les choses mortes : 
Nos mille pieds grattent le cœur 
De la souche énorme qui meurt 
Ou le tronc creux qui se rappelle, 
A ce contact, la jeune ardeur 
D'une autre sève qui ruisselle. 


Profonde nuit tu nous apportes 

La paix, le charme et le bonheur. 
Quand le soleil franchit les portes 
Du couchant nous sortons en chœur 
Ilumer le parfum de la fleur, 

Nous écoutons la chanterelle 
Vibrante de l’oiseau charmeur : 
L’inimitable Philomèle. 


Exvor : 


Prince, quand tu viendras rêveur 

Errer, la nuit, par la venelle, 

Oh ! prends bien garde au grand malheur 
De nous meurtrir sous ta semelle ! 


— 25 — 


Me voici arrivé à la fin de mon rapport. Je me suis efforcé 
de dégager le mérite particulier de chacun et de citer de ses 
œuvres les morceaux me paraissant les plus propres à le 
mettre en valeur. Sans doute une voix plus harmonieuse et 
plus exercée en eût tiré meilleur parti. 

Que si, parmi les concurrents, il en est que ne satisferait 
pas le jugement rendu, ils se consolent en songeant que 
ces arrêts ne sont pas sans appel. Il leur est loisible de porter 
leur cause devant un tribunal plus large et ce ne serait pas 
la première fois que les décisions de la critique seraient 
infirmées par notre maître à tous : l'opinion publique. 


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RAPPORT 


SUR LE 


CONCOURS DE SCIENCES 


PAR 


M. François BLONDEL 


Secrétaire-adjoint. 


Mespanmes, Messieurs, 


> mémoire, qui fait l'objet du rapport que j'ai l'honneur 
st, de vous présenter au nom de la Commission des 
‘sciences, porte pour titre : Études sur les applications 
possibles de la tourbe en Artois. 

Parler de la tourbe dans le pays de la houille, c'est évoquer 
tout d'abord dans l'esprit des auditeurs les souvenirs du 
temps jadis, où nos grands-parents. gens plus économes et 
moins frileux que nous sans doute, n'employaient guère pour 
le chauffage domestique qu'un certain combustible terreux, 
moins cher que le bois, mais d'assez médiocre qualité, et 
produisant peut-être plus de fumée que de chaleur. 

Depuis la mise en exploitation de notre riche bassin 
houiller, l'usage de la tourbe a si complètement cessé à Arras 
qu on n'en trouverait même plus une seule briquette chez le 
plus ancien de nos marchands de combustible ; et ilest non 
moins avéré que l'extraction de la tourbeest devenue presque 


— DR — 


insignifiante dans le département. Ce serait cependant une 
erreur de croire que l'exploitation des tourbières n'offre plus 
aucun intérêt et qu'elle soit vouée à un abandon définitif. 
Le mémoire précité nous montre, au contraire, que la tourbe, 
délaissée comme combustible, se prête avantageusement à 
d'autres utilisations, et qu’elle pourrait bien être à la veille 
de trouver dans l'industrie un débouché considérable. 

La tourbe est le produit de la décomposition, ou carboni- 
sation à l'abri de l'air, de plantes aquatiques de la famille 
des mousses. La variété, dite fibreuse, possède un pouvoir 
absorbant énorme pour les liquides et les gaz ammoniacaux ; 
elle est donc tout indiquée pour servir de litière, et de fait 
son emploi tend à se répandre dans les grandes fermes ; cette 
tourbe fibreuse entre dans la fabrication des tourteaux 
mélassés, destinés à l'alimentation du bétail, et également 
dans la confection de certains tissus, qualifiés hygiéniques 
par la réclame. | | | | 

Je passe sur maintes autres applications variées, énumérées 
par l’auteur du mémoire, pour arriver avec lui à l'étude de 
l'importante question de l'utilisation de la tourbe comme 
matière première pour la fabrication industrielle du nitrate 
de potasse et de l'alcool. | | . 

Il y a cinq ou six ans environ, M. Muntz, professeur à 
l'institut agronomique de Paris, reconnut que certains 
microbes, ensemencés sur de la tourbe imbibée d'eau ammo- 
niacale, s'y développaient avec une rapidité prodigieuse, en 
transformant par oxydation l'ammoniaque en acide nitrique. 
Après divers essais visant la fabrication industrielle du 
nitrate de potasse, dont l'agriculture consomme d'énormes 
quantités importées du Chili, il proposa enfin un procédé, 
aussi économique qu'ingénieux, basé sur l'emploi exclusif 
de la tourbe pour toutes les opérations : C'est la tourbe qui: 
distillée sous un courant de vapeur surchauffée, donne l'eau 
ammoniacale ; c'est elle qui constitue le lit de culture des 
microbes nitrificateurs ; et c'est également la tourbe, 


— 289 — 


employée comme combustible, qui fournirait la chaleur 
nécessaire pour la distillation comme aussi pour l'entretien 
d'une température constante de 30° dans.les salles où les 
microscopiques chimistes opèrent le travail de nitrification. 
. Ne semble-t-il pas qu'un tel procédé offre toutes les condi- 
tions économiques désirables pour entrer avec sûceès dans 
Ja pratique industrielle ? etn'est-ce pas, d'ailleurs, du labora- 
toire directement que sont sorties, par exemple, les merveil- 
_Jeuses industries produisant les couleurs tinctoriales et la 
soie artificielle ? 
| 1" utilisation de la tourbe .en distillerie pour. produire 
l'alcool a fait plus particulièrement l'objet dés recherches 
personnelles de l'auteur du mémoire ; ses conclusions 
s'appuient sur de nombreuses analvses et de multiples 
dosages, qui accusent un sérieux travail poursuivi métho- 
diquement. 

La fabrication de l'alcool ordinaire par la sacéharification 
de la cellulose de la sciure de bois est expérimentée actuel- 
lement dans l'Ardèche par une société industrielle, mais les 
résultats obtenus ne semblent pas avoir donné complète 
satisfaction, tout au moins au point de vue du rendement 
bénéficiaire ; notre auteur établit que la substitution de la 
tourbe au bois dans cette fabrication présenterait de sérieux 
avantages. MES 

Si ces espérances se réalisaient, elles apporteraient sans 
doute la richesse dans l'exploitation des tourbières ; mais ne 
serait-ce pas au détriment de l’agriculture qui, aujourdhui, 
fournit à la distillerie industrielle ses matières premières, la 
betterave et les céréales ? 

En résumé, le mémoire soumis au jugement de l'Académie 
constitue une étude scientifique bien ordonnée et abondante 
en renseignements intéressants, œuvre d'un agronome à qui 
la pratique du laboratoire est remarquablement familière. 

La Commission des sciences, à l'unanimité, propose de 
décerner à l’auteur une médaille de vermeil. 

19 


— 290 — 


A la lecture de ces conclusions, je ne puis me défendre, 
Messieurs, d'une émotion que vous partagerez en apprenant 
qu'elles émanent du vénéré collègue que la mort vient de 
ravir à notre affection il y a à peine quelques semaines. J'ai 
conservé précieusement la longue note, rédigée en termes 
précis et tracée d'une main ferme par ce laborieux nonagé- 
naire un mois seulement avant sa fin ; elle témoigners, dans 
nos archives, de la collaboration active que n'a cessé 
d'accorder à nos travaux, alors même que les infirmités le 
retenaient éloigné de nos réunions, le grand savant dont 
s’honoraït à juste titre notre Académie, M. Pagnoul, membre 
correspondant de l'Institut. 


LAURÉATS DES CONCOURS 


DE 1912 


HISTOIRE 


Médaille d'argent : 
M. Albert SALOMON, 
conducteur des ponts et chaussées à Hermies, 


Les Muches d’'Hermies. 


Mention honorable : 
M. Jules LESIEUX, instituteur à Ostreville, 
Histoire d’Ostreville. 


POËSIE 


Médaille de vermeil : 


M. Joseph SY, à Arras. 


es DS mm 


Médaille d'argent : 
M. Jules GARÇON, à Saint-Pol. 


_—_ 999 — 


Médailles de bronze : 


Mme la Ctesss GILBERT de la FOREST-DIVONNE, 
a Lilie. 


M. Eugène PHALEMPIN, à Hermies. 


——…— 


Mentions honorablies : 


Mme Jeanne BUREAUX, à Paris. 


M. ANDRIEU, instituteur à Lillers-Rieux. 


SCIENCES 


Médaille de vermeil : 


M. René PIQUE, à Arras. 


— 293 — 


SUJETS MIS AU CONCOURS POUR 1913 


HISTOIRE, GÉOGRAPHIE OÙ ARCHÉOLOGIE 


Histoire d'une Ville, d’une Localité ou d'une Abbaye du 
département du Pas-de-Calais. 
Monographie géographique d’une commune. 


Monographie d’une Eglise cathédrale ou paroissiale, d’une 
Maison conventuelle, d’une Maison hospitalière, d'une Insti- 
tution civile ou religieuse de la Ville ou de la Cité d'Arras. 


—— He — 


LITTÉRATURE 


Une pièce ou un ensemble de poésies de deux cents vers 
au moins, ou un travail littéraire en prose, dont l'auteur, 
soit par son origine, soit par son domicile, appartienne à la 
région, (Pas-de-Calais, Nord, Aisne, Somme, Oise). 

L'Académie acccepterait cependant, d'auteurs étrangers, 
des poésies ou des compositions se rapporlant à la région. 


——08— -— 


BEAUX-ARTS 


Histoire de l’Art ou de l’une de ses parties dans l’Artois. 
” Biographie d'artistes artésiens. 
Expositions tenues à Arras et dans le Pas-de-Calais. 


+ pt +— 


— 294 — 


SCIENCES 


Une question de Science pure ou appliquée. 
Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à 
l'appui. 
Etudes anthropologiques sur les races que l’on rencontre 
dans le Pas-de-Calais. 
PRIX BRAQUEHAY 


. Une rente de 400 fr. provenant d’un legs fait à l’Académie 
d'Arras par M. A. Braquehay, sera décernée en prix 
aux auteurs des meilleurs ouvrages historiques, archéolo- 
giques ou autres, concernant Montreuil et la partie de son 
arrondissement ayant ressorti de la Picardie. Toutefois le 
lauréat ayänt obtenu, en une ou plusieurs fois, la totalité du 
legs Braquehay, sera, par ce fait, mis hors concours. 

_ Les personnes qui présenteront un ouvrage au concours 
d'histoire sont priées d'indiquer si elles entendent prendre 
part au cohcours général d'histoire ou au prix Braquehay. 

À défaut d'indication, l'affectation sera faite par l’Aca- 
démie. _ 

En dehors du concours, l'Académie recevra tous les ouvra- 
ges inédits (Lettres, Sciences et Arts) qui lui seront adressés, 
pourvu qu'ils intéressent le département du Pas-de-Calais. 

Des médailles dont la valeur pourra atteindre 300 fr., 
seront décernées aux lauréats de chaque concours. 


— 9 — 


CONDITIONS GÉNÉRALES 


Les ouvrages envoyés à ces concours devront être adressès 
(francs de port) au Secrélaire-Général de l’Académie, et lui 
parvenir avant le 4er mai 1913. Ils porteront, en.tête, une 
épigraphe ou devise qui sera reproduite sur un billet cacheté, 


— 995 — 

contenant le nom et l’adresse de l’auteuravec l’attestation que 
le travail n’a pas été présenté à un autre concours. Ces bil- 
lets ne seront ouverts que s'ils appartiennent à des ouvrages 
méritant un prix, une mention honorable ou un encourage- 
ment ; les autres seront brülés. | 

Les concurrents ne doivent se faire connaître ni directe- 
ment, ni indirectement. 

Les ouvrages inédits sont seuls admis. 

Les Membres de l’Académie, résidants et honoraires, ne 
peuvent pas concourir. 

L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui auront 
été adressés. | 

Fait et arrêté en séance, le 14 juin 1912. 


Le Président, 
G. ACREMANT. 


Le Secrélaire-Général, 
Bon CAVROIS pe SATERNAULT, 


DT 


LISTE 


des 


MEMBRES TITULAIRES, HONORAIRES & CORRESPONDANTS 


de l'Académie d'Arras. | 


MEMBRES DU BURÉAU 
Président : nu.“ 


M. G AcREManT, Membre de la Commission. des Honu- 
ments historiques. 


Chancelier : 
M. le Chanoine J. DEPoTTER, Chapelain de N.-D. des 
Poe Vicaire général. 
: |‘ Vice-Chancelier : 


I. G. SENS, #, Hs, Président de la Commission des Monu- 
ments historiques. 


ed 


Secrétaire- Général : 
M A. CavVRoIS DE SATERNAULT {le baron), Licencié es- 
Sciences, Docteur en Droit. 
Secrétaire- Adjoint : 
M. F. BLONDEL, #h, ingénieur civil. 
Archioiste : 
M. G. DE HAUTECLOCQUE (le comte), Licencié en Droit. 
Bibliothécaire : 
M. F. LENNEL, O. &, Docteur és-Letlres. Professeur de 
philosophie au Collège d’Arras. 
Bibliothécaire-adjoint : 
M. Morëz, O. &, Principal honoraire. 


Cm ccm mme 


‘ 


2 


— 997 — 


MEMBRES TITULAIRES 


Par ordre de nomination. 


MM. Dr 
G. DE HAUTECLOCQUE (le comte). Licencié en Droit 
(1871). 


. Em. PETIT, ke Prési lent honoraire du Teibunal civil 


(1883) 


. E. CaRLiER, %, O. €, Inspecteur ea cl 


honoraire de l’Assistance publique (1888). 

[. Vicrarr, Avocat (1892). 

FL. RAMBURE {le chanoine), Pro-Recteur. honoraire des 
Facultés catholiques le Lille. Doyen de l'Eglise 
St-Nicolas (1893). 


. [. HeRvIN (le chanoine), Vicaire-géneral, 11893. 


L. DurLor {le chanoine), Licencié es-Leltres, Doven 
de Saint-Nicolas (1895. 


. G. ACREMANT, \embre de la Commission des Mona- 


ments historiques (1895). 


. F. BLoxDEL, 4, Ingénieur civil :1895). 

. H BouraNGE, ancien Officier de marine (1897. 

. À. BRoCHART, Avocat (1898... 

. J. VISEUR, &. Sénateur du Pas de-Calais (1899). 

. J. Paris, Docteur en Droit, Avocat, Conseiller géné- 


ral (1899). 


— 298 — 


MM. 


. B. LESUEUR DE MoRtAME. #, @ (1900). 


15. À. 


. G. 


 J. 


. H. 


. E. 
. G. 


SA A 


Œ 


C. 
À. Lesrocouoy, Docteur en médecine (1910). 
. Pcoco, æ&, Inspecteur principal honoraire des 


CavroIs DE SATERNAULT ile Baron), Licencié ès- 
Sciences, Docteur en Droit (1902). | 
SENS, %, #h, Président de la Commission des 
Monuments historiques (1904). 

Gerbore, #ÿ, Vice-Président du Conseil de Préfec- 
ture (1905). 

Benez, %, Chef de Bataillon du Génie en retraite 
(1906). 

More, O. @, principal honoraire (1907). 

Sion, %#, O0 #, directeur honoraire d'Ecole normale 
(1909) 

LENNEL, 0. @, Docteur ès-Lettres, Professeur de 
philosophie au Collège d'Arras (19401. 
GUILLEMANT (le chanoine), Vicaire général (19t0) 


Chemins de fer du Nord 1941). 


. TIERNY, Avocat (1911). 
. BLOQUEL, ancien Avoué (1911). 
+ PILAT (1911). 


DEpotTrTER (le chanoine), Chapelain de N.-D des 


_Ardents, Vicaire général (1912). 


Ne En 
N. Le 


— 299 — 


MEMBRES HONORAIRES 


Par ordre de nomination. 


Les lettres À. R. indiquent un ancien membre titulaire ou résidant. 


MM.J.-M, RicHarp. €, ancien Archiviste du Pas-de- 
Calais, à Laval, À. R. (1879). 
A. GUESNON, 0. @, Professeur honoraire de l’Uni- 
versité, à Paris, À. R (1881). 
Louis NoeL, %, Statuaire (1887). 
ALAPETITE, O. #, Résident général de France à 
Tunis (1891). 
Boucry, 0. €, Professeur de rhétorique au Collège 
d'Arras, A. R. (1898. 
SÉNART, Membre de l'Institut, à Paris (1898). 
J. CHAvANON, @, ancien Archiviste du Pas-de-Calais, 
A. R. (1903). | 
CHOMER (le général), C #, Cominandant de Corps 
d'Armée à Besancon (1907. 
FF. LEPRINCE-RiNGuET, Ingénieur en chef des Mines 
à Nancy, A.R (1911). 
P. Fournir, Doyen de la Faculté de Droit, de 
Grenoble, Membre de l’Institut (1912). 


— 300 — 


MEMBRES CORRESPONDANTS 


Par ordre de nomination. 


MM. Léon VAILLANT, #, Professeur au Muséum, à Paris 
(186). 
DE CALONNE (le baron), à Buire-le Sec (1874). 
Em. Travers, Archiviste-Paléographe, à Caen (1876). 
 Hucor (Eugène), Secrétaire adjoint des Comités des 
Sociélés savantes prés le Ministère de l'Instruc- 
tion publique à Paris (1877). 
G. FAGNIEZ, Directeur de la Revue historique, à Paris 
(1878). 
RuPIN, €, Président de la Sociéle Archéologique 
de la Corrèze, à Brives (1882). 
Gabriel DE D eonr D HAGERUE, à Aire (1884). 
Ernest MATTHIEU, Avocal, Secrétaire du Cercle 
archéologique, à Eoghien (Belgique) (1884). 
(JuiNion-HuBerr, ancien Magistrat, à Douai (1883). 
Robert DE GuyeNcourT. ancien Président des Anti- 
quaires de ee à Amiens (1888. 
Massy, 0. @. #, Répéliteur-Général au Lycée de 
Douai mt 
LEuURIDAN (l'Abbé), à Roübaix (1891). 


A! ile 


MM. 


— 301 — 


Jenuv FONTAINE, O. @. Artiste peintre, à Paris (1899). 

Dicarp, ancien élève de l'école des Chartes et de 
l'ecole de Rome {1899;. .. 

HanDuIN DE Grosvizze, Président honoraire au 
Tribunal civil de Laon (1893). 

MENCHE DE LoISNE (lecomte), I. @, château de Beau- 
lieu-lez-Busnes (1894). 

Edmond Ebmonr, Archéologue à Saint-Pol (1896). 

Henri Portez, @&. Docteur ès-Leltres, Agrégé de 
l’Université, à Lille (1896). 


. Bzep (le chanoine), Président de la Société des Anti- 


Mr 


MM. 


quaires de la Morinie, à Saint-Omer (1897). 

René Brissy, @, Publiciste, Rénovateur des Rosati, à 
Paris (1897. 

Charles-Sébastien LECONTE, #, Président du Tribunal 
de Dôle (1897). 

Florent LEcLERCO, château de Beauvoir (P.-de-C.) 
(1897). : D | 

Alfred de Puiseux, Membre des Antiquaires de 
Picardie, Amiens (1898). | à 


. LECGIGNE (le chanoine), Docteur ès-Lettres, Professeur 


Mie 


MM. 


à la Faculté libre des Lettres de Lille (1898). 
FRESNAYE, à Marenla (Pas-de-Calais) (1898). 
G.Macon, Conservateur dù Musée Condé, à Chantilly 

(1899). | 
Francis TATTEGRAIN, #, à Berck (1899), 

DE BOISLECOMTE (le vicomte), au châleau de Monilé- 

tour, par Morgny (Seine-Inférieure) (1899, 
José-[gnalio VazeNTI (dom), à Palma (Espagne\{1900. 
Rudolf BERGER, Docteur ès-Lettres, à Berlin (1900. 
WiLLox (l’abbé), curé de Brebières (1900. 
PLancouarp, à Berck-sur-Mer (1900). 


— 302 — 


M®° Marie-Madeleine CarLtER, à Croisilles (1900) 


MM. 


M® 


MM. 


R. RoniÈère. à Montreuil-sur-\ler (1901). 

Frans, à Hénin-Liétard (1901). 

DE LHOMEL, à Montreuil-sur-\er (1901) 

Dauer, Archiviste paléographe à Paris (1901). 

BLANCHOT, Statuaire à Paris (1901. 

Amélie MESUREUR. à Paris (1901). 

Paul Fierny, Archiviste-Paléographe, à Siracourt 
(1901). 

Francois Bexorr, Docteur ès-Lettres, fondateur d’un 
fustitut de l'Art, à Lille (1902). 

Henri PARENTY, æ&, [Ingénieur à Lille (1903. 

Alfred RosaurT, Artiste-Lithographe, à Paris (1903). 

Georges VazLéE, Député du Pas-de Calais à St- 
Georges (Pas-de-Calais) (1905) 

Théophile RenauLr, Professeur au Lycée Chanzv, 
à Charleville (1905). 

Du PIN DE LA GUÉRIVIÈRE (le vicomte),château de Bel- 
leaucourt,Cou‘ommes-la-Montagne (Marne) (1907). 

DE LA CHaRIE, château de Sainte-Austreberthe, par 
Hesdin (1903). 

Charles Hirscuauer, Archiviste, Membre de l'Ecole 
de Rome (1908). 

MayeuRr, Artiste-graveur, Grand Prix de Rome(1910). 

E. Jazousrre, Membre de l’Académie des Sciences, 
Belles-Lettres et Arts de Clermont-Ferrand (1910). 

L. Carzzer, Conservateur de la Bibliothèque de 
Limoges (1911). 


— 303 — 


SOCIÉTÉS SAVANTES 


avec lesquelles l'Académie échange ses publications 


FRANCE : 


Abbeville. — Société d'Emulation. 
Aire-sur-la-Lys. — Bibliothèque communale 
Aix. — Faculté de Droil. 
Amiens. — Société des Antiquaires de Picardie. 
— Société Linnéenne du Nord de ia France. 
—. Académie d'Amiens. 
Angers. — Société d'agricullure, sciences et arts. 
— Société industrielle d'Angers et du départe- 
ment de Maine-et-Loire. 
Annecy. — Société Florimontane d'Annecy. 
Autun. — Société Eduenne. 
Auxerre. — Société des Sciences historiques et naturelles 
de l’Yonne. 
Avesnes (Nord). — Société archéologique de l'arrondis- 
sement d'Avesnes. | 
Beauvais. — Société académique d'archéologie, sciences 
el arts du département de l'Oise. 
— Société d'études historiques et scientifiques 
du département de l'Oise. | 
Besançon. — Académie de Besançon. 
Béthune. — Bibliothèque communale. 
Béziers. — Société archéologique, scientifique et littéraire. 
Bordeaux. — Académie des sciences, belles-lettres et arts. 
Boulogne-sur-Mer. — Société académique. 


— 304 — 


Brives. — Société scientifique, historique et archéolo- 
| gique de la Corrèze. 
Caen. — Sucieté des Antiquaires de Normandie. 

— Académie nationale des sciences, arts et belles- 

lettres. 

— Société d'agriculture et de commerce de Nor- 

mandie. 

— Sociélé française d'archéologie pour la conser- 
| valion des monuments historiques. | 
Calais. — Bibliothèque communale. 

Cambrai. — Société d'Emulation. 
— Bibliothèque communale. 
Chalons-sur-Marne. — Société d'agriculture, commerce, 
sciences et arts de la Marne. 


Chambéry. — Académie des sciences, belles-lettres 
el arts de la Savoie. 
Clermont-Ferrand. — . Académie des sciences, belles- 


lettres et arts. 

Compiègne. — Société historique de Compiègne. 

Dijon. — Académie. 

Douai. — Société d'agriculture, sciences et aïts du 
département du Nord. 

Dunkerque. — Sociélé Dunkerquoise pour l'encourage- 
ment des sciences, lettres et arts. 

Grenoble. — Académie Delphinale 

Hävre (Le). — Société Hâvraise d’études diverses. 

_Hesdin. — Bibliothèque communale. 

Laon. — Société académique. 

Lille. — Société des sciences, de l’ agriculture el des arts 

— Bibliothèque communale. 

— Commission historique du dép du Nord, 

— Société archéologique du Nord: 


— 305 — 


Lille. — Comité flamand de France. 


— Archives générales du département du Nord. 
— Bibliothèque des Facultés libres, 60, boulevard 
Vauban. 
— Société d'études de la Province de Cambrai, 
Limoges. — Société archéologique et historique du 
Limousin. 
Lons-le-Saulnier. — Société d’émulation du Jura, 
Lyon. — Société littéraire. 
— Bulletin historique du diocèse de Lyon, place 
| Fourvière. 
Macon. — Société d'histoire naturelle, 3, Place St-Pierre. 
Mans le). — Société d'agriculture, sciences el arts du 


département de la Sarthe. 
Marseille. — Société de stalistique. | 
Mende. — Société d'agriculture du dép' de la Lozere, 


Montpellier. — Société académique. 

Nantes. -- Société des sciences naturelles de l’ouest de 
la France. | 

Nîmes. — Académie de Nîmes. 

Orléans. — Société archéologique et historique de 


l'Orléanais. 
Paris. — Ministère de l’Iastruction publique. 
— Société d'anthropologie. - 
— Comité des travaux historiques el niques. 
— Société nationale d'agriculture de France, 
— Société des-Antiquaires de France. . 
— Association scientifique de France. 
— Société protectrice des animaux. 
—  Sociélé de l’histoire de France. 
— Bibliothèque Mazarine. 
— Institut national de France. 


20 


Paris.-- Bibliothèque de la Sorbonne. 
— Bibliothèque de i’école des Chartes, 
— Bibliothèque de la ville de Paris. 
— Bibliothèque Ste-Geneviève. 


—— Musée Guimet, 
—— Argus des revues, 14 rue Drouot. 
_ Société française de numismatique, à la Sorbonne, 


brsioran — Société agricole, scientifique, littéraire des 
Pyrénées-Orientales. 
Poitiers. — Société des antiquaires de l'Ouest. 
Puy (le). — Société d'agriculture, sciences, arts et com- 
nn merce,. 
‘Reims. — Académie, 
Roubair. — Bibliothèque communale. 
— Société d'Emulation. 
St-Etienne. — Société d'agriculture, industrie, sciences 
et arts du dép‘ de la Loire. 
St-Malo. — Société historique et archéologique. 
St-Omer. — Bibliothèque communale. 
— Société des Antiquaires de la Morinie. 
St-Pol. — Bibliothèque communale. 
St-Quentin. — Société académique. 
Saintes. — Société des archives historiques de la Suin- 
tonge et de l’Aunis. 
Sens. — Société archéologique. 
Soissons. — Sociélé archéologique, scientifique et his- 


| torique. 
Toulon. — Académie du Var. 
Toulouse. — Académie des sciences, inscriptions et 


belles-lettres. 
—_ Académie des jeux floraux. 


— 907 — 


Toulouse. — Sociélé d'agriculture de la Haute-Garonne. 

Tours. — Sociélé française d'archéologie. 

Troyes. — Société académique d'agricullure, sciences, 
arts et belles lettres du dép‘ de l’Aube. 

Valence. — Bulletin d'histoire ecclésiastique et d’archéo- 
logie religieuse des diocèses de Valence, 
Gap,Grenoble et Viviers,à Romans (Drôme). 

Valenciennes. — Société d’agricullure, sciences et arts. 

Verdun. — Société philomatique. 

Versailles. — Sociélé des sciences morales, des lettres et 
des arts du dép‘ de Seine-el-Oise. 


ÉTRANGER : 


Anvers. — Académie d'archéologie. | 
Bruxelles. — Académie royale des sciences, des lettres 
et des beaux-arts de Belgique. 

—_ Société d'Archéologie de Bruxel'es. 
Courtrai. — Cercle historique et archéologique. 
Chicago. — The Chicago Academy of sciences. 
Christiania. — Bibliothèque de l'Université royale. 
Colmar. — Société d'histoire naturelle. 

Columbus-Ohio. — The Ohio Stale University. Colombus 
Ohio America. 
Enghien (Belgique. — Cercle archéologique d'Enghien. 
Gand. — Société d'histoire et d'archéologie de Gand. 
-Giessen. — Oberhessische Gesellschaft für Natur und 
Heilkunde. 
Liège. — Société libre d’'Emulation. 
— Institut archéologique Liégeois. 
Louvain. — Bibliothèque de l'Université de Louvain. 
Madison. — The Wisconsin Academy. — Madison, Wis, 
U. $. A. 


— 308 — 


Manchester. — The Manchester literary and philosophical 
Society. | 
Maredsous. — Société Bénédictine de l’abbaye de Mared- 
sous (Belgique). 
Mons.— Société des Sciences, Arts et Lettres du Haïinant. 
— Société des Bibliophiles belges. 
— Cercle archéologique. 
Montevideo. — Anales del Museo Nacional. — Montevideo, 
Uruguay. 
Munich (Bavière) — Monats-Berichte. 
St-Louis (Missouri). — The Director of Missouri Botanical 
Garden. — St-Louis (Missouri), America. 
St-Nicolas (Belgique). — Cercle archéologique du Pays 
de Waes. | 
Tournai. — Société historique et littéraire. 
— Société académique. 
Upsale. — Kongl. Universitets-Biblioteket i Upsala. 
Washington. — Smithsonian Institution. 
Wisconsin. — Academy of Sciences, Arts and Letters. 


NOTE DE L'IMPRIMEUR 


Les Membres de la Société ont droit à 258 exem- 


plaires de toute publication parue dans le volume 


En sus des 25, le tirage à part est compté à 
raison de 6 fr. la 1/2 feuille ou 10 fr. la feuille 


pour 100 exemplaires, y compris la couverture. 


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— il — 


TABLE DES MATIÈRES 


I. — Lectures faites dans les séances hebdomadaires. 


Les Guetteurs, par M. Ed. Morez, membre résidant. 
Note sur les Fonctions et les Attributions des Secré- 
taires d'Etat et des Contrôleurs généraux des 
Finances de 1760 à 1780, par M. E. PLocQ, membre 
PÉSIQANR seront Jordire aussereseesss 
Mutinerie militaire à Arras en 1773, par M. Ed. Morez, 
HéMDPO TÉSRAN ESS estime rade 

« Vive l'Empereur ! ». Sur un dessin produise un 
tableau de Raffet, par M. Edmond PiLar, membre 
PÉSIdaN Lin en due Rieux 
Pour les Morts du Vendémiaire, par M. Edmond 
PiLaAT, membre résidant............... ......... 
Gustave Colin, par M. Léonce VicTART, membre 
résidant ....... RE ER ace 
Discours de réception de M. E. PLoco, membre 
SO D RO PR 
Réponse au Discours de réception de M. E. PLoco, 
‘membre résidant, par M. G. ACREMANT, président. 
La Dépopulation des Campagnes dans le Pas-de-Calais, 
par M. Jules Sion, membre résidant.............. 
Etude sur le Dénombrement de la Population en 1911, 
par M. Jules SroN, membre résidant.............. 


Il. — ÆEloges funèbres. 


Discours prononcé, le 20 janvier 1912, aux funérailles 
de M. le Chanoine RouarT, membre résidant, par 
M, G. ACREMANT, président...........,...... és 


Pages 
1 


159 


171 


— 312 — 
HT. — Séance publique du 27 juin 1912. 


Allocution d'ouverture, par M. (Gt. ACREMANT, président 
Discours de réception de M. A. Tierny, membre 
PÉSITON sa SEA MMS, Hit a iiinDtes 
Réponse au Discours de réception de M. A. Tierxy, 
membre résidant, par M. Jean Paris, membre 
DÉSIDAN bn éneeui datoe docsnniee. 
Discours de réception de M. Edmond PiLar, membre 
SSI O EE LT SR VE 
Réponse au Discours de réception de M. Edmond 
PiLaT, membre résidant, par M. G. ACREMANT, 
DÉÉSIdORÉ SD outside 


[V. — Séance publique du 31 octobre 1912, 


Allocution d'ouverture, par M.G. ACREMANT, président 
Rapport sur les Travaux de l'année (1911-1912), par 
M. le Baron CaAvrois DE SATERNAULT, secrétaire 
général...... 


Rapport sur le Concours d'Histoire, par M. F. LENNEL, . 
MeéMDre résidant hier Ass Hush à 
Rapport sur ie Concours de Poésie, par M. Edmond 


PizarT, membre résidant..................... 7. 
Rapport sur le Concours de Sciences, par M. François 


BLONDEL, membre résidant...................... 


Lauréats des Concours de 1912.................... 
Sujets mis au Concours pour 1913................. 


Liste des membres titulaires, honoraires et correspon- 
J 


dants de l'Académie d'Arras..................... 
Sociétés Savantes avec lesquelles l'Académie échange 

ses publications..................... ie 
Note del'Imprimeur.................... PT 


204 


216 


234 


303 
309 


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135%. 


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A 


OR